Lorsqu'elle était enfant, Mona lisait énormément. Vorace, elle engloutissant les livres et les digérait avec une facilité déconcertante. Ça en était même devenu une routine pour la jeune fille qui lisait tout, des romans sans images à la liste des ingrédients sur les paquets de céréales.
Mais à mesure qu'elle grandit, Mona se désintéressa de ce qui avant faisait son quotidien. La lecture comme loisir devint corvée car étroitement liée à l'école et son système : l'exposé, le devoir, l'injonction à lire. Mona vit la lecture scolaire comme une antithèse de ce qu'était le livre pour elle : le cocon rassurant, l'attachement aux personnages, la disparition du réel au profit de la fiction. Le collège et le lycée finirent par enterrer cette passion et Mona ne lut bientôt plus, du moins pas pour son propre plaisir.
2022, Mona arrivait sur ses 25 ans. Un matin sa responsable la fit appeler et lui passa le téléphone : "c'est pour toi", lui dit-elle d'une voix légèrement feutrée. Mona prit le téléphone, écouta, devint pâle et s'évanouit là, sur le sol. Sa grand-mère venait de décéder.
Après quelques jour difficiles rythmés par de l'administratif et la cérémonie mortuaire, Mona et toute sa famille se retrouvèrent un week-end pour vider la grande maison familiale. Il était question de quelques travaux de réaménagement, tout devait donc disparaître. Mona, sans trop y réfléchir, choisit de s'occuper du grenier qu'elle débarrassa rapidement. Elle en était au dernier carton, lorsque celui-ci s'ouvrit par le bas, libérant ainsi son contenu. La jeune femme pesta, se pencha pour ramasser ce qui était au sol et tomba sur un livre assez épais. Ce dernier n'avait ni première ni quatrième de couverture, ni titre ni auteur. Un simple livre empli de pages et de pages d'une écriture manuscrite appliquée. Mona, qui ne lisait plus depuis des années, s'assit au sol et commença à feuilleter l'ouvrage. C'est son père deux heures plus tard qui vint la chercher et qui la trouva absorbée par le manuscrit. Elle sursauta quand il lui posa une main sur l'épaule. "Tu m'as fait peur !", lui cria-t-elle. Il était l'heure, il fallait partir avec le camion pour tout décharger dans un garde-meuble.
Elle aida au déchargement, mais n'avait qu'une envie : se replonger dans ce livre étrange. Elle ne pensait qu'à cela, c'en devint obsessionnel. Alors, lorsque le véhicule repartit à vide vers la société de location, Mona rentra avec sa mère et passa le reste de la journée puis de la nuit à lire jusqu'à tout finir. Il était autour de 4h du matin, ses yeux avaient tendance à se fermer. Ainsi, elle ne remarqua pas tout de suite la minuscule signature en bas à droite de la troisième de couverture : "Anabella". C'était le nom de sa grand-mère. Lorsqu'elle la vit, Mona pleura, et sentit comme un vide se remplir à l'intérieur. Elle se revit petite, lisant et lisant encore, parfois dans les bras de sa grand-mère. Et d'un coup, cet apétit sévère pour la lecture revint, pour ne plus jamais partir.