Ma solitude en prison était totale. Elle l’est moins maintenant que j’en parle. Alors j’étais seul. La nuit je me laissais descendre sur un courant d’abandon. Le monde était un torrent, un rapide de forces unies pour me porter à la mer, à la mort. J’avais la joie amère de me connaître seul. J’ai la nostalgie de ce bruit : en cellule quand je rêvais l’esprit vague, au-dessus de moi un détenu tout à coup se lève et marche de long en large, d’un pas toujours égal. Ma rêverie reste vague aussi mais ce bruit (comme au premier plan à cause de sa précision) me rappelle que le corps qui la rêve, celui d’où elle s’échappe est en prison, prisonnier d’un pas net, soudain, régulier. Je voudrais être mes vieux camarades de misère, les enfants du malheur. J’envie la gloire qu’ils sécrètent et que j’utilise à des fins moins pures. Le talent c’est la politesse à l’égard de la matière, il consiste à donner un chant à ce qui est muet. Jean Genet, Journal du voleur, Éditions Gallimard, 1949









