Sérieux, c'est quoi ce mail ? Ca veut dire que c'est moi qui doit finir le feuilleton commun ? C'est le côté cyclique du truc, c'est ça ? J'ai commencé, je finis ? L'éternel retour ? La roue infernale ? La malédiction qui te suit dans tes vies postérieures, c'est ça ? Nan, mais merde ! Faut arrêter de déconner, à un moment ! Je fais quoi, moi, là ?
Quasiment tous les personnages qui ressemblaient un peu à quelque chose sont morts, sauf un - mais, bon, vu qu'il vient de se gaufrer en slip de bain sur la plage, ça revient à peu près au même ; et il me reste un couple d'espions qu'on suppose mauvais, mais dont on ne sait pas grand chose et un ou deux fantômes... Mais, moi, les histoires de fantômes, c'est pas mon truc, ça a jamais été mon truc. Je préfère les zombies, à la rigueur, ou les vampires. C'est cool, ça les vampires.
Alors, on dirait qu'en fait Tenzin c'était un vampire et les deux autres espions des chasseurs de vampires. Et qu'en fait le mec du banc, c'est Tenzin qui l'avait saigné parce qu'il avait un petit creux et qu'il avait aussi mordu tous les autres à un moment ou un autre, et que les deux espions, ils avaient découvert le secret et que c'est pour ça qu'ils les avaient tous tués, et que maintenant, il ne restait plus que Tenzin à effacer.
Nan, ça vous va pas ? Mais je fais quoi, moi, là, avec tout c'bordel, franchement les gars ? Ou alors, je fais comme Stephen King dans le Fléau, la version moderne du Deus ex-machina, la main e Dieu qui arrive ? Non plus... Ou alors on disait que c'était un rêve... Ouais, je sais, on a dit que y avait pas pire que finir une histoire ainsi, que c'était trop facile, tout ça... Mais, putain vous faites chier. Ou alors, y aurait un règlement de comptes entre Tenzin et les deux pieds-nickelés du renseignement. Ouais, mais merde, je les avais laissés sur une petite route de montagne, vous me le foutez en string orange à la plage ! Et puis il y a ces putains de fantômes ! Mais arrêtez de lire Sandman, les gars !
Nan, nan, c'est bon, j'vais trouver un truc. Et si on faisait comme Kubrick dans son dernier film ? Nan, pas le truc du rêve, la toute fin. Et on mélangerait ça avec les fantômes et Stephen King. Ca pourrait donner ça:
"Après s'être séché, et remis du ridicule de sa gamelle balnéaire, Tenzin se dirigea d'un pas décidé vers la jetée où l'attendaient Maryvonne et son acolyte. Il se doutait que quelqu'un devait sûrement mourir dans l'affaire, mais il ne savait pas qui. Il espérait juste que ce ne serait pas lui. A l'instant où il rejoignait les deux guignols de l'espionnage, deux mains livides apparurent, qu'il reconnurent tous trois comme étant la main droite du colonel B. et celle de l'homme assassiné sur le banc par Jérôme, quelques mois auparavant - c'est pratique les tatouages, et c'est marrant mais, apparemment ça résistait même à la mort, ça imprégnait l'âme en plus de la peau. Les deux mains tenaient de concert un bout de papier plié en quatre, qu'elles tendirent à Tenzin. A peine le tibéto-poitevin eut-il saisi la feuille, que les mains s'évanouirent brusquement, comme une jouvencelle en présence de Justin Bieber. Sur le bout de papier, les trois noms des personnages en présence étaient inscrits. Interloqués, ils échangeaient des regards emplis de terreur. Finalement, au bout d'une minute qui leur parut une demie heure, Tenzin décida de déplier la feuille. Il la déplia, y jeta un coup d'oeil, puis éclata de rire, juste avant de la transmettre à Maryvonne, laquelle eut la même réaction, tandis qu'il fallut qu'elle explique à son acolyte pourquoi il fallait rire - il avait arrêté l'école avant d'avoir pu apprendre l'Anglais. Et tous trois montèrent, en se serrant un peu, forcément, dans la Ferrari, et s'offrirent la tournée des Grands Ducs sur la côte, pendant tout l'été, tandis que s'envolait, porté par le vent venu de l'océan, un morceau de papier ectoplasmique sur lequel était inscrit ce simple mot: "Fuck"."
Au milieu de la piste de danse, une silhouette moins fine que les autres, moins gracile, moins fragile, plus lourde, plus tassée, se déhanche avec l'énergie du désespoir, l'envie de plaire encore une fois, d'être désirée encore une fois,
grotesque silhouette attachante, aux cheveux détachés. Elle fait tout ce qu'elle peut pour qu'on la remarque, un pas sophistiqué par ci, une ondulation lascive par là, elle se donne aux regards, se rêve dans le désir des autres, des hommes, des femmes, peu importe, tout plutôt que rester seule encore une nuit. Elle ferme les yeux, se laisse prendre par la musique, par la cadence. La piste est vide depuis longtemps, le bar va fermer, ne restent plus qu'elle et la musique. Même le serveur est parti fumer une dernière cigarette avant de devoir la mettre dehors, avant de devoir entendre ses protestations, et ses invitations, ses cris et puis ses pleurs, comme tous les soirs depuis... depuis trop longtemps; trop longtemps pour lui, mais combien pour elle ?