Lecteurs, lectrices, lecteurs, lectrices, merci, merci de votre lecture, merci de votre patience pour retrouver l'ordre des épisodes des feuilletons parfois un brin mélangés, merci de vos remarques, merci de votre goût éclectique pour nos différents textes, dessins, poèmes, images, merci pour tout et pour la suite!
On vous donne rendez-vous en septembre avec une formule transformée, aménagée, améliorée!
Où l'on parle de Vienne, de rehab, des Beatles, de David Lynch et de ses idées, de Jung, de Paolo Coelho, de la psychopathie des Atrides, de Sartre et de Bourdieu, du catch et de Barthes.
Il paraît que tu as trop fréquenté Freud. Mais mon avis à moi c'est que tu t'es surtout laissé impressionner par son jeune disciple, le très new age Jung. C'est déjà la deuxième fois que tu nous fais le coup. Cette fois, faut que je te parle, faut que l'on se parle. Je parie que je peux te voir ta crinière blanche, ta veste sombre et tes lunettes noires descendre dans le petit matin. C'est Vienne et c'est la gare de l'ouest. C'est Vienne et tes malles blondes et ventrues sont descendues vaille que vaille par des petites mains tremblantes en livrées rouge et or. Tu regardes d'un air attendri le quai doré où se pressent des messieurs à chapeau et une foule d'agents et de préposés aux visages sévères et à l'allure encore tellement, comment dire, vintage...
On te parle allemand ici. Tu réponds tout de même avec l'accent traînant de LA. Pire : tu n'as même pas honte de dire « mec » à la fin de tes phrases. Et pourtant, dans le wagon il y a quelques heures encore, tu lisais en Allemand dans le texte cette incroyable histoire de coléoptère. Cette histoire qui décrit le vol de l'insecte dans la salle où se trouvait un patient qui était en train de décrire son rêve… à propos d'un scarabée.
Une histoire de boîte dans la boîte quoi. Tu aurais pu penser à Tchouang Tseu et à Borgès mais non, c'était juste Lynch qui t'obsédait, ce putain de Lynch avec toutes ses idées tordues et qui gueule tout le temps des « cut, c'est pas vrai les gars, c'est du chiqué » ou encore ses idées de « hey hey guys, c'était qu'un rêve et ouais t'as dormi mec ; ou encore c’est un putain de fantasme, ou une représentation symbolique de mon fucking ass hole ».
Plus tard, tu avais sursauté en parcourant les lignes qui faisaient le tour de la symbolique égyptienne du scarabée et qui faisaient rimer Beatles avec transcendantal plutôt qu'avec love me do.
Bref, t'étais carrément à fleur de peau. Le voyage t'avais paru à la fois long et pas long sur ta banquette en moleskine. C'était étrange, tu n'aurais pas pu jurer du moyen de locomotion. Cela te faisait sourire intérieurement car tu ne voulais pas arrêter ton esprit là-dessus. Tu voulais faire le moine zen et regarder les choses comme de simples gares où l'on passe, des frontières que l'on franchit. Comme des nuages dans le ciel.
D'ailleurs tu avais, comme tu l'avais décidé avant de partir, fait de ce voyage comme un périple initiatique solitaire. T'avais déjà commencé par faire une putain de rehab. Cela t'avais coûté les yeux de la tête cette fois encore c'est vrai, mais tu proclamais à qui voulait bien l'entendre que t'étais carrément dans une über crea process dans ces cas là. Et que tout ton être convoquait alors tous les anges gardiens de l'industrie cinématographique.
On peut dire que t'avais été verni. Comme ton thérapeute t'avait répété ad nauseam qu'il fallait s'hydrater beaucoup, surtout en Europe, avec tous ces microbes qui n'attendaient que toi pour bouffer un peu du Yankee, alors tu avais bu des litres et des litres de thé glacé bio. Bon, t'avais pas vraiment évité les suées et les tremblements, mais tu avais juste réussi à attraper une bonne vieille tourista. Et comme une bonne idée en entraîne une autre, tu t'étais essayé à la fameuse méditation transcendantale dont David t'avait rebattu les oreilles. Un ennui mortel t'avait pris dans sa paume bienveillante et t'avait réduit les chakras en bouillie. Restait la lecture. Pour ça, tu avais lu. Les secrets des grands anciens tu les avais mâchés, remâchés jusqu'à la substantifique moelle. Sur du pain et avec du gros sel. L'histoire du Scarabée notamment qui tomba à pic, pile à un moment où tu t'y attendais le moins.
Tout d'un coup, bam, cela a fait un gros flash dans ta tête. Toi aussi, comme le patient du livre, tu attendais un coléoptère, un gros insecte noir comme une pellicule avec des trous sur les côtés (vu ton âge tu raisonnes encore en argentique je le sais), un vrai symbole de renaissance.
Et comme dans l'histoire du coléoptère, le moment propice du vol de ton insecte à toi t'indiquera la signification transcendantale (transcendental meaning mec) du scarabée dans ton rêve à toi.
C'est alors que les yeux d'une mouche se posèrent sur toi.
Tu regardas la mouche.
Et tu la fis s'envoler d'un revers de main.
Oui, reprenais-tu, c'est bien cela, c'est exactement cela, c'est la notion de synchronicité.
Il faudrait faire avec dorénavant. Pour toi, comme pour Paolo Coelho, il y aurait dorénavant un principe de synchronisme entre l'esprit et le monde phénoménal de la perception.
Alors ce fut le terminus. Tout le monde descend dit une voix.
Alors tout le monde descendit.
Ce fut Vienne et les porteurs de malles dans le petit matin.
On t'accorda la séance sans te faire attendre. Le sanatorium sentait l'odeur moite de l'été continental et aussi l'éther de manière insistante. Derrière une porte massive à double battants, attendait, dans un grand fauteuil en osier, genre Emmanuelle, l'homme dont tu avais demandé l'audience.
Il était là comme un vieux matou aux yeux mobiles, avec une moustache raide et des petites lunettes en acier. Pendant tout l'entretien - qui dura en tout et pour tout 24 minutes - qui devait répondre à tes questions existentielles, tu n'eus de cesse que de loucher sur deux ouvrages qui trônaient, bien en vue, sur son bureau. Au moment de t'en aller enfin, tu as pu te pencher à ton aise, et ainsi découvrir les titres qui se révélaient in extremis à ton regard.
Il s'agissait des Mouches de Sartre et de La distinction de Bourdieu. Tu te levais, sec comme une branche pétrifiée, raide comme un zombi, et marchais vers la sortie d'une démarche d'homme qui aurait pu apercevoir la mort elle même. Le retour fut un jeu d'enfant pour toi. Tout paraissait s'organiser autour de ta rencontre avec le matou aux yeux mobiles. Et surtout les livres. Oui les références. Elles étaient là et dansaient devant tes yeux pendant tout le trajet.
Une fois revenu chez toi, tu saignais du nez pendant deux jours tant tu avais le sentiment qu'il fallait fêter l'événement à sa juste mesure. Tu nageais dans la drogue ou c'était la drogue qui nageait en toi. Plus personne ne savait. Et personne ne voulait savoir. D'ailleurs plus personne dans le milieu ne savait non plus qui tu étais, où tu étais, ce que tu faisais. Tu étais indisponible à tout et à tous car tu dédiais alors ta vie, ta respiration, tes tempes qui vibraient à la réalisation d'une nouvelle création.
Tu couchais alors sur le papier ton scénario. Il était machiavélique. Alors oui cela ressemble à l'histoire des Atrides. Mais on ne le sait pas. Du moins pas tout de suite. On ne l'apprend qu'ensuite car au départ c'est comme si on avait été caché derrière une colonne en marbre blanc. Ou en stuc hollywoodien. Et que l'on ne savait pas que des personnages principaux on passerait d'un trio à un autre sans s'en douter.
Pourtant on s'en doutait bien qu'il y aurait des monstres et de la monstration.
Et que tout finirait dans du sang séminal, dans de l'hybris menstruel.
Et puis il y a le décor de carton-pâte, le décor de péplum. cela aurait du nous mettre sur la voie. Mais on se ferait égarer, on se ferait abuser.
Par l'illusion de la liberté qui martèle et scande son refrain têtu.
Car c'est cela au bout du bout, à la fin de la fin, que le film lève le voile sur le cœur de son obsession majeure : la liberté ou la mort, le nouveau ou le même.
Par une nuit dont tu aurais juré qu'elle était sans lune, tu trouvais le titre.
Cela s'intitulera Maps to the Stars. Les cartes aux étoiles mec. Cela parlerait d'Hollywood comme d'une grande famille de psychopathes monstrueuse comme celle des Atrides.
Et il y aurait de la fatalité sociale, du spectacle tragique, du sang, des monstres, des larmes.
C'est à dire comme un spectacle de catch décrit par Barthes dans les Mythologies.
Et alors ? J'avais pas raison ? Cela ne s'est pas passé comme ça ?
FBC, Dégradation des termes de l’échange, épisode 41
Lorsqu’une roue effectue une révolution complète le point sommital devient médian puis de base et repart vers les hauteurs qui l’avaient élevé avant de plonger à nouveau en direction d’un point de fuite dont l’horizon est une expression sans cesse renouvelée et indiscernable.
Marcher avec mes enfants en ville est une expérience toute particulière. Mon fils se tient en retrait, faisant glisser ses doigts sur l’écran de son téléphone portable. Ma fille marche à mes côtés me parlant sans cesse, s’arrêtant parfois pour nous montrer une vitrine. Personnellement, je tente de ne pas montrer qu’avoir quelqu’un derrière moi me rend nerveux et de cacher que les pauses fréquentes qui ruinent tous mes efforts de trouver un rythme dans lequel mes cartilages de la cheville, usés par la pratique trop intensive du vélo, me feraient moins mal. Mais marcher avec mes enfants est un plaisir auquel je n’ai accès que peu souvent et je prends soin d’en profiter au maximum.
- Allez on avance ! On a vu cette laideur avec des fleurs dans la vitrine la semaine dernière !
- Papa, tu es toujours ce vieux ronchon qui ne prend plaisir à rien à part à marcher comme un automate sans faire de pause.
- En plus il n’y a pas la wi-fi dans cette rue…
Bien entendu, je prendrais plus de plaisir à marcher en devisant sur mes dernières lectures. Mais mes enfants ne lisent jamais…les mêmes livres que moi. Je pourrais tout aussi bien les instruire sur les derniers événements de ma vie personnelle. Mais entre une visite à l’urologue et au cardiologue, je n’ai pas grand chose à dire. Pour parler de ce genre de soucis de santé, une rue de son quartier n’est pas toujours l’endroit le plus approprié. Je vais donc attendre d’être installé avec eux dans mon salon, pour manger un part de gâteau au noix que ma fille a si bien cuisiné pour nous en buvant ce Porto que mon fils a rapporté d’un voyage à Lisbonne, pour leur parler de l’état de mon urètre et de ma valve cardiaque dont le rétrécissement inquiète le corps médical. Non, je dois parler de quelque chose de banal, sans importance particulière…
- Et si on louait une maison dans le Massif Central pour passer quelques jours ensemble cet été ?
- Alors, là, Papa, c’est super cool. Je pourrais tenter un break d’écran. J’ai des potes qui m’ont que c’était à faire. Genre voyage dans le temps, retour aux années 80.
- Oui, c’est une bonne idée. Il faut qu’on voit pour les dates.
En fait j’aime bien marcher avec mes enfants. Un pas en entraînant un autre il peut toujours se passer quelque chose de nouveau.
Est ce que tu as déjà tiré sur un aigle ma louloute ? Non ? Regarde là, on va se mettre là tiens. Près des mouettes. On va être tranquilles. Oui il y a du vent. Cela ne va pas nous faciliter la tâche pour tirer sur l'aigle mais c'est toujours mieux d'avoir quelques difficultés de toutes façons. Sinon c'est pas du jeu. On triomphe sans gloire. Oui j'entends. Ce sont les pins qui bougent t'inquiète. On dirait que cela siffle et hurle mais c'est juste le vent dans les cimes. Oui, c'est vrai : on leur ressemble un peu. On a les pieds sur terre mais on a la tête qui bouge doucement.
Alors, regarde, on écarte largement les pieds sur le sable. Avec quoi on tire ? Avec un arc et des flèches, tiens. Attends de voir. D'abord déplace le pied gauche puis fléchis légèrement les genoux. Remonte les bras devant, comme ça. Croise-les devant ta poitrine. Inspire. Puis déploie ton bras gauche. Tiens : tu vois, ton arc apparaît. Maintenant, normalement, tu as l'index et le majeur de ta main droite tendus et les autres doigts repliés. Comme si tu tendais très fort une corde. Oui tu vois, tu mets ta flèche comme ça.Tu vois l'aigle dans le ciel ? Non ? Alors il faut que tu l'imagines ma poule. Tournes la tête vers la gauche, vers la mer infinie, au loin, et quand tu auras l'impression de le voir, comme une tâche dans le ciel, tu vises bien. Et ta corde va se détendre. Brusquement. Rapidement. Mais attention : ton geste à toi est un geste bien ample et très serein. Et le plus important, c'est que tu expires doucement, longuement, jusqu'au bout du bout de la fin de tes capacités. Et en même temps, faut pas oublier de laisser l'arc et toi même se déplier. Cela doit durer longtemps, longtemps.Aussi longtemps que le mouvement de la mer que tu observes devant nous.
Ma fille, ses cheveux noirs dans les yeux à cause du vent, se retourne et me dit alors « Elle devient quoi Jenny ? Et pourquoi d'abord elle était dépressive ?».
Mon livre, posé à même le sable, près de nous, s'est alors envolé. Comme ivre et tiré par un fil, il suivait un chemin de vent que nous avons emprunté à sa suite.Et tous les deux, sur ce bord de mer venteux, nous avons délaissé les arcs, les aigles et Jenny pour courir après l'ouvrage.
Sérieux, c'est quoi ce mail ? Ca veut dire que c'est moi qui doit finir le feuilleton commun ? C'est le côté cyclique du truc, c'est ça ? J'ai commencé, je finis ? L'éternel retour ? La roue infernale ? La malédiction qui te suit dans tes vies postérieures, c'est ça ? Nan, mais merde ! Faut arrêter de déconner, à un moment ! Je fais quoi, moi, là ?
Quasiment tous les personnages qui ressemblaient un peu à quelque chose sont morts, sauf un - mais, bon, vu qu'il vient de se gaufrer en slip de bain sur la plage, ça revient à peu près au même ; et il me reste un couple d'espions qu'on suppose mauvais, mais dont on ne sait pas grand chose et un ou deux fantômes... Mais, moi, les histoires de fantômes, c'est pas mon truc, ça a jamais été mon truc. Je préfère les zombies, à la rigueur, ou les vampires. C'est cool, ça les vampires.
Alors, on dirait qu'en fait Tenzin c'était un vampire et les deux autres espions des chasseurs de vampires. Et qu'en fait le mec du banc, c'est Tenzin qui l'avait saigné parce qu'il avait un petit creux et qu'il avait aussi mordu tous les autres à un moment ou un autre, et que les deux espions, ils avaient découvert le secret et que c'est pour ça qu'ils les avaient tous tués, et que maintenant, il ne restait plus que Tenzin à effacer.
Nan, ça vous va pas ? Mais je fais quoi, moi, là, avec tout c'bordel, franchement les gars ? Ou alors, je fais comme Stephen King dans le Fléau, la version moderne du Deus ex-machina, la main e Dieu qui arrive ? Non plus... Ou alors on disait que c'était un rêve... Ouais, je sais, on a dit que y avait pas pire que finir une histoire ainsi, que c'était trop facile, tout ça... Mais, putain vous faites chier. Ou alors, y aurait un règlement de comptes entre Tenzin et les deux pieds-nickelés du renseignement. Ouais, mais merde, je les avais laissés sur une petite route de montagne, vous me le foutez en string orange à la plage ! Et puis il y a ces putains de fantômes ! Mais arrêtez de lire Sandman, les gars !
Nan, nan, c'est bon, j'vais trouver un truc. Et si on faisait comme Kubrick dans son dernier film ? Nan, pas le truc du rêve, la toute fin. Et on mélangerait ça avec les fantômes et Stephen King. Ca pourrait donner ça:
"Après s'être séché, et remis du ridicule de sa gamelle balnéaire, Tenzin se dirigea d'un pas décidé vers la jetée où l'attendaient Maryvonne et son acolyte. Il se doutait que quelqu'un devait sûrement mourir dans l'affaire, mais il ne savait pas qui. Il espérait juste que ce ne serait pas lui. A l'instant où il rejoignait les deux guignols de l'espionnage, deux mains livides apparurent, qu'il reconnurent tous trois comme étant la main droite du colonel B. et celle de l'homme assassiné sur le banc par Jérôme, quelques mois auparavant - c'est pratique les tatouages, et c'est marrant mais, apparemment ça résistait même à la mort, ça imprégnait l'âme en plus de la peau. Les deux mains tenaient de concert un bout de papier plié en quatre, qu'elles tendirent à Tenzin. A peine le tibéto-poitevin eut-il saisi la feuille, que les mains s'évanouirent brusquement, comme une jouvencelle en présence de Justin Bieber. Sur le bout de papier, les trois noms des personnages en présence étaient inscrits. Interloqués, ils échangeaient des regards emplis de terreur. Finalement, au bout d'une minute qui leur parut une demie heure, Tenzin décida de déplier la feuille. Il la déplia, y jeta un coup d'oeil, puis éclata de rire, juste avant de la transmettre à Maryvonne, laquelle eut la même réaction, tandis qu'il fallut qu'elle explique à son acolyte pourquoi il fallait rire - il avait arrêté l'école avant d'avoir pu apprendre l'Anglais. Et tous trois montèrent, en se serrant un peu, forcément, dans la Ferrari, et s'offrirent la tournée des Grands Ducs sur la côte, pendant tout l'été, tandis que s'envolait, porté par le vent venu de l'océan, un morceau de papier ectoplasmique sur lequel était inscrit ce simple mot: "Fuck"."
FBC, dégradation des termes de l’échange, épisode 40.
FBC, épisode 40.
Les mots justes sont les plus difficiles à trouver. On parle le plus souvent sans prêter attention aux mots que l’on utilise. Une chaise devient un fauteuil et un drap une couverture avant que l’on ait eu le temps de s’en rendre compte. Il est pourtant essentiel de savoir mettre les mots sur les choses.
Dans un livre dont je ne souviens ni du titre, ni de l’auteur, mais vaguement de la couverture qui devait être rouge, j’ai lu quelque chose qui ressemblait à ça : « les choses que l’on comprend s’énonce clairement, tout ce qui ne s’énonce pas clairement n’existe pas réellement ». C’est étonnant comme une citation perd toute sa saveur quand elle n’est pas authentique mais reconstituée après coup avec un vocabulaire approximatif. Enfin, j’ai toujours pensé que c’était vrai. Il faut pouvoir dire ce que l’on à dire de façon claire et précise sinon ce n’est pas la peine de parler.
Il y a des spécialistes des mots justes. Les représentants de l’ordre ont un vocabulaire qui décrit et rend réel les situations. « Le contrevenant a dérobé par ruse une statuette en résine, imitation bois, représentant une divinité indienne, d’une valeur estimée à 10 euros ». Bien entendu, c’était un cadeau de ma femme qui l’avait ramené d’un séminaire en Asie et auquel je tenais d’autant plus que depuis la disparition de mon épouse, cette statuette était devenue une sorte de substitut de sa présence. Mais la situation décrite est sans aucun conteste plus proche de la réalité. Quelques euros, qui dépose plainte pour quelques euros ?
Les assureurs sont aussi des détenteurs d’une véracité langagière. « Etant donné le degré d’usure du véhicule assuré et les clauses de l’assurance à laquelle est affiliée le contractuel, les frais de remise en état dudit véhicule sont à sa charge pleine et entière ». Voilà comment je me suis retrouvé à conduire une vieille Alfa avec deux portières rayées par un imbécile en manque d’idée pour s’occuper un samedi soir. Rien à dire, si ce n’est que je considérais cette voiture comme mon ultime véhicule motorisée et qu’il est déplaisant d’imaginer que je ne vais jamais conduire cette voiture abîmée, si je me tiens mon projet de ne pas en changer avant de ne quitter le statut de conducteur.
Les entrepreneurs de pompe funèbre sont aussi des champions du langage juste. « Une pierre tombale en granit gravée de lettres gravées à l’Anglaise et agrémentée d’une jardinière », voilà ce que l’on me propose comme « solution obsèques », alors que je voulais juste me faire une idée du prix que mes obsèques couteraient à mes enfants, pour mettre de l’argent de côté. J’ai encore dû mal m’exprimer… C’est incroyable comme il est important de trouver les mots justes pour se faire comprendre.
Des gargouillis aussi impétueux qu'incompréhensibles sortent de ma bouche. C'est à moi ces bruits là ? Est-ce que je contrôle un peu mes jambes moi ? Non ? On les dirait greffées à un autre corps non ? Je suis vraiment obligé d'aller dans ce cube là ? C'est aussi noir qu'un four là-dedans. J'ai une idée mais qu'elle est bonne ! Je vais prendre la hache avec moi. Je me dis, comme ça, à part moi, que si tout se corse, je peux et en un seul mouvement déchirer la tendue de cette soie noire ébène qui me sépare de Maddy et Régis. Seulement, il y a un problème, il y a toujours un problème : c'est qu'une fois le haut du corps passé dans cette petite pièce obscure, je n'ai plus du tout l'impression qu'il existe un dehors. Je veux dire : un autre, un vrai dehors ! Tout est dedans, enfoui et tout s'est refermé. Clôture.
Voilà voilà voilà dit le Père Benoît en chantonnant presque. Pénombre. Asseyez vous-ici. Chuchotement. Coin de table et tâtonnement. Une main me fait asseoir. Siège raide contre mon dos. Bien sûr, vous êtes en confiance n'est ce pas ? Chuchotement. Entendez-vous ce silence ? Une horloge sonne ; L'étrange horloge du désastre ? Gargouillis. Lâchez un peu cette hache mon fils voulez-vous. Pression insistante sur mes doigts.Inquiétudes diffuses et envahissement buccal de salive en surproduction. Envie de cracher. Soif et brûlure de gorge. Palais sec. Si sec. Envie de fuir. Je me racle la gorge, c'est à peine si je peux respirer. Je tousse. J'ai les orbites en feu. Et une sensation d'effarement qui ne me quitte pas et qui soulève malgré moi mes paupières par saccades nerveuses.Pater noster, qui es in coelis, Sanctificetur nomen tuum,Adveniat regnum tuum, Fiat voluntas tua, sicut in caelo et in terra. J'agrippe la table. Je cherche la hache. Je ne trouve pas la hache. Je ne la trouve plus bon dieu ! Comme disparue, envolée, disparue à jamais. Non, elle ne semble plus être dans cette tente couleur d'encre de chine. Je m'essuie le front. Sueurs froides. Envie de retrouver Régis, de boire une boisson énergétique à la con. N'importe laquelle.
Dîtes-moi Louis, Et si vous me parliez un peu de cette possession. Mais avant dîtes-moi un peu, vous rappelez-vous qu'il ne faut pas tuer son prochain? Tout le monde sait que ce n'est pas bien n'est ce pas Louis ? Tout le monde sait que cela ne se fait pas, n'est ce pas Louis ? Ave Maria Mater dei Ora pro nobis pecatoribus. Ora, ora pro nobis Ora ora pro nobis pecatoribus Nunc et in hora mortis… Père Benoît je hurle, arrêtez cette musique. Pourquoi mon fils ? Vous n'aimez pas Monseigneur Di Falco et les Prêtres ? Je vais mettre moins fort c'est entendu, voilààààà, vous ne vous sentez pas mieux ? Parlez moi de cette possession Louis, allez, ne vous faîtes pas prier. J'ouvris la bouche.
Pourtant, au moment précis où enfin ma poitrine va enfler, se gonfler et se mettre enfin à expulser les mots et toutes les choses que je garde l'exorciste me jette de l'eau en pleine poitrine. Surpris, je pousse un cri, sentant le froid béni me pénétrer. Père Benoît pousse alors le volume du morceau interprété par les fameux « Prêtres » à fond. In hora mortis nostrae In hora mortis, mortis nostrae In hora mortis nostrae Ave Maria . Le curé, très inspiré, fait des signes de croix de manière frénétique dans l'air, agitant tous les cieux possibles sans discontinuer avec son index et son majeur. Il a l'air pénétré. Qui est le plus fou ? Lui qui se pense en train de faire sortir le Malin ?. Moi pour avoir recherché depuis quarante huit heures cet moment très précis? J'étais proprement épouvanté par la scène que j'avais pourtant recherché si avidement. Allez-y Louis parlez, allez, parlez donc, parlez de votre mal, allez, faîtes-le partir de cette cage où il est enfermé, libérez le mal oui libérez le mal...
C'est alors que quelque chose me pousse à desserrer les lèvres. Comme une main puissante qui vient m’ appuyer fortement sur mon diaphragme. Et dans une longue, très longue, immense vague en forme d' expiration qui semble ne pas en finir je dis, porté par le trait inextinguible de mon souffle:
“je suis rentré dans la salle de bain et c'est vrai j'avais trop bu c'est vrai, oui je le reconnais maintenant, je n'aurais pas dû la laisser seule avec tous ses why la vie à la bouche, tous ses je comprends les raisons de se suicider, même pas quelques minutes en fait, non je n'aurais pas dû, c'est ma faute, j'avais envie d'écouter Bootsy Collins avant de dormir. Histoire d'être plus enjoué que je ne l'étais en fait, est ce une tare, un pêché mortel de vouloir vivre dans la joie mon père ? Dîtes le moi, oh dîtes le moi !
Et là, à peine un quart d'heure plus tard, c'est là que je l'ai retrouvée. Oui assise sur le vieux bidet de la salle de bains. Elle était en sang et partout il y avait du sang. Partout sur son petit ventre coquillage, sur ses longues mains tentacules, sur ses bras lames, sur son visage éberlué même.. Barbouillée, comme une marée de sang qui était passée sur elle. Elle me regardait avec ses grands yeux bleus vides et sa bouche aux plis amères aussi rouge qu'une cerise. Elle appelait ça son rouge à lèvres de guerrière. Rouge de tueuse oui. Elle était là, assise dans le rouge de sa bouche de vampire névrosée et elle tenait un petit garçon qui était là bien sûr dans ses bras, mais je voyais bien qu'il était inerte. Comme un petit sac de paille. Oblong et fripé. Et sa tête retombait mollement. Sans vie. Comprenez-moi bien : c'était le même petit garçon pour lequel j'avais émis tant d'hypothèses ces derniers mois, tous ces T'inquiète pas, on se débrouillera, bien sûr, on n'habite pas ensemble mais ce n'est pas grave, on n'a pas été raisonnable mais je t'assure que je vais assumer Jenn', je t'assure, oui notre rencontre et notre amour sont des événements, de vrais événements, authentiques, oui authentiques, non ne me regarde pas avec tes grands yeux tristes, on va l'aimer, on va l'aimer.…Oui on va l'aimer.
Et c'est là qu'elle m'a regardé longtemps, si longtemps même que je la crus morte aussi, sans un seul mot à dire, à articuler, et qu'elle me fixait, comment dire, comme si la terre entière s'était arrêtée de tourner.
Et le plus surprenant.
Je ne me souviens absolument pas, depuis, avoir versé une seule larme.”
Rentrer dans cette étendue d'eau bleue électrique demandait un certain courage. Le courage qu'il faut pour perdre le contact direct avec le soleil qui lui cuivrait sa peau et ses sens. Il enleva ses écouteurs qui continuèrent à diffuser à l'air libre quelque chose qui pouvait ressembler à s'y méprendre à du Étienne Daho version Doom Métal. Quelque chose de complexe, violent et d'incompréhensible à la fois. Tenzin cligna des yeux. Trois fois. Pas moins, pas plus. Comme un sort ternaire jeté dans l'immensité du ciel égéen.
Il y eut un silence, il y eut un cri. Un ballon d'enfant termina sa course sur une mère visiblement lasse des jeux de ses enfants. Et la violence de la luminosité blanche des Cyclades fit perdre le contact énergétique que Tenzin pensait avoir établi avec cette jolie nymphette de dix sept ans qui s'était largement badigeonnée les fesses de crème solaire à quelques mètres de lui. Il soupira. Décidément, il n'était plus si sûr que toute cette histoire aurait une fin heureuse.
Il regarda l'étendue liquide devant lui d'un air perplexe, essuya nonchalamment une goutte de sueur qui perlait sur son nez. Il se leva sans hâte, rajusta son string orange et mit une cigarette roulée sur son oreille. Il devait rentrer dans l'eau avec l'air assuré des grands fauves.
Il le savait parfaitement bien. Il n'avait pas été dresseur de vieux clébards pour rien. Les femmes sont comme les chiens. Il faut leur montrer qui est le chef de meute. Et en l'espèce, ce serait lui il en était largement persuadé. Il prit un air sombre. Comme Elvis quand il chante « I am so lonely I could die ». Imaginez un tibétain, cibiche sur l'oreille, string orange en étendard bouddhique avec une tête de crooner sixties et vous aurez le tableau absolument parfait. Derrière lui, une falaise qui glissait vers la mer comme précipitée d'un aride paradis aux murs chaulés. Devant lui, une étendue de galets glissants puis la vastitude de la mer dite vineuse pour les grecs, bleue pour les autres.
Tenzin se mit à pratiquer une hyperventilation de circonstance. Il se demandait comment mettre à profit ses années de pratique méditative et voilà que ce jour arrivait. Il fallait entrer dans l'eau comme l'on rentre dans de nouvelles chaussures. Sans inquiétude et pourtant dans l'attente inéluctable du changement d'environnement. Il fallait que son corps entier se fasse à l'interaction et se dire « ah je sais nager, personne ne peut nier que savoir nager est une conquête d'existence, c'est fondamental,conquérir un élément cela ne va pas de soi, je sais nager, je sais voler, formidable, qu'est ce que cela veut dire ?,pas savoir nager c'est être à la merci de la rencontre avec la vague, alors vous avez l'ensemble infini des molécules d'eau, qui compose la vague, le corps aquatique de la vague, de la mer Égée, de l'Etant, alors je me lance, je barbote, qu'est ce que cela veut dire barboter?Tantôt la vague me gifle, tantôt, tantôt elle m'emporte, ça fait des effets de choc. Je plonge au bon moment, j'évite la vague qui approche ou au contraire je m'en sers, vous sentez bien que c'est un étrange bonheur ? Ah c'est que je sais nager, regardez-moi, vous sentez bien que c'est un étrange bonheur... les femmes ou les vagues c'est pareil, et l'amour c'est pareil cela fait des effets de choc …
Et Tenzin s'effondra dans une gerbe d'eau.
Un galet mouillé, une femme inconstante, un souvenir empoisonné qui vous hante. Trois raisons de rater son entrée dans un nouvel élément.
Et la nymphette poussa un petit rire aussi retroussé que son nez charmant.
Et Tenzin tenta de se redresser dans la transparence de sa nouvelle vie. Faire bonne figure, faire bonne figure, faire bonne figure se répétait-il.