La difficile ascension du Mont Damavand, cime de l'Iran et toit du Moyen-Orient
Pas facile de résister à l'appel des hauteurs en constatant que le Mont Damavand, énorme volcan conique culminant à 5671 mètres d'altitude, sommeille à une centaine de kilomètres de Téhéran… L'ascension de cette étonnante protubérance rocheuse qui surplombe le massif des Alborz ne présente pas trop de difficultés techniques mais constitue un beau défi compte tenu du passage rapide à une altitude élevée… Ni une, ni deux, le 5 juin, nous embarquons dans un bus en direction du village de Polour, point de départ du trek.
Jeté hors du bus sur un trottoir sans aucune forme d'indication, on réalise qu'on est à trente kilomètres de notre destination! La police a barré la route qui descend de la montagne pour faciliter le trafic de retour de vacances des Téhéranis, et nous nous retrouvons donc à pied. Heureusement, on n'est jamais bien seul en Iran, et plusieurs bonnes âmes motorisées qui ont filtré en aval nous avancent de barrage en barrage, jusqu'à ce qu'on atteigne le Camp 1, à Polour.
Ayant renvoyé vestes, bonnets, bâtons et gants en Belgique après avoir bouclé le Tour des Annapurnas, nos bottines et un sac à dos constituent notre seul équipement, mais un contact à Téhéran nous a assuré que l'on pourrait louer ici le matériel nécessaire pour affronter le froid qui règne là-haut. Le village entier nous assure cependant du contraire, et nous recommande de retourner à la capitale pour nous équiper. Noooon! On remue alors ciel et terre jusqu'au lendemain et après une dizaine de coups de téléphone infructueux, le responsable de la délivrance des permis d'ascension s'éveille et se fend d'un “what do you need, mistèrrr?”, en s'adressant à Germain. Deux minutes plus tard, ce sympathique vieillard tire un gros sac des dessous poussiéreux d'un des lits du Camp et en sort son propre matériel, qu'il accepte de nous louer pour trois jours… Sauvés! On se confond en “motchakerams”, le remerciement persan, on enfourne les précieux vêtements dans notre sac à dos, et à 13h30, nous marchons enfin sur la route du Damavand.
Le chemin de terre serpente au beau milieu de plaines vertes tachetées de milliers de coquelicots rouge pétant. Les fleurs grimpent jusqu'en haut du dos de larges collines recourbées face à un triangle géant, colosse de roche et de glace qui, avec sa géométrie parfaite, s'est naturellement imposé parmi les autres maillons de la chaîne des Alborz et a même poussé sa domination sur l'ensemble du Moyen-Orient.
A 16h, nous atteignons la mosquée dorée du Camp 2 (3020 mètres). Nous avons grimpé 800 mètres depuis Polour, et décidons de pousser jusqu'au refuge du Camp 3 où nous passerons la nuit, 1200 mètres plus haut. On emboîte alors le pas de deux chouettes Hollandais à l'accent taillé dans le gouda, le paysage est fabuleux, mais l'oxygène se fait rare et notre ascension devient extrêmement lente… On est à bout de forces en rejoignant le Camp 3, à 20h. Et après une nuit frigorifiante et très peu confortable, nous passons la journée ici pour nous acclimater.
Le 8 juin à 4h du matin, après une meilleure nuit, nous enfilons notre équipement de fortune et partons pour l'ascension finale. Le vent est faible, la lune éclaire abondamment le versant sud sur lequel grimpe notre route, les conditions sont optimales. Le manque d'oxygène est cependant cruel et nous impose des arrêts fréquents pour calmer le battement frénétique de notre cœur qui nous est remonté dans la gorge et nous empêche d'avaler quoique ce soit. Sans rire, on n'a jamais atteint un tel niveau de faiblesse, et on envisage plusieurs fois sérieusement la marche arrière. Mais notre fierté prend le dessus, et le spectacle surréaliste d'un océan d'épais nuages blancs qui emplit toute la vallée derrière nous nous redonne du courage.
Après 5h d'ascension, le sommet se montre enfin! Un vent extrêmement fort et glacé s'abat maintenant sur la montagne et nous gèle le visage, mais il souffle heureusement en direction de la pointe. A nos pieds, les roches noires et épaisses sur lesquelles on évoluait jusqu'ici ont fait place à du gravât blanc friable parsemé de plus grosses pierres couleur soufre. Portée par une fumée jaunâtre qui semble s'échapper du centre de la terre, une forte odeur d'œuf pourri emplit nos narines et accroit notre mal de tête et notre état nauséeux. En haut de ce vieux volcan, on se croirait sur une autre planète… Et une planète où l'humain n'a clairement pas sa place.
En brûlant le peu d'énergie qu'il nous reste, on atteint péniblement le sommet, davantage aidé par le vent que par des jambes en caoutchouc fondu. Nos visages givrés grimacent un sourire irrépressible malgré notre état lamentable. On peine à respirer, notre salaud de coeur cherche désespérément à creuser une porte de sortie à l'arrière de notre boîte crânienne et nos extrémités sont gelées, mais l'idée qu'il ne nous reste maintenant plus qu'à redescendre nous redonne le moral. Et puis on est toujours debout, et à 5671 mètres de haut!
Avant de tomber endormi comme deux enclumes à Téhéran en fin de soirée, on aura marché douze heures en tout ce jour-là. Et puis le lendemain, Clém s'apercevra qu'elle a laissé la sensibilité de son petit doigt au sommet, et on traînera ensuite de solides courbatures pendant une bonne semaine. Mais si l'expérience était à refaire, eh bien… euh… Enfin bon. C'était une façon inoubliable de clôturer notre aventure en Iran, ça c'est certain!