Anthony Perkins dans Le Procès d’Orson Welles, 1962
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Anthony Perkins dans Le Procès d’Orson Welles, 1962
Il faudrait vivre sous terre. Ce n’est pas là une vie facile. Sous terre, il y a des couloirs, des coins et des recoins. Il faut monter et descendre et tourner au moment voulu. Il faut connaître les entrées et les issues et ne pas perdre de vue le plan du terrier. Mais sous terre, vous êtes le maître. Vous y êtes chez vous. C’est votre domaine que vous êtes seul à connaître. Vous pouvez y faire silence. Il y a bien les bruits qu’on entend venant d’en haut et souvent aussi d’à côté et d’en bas. Mais quelque inquiet que cela puisse vous rendre, ce sont les bruits d’un autre monde. Parfois aussi vous regardez au-dehors ; et vous entendez des pas, mais tout cela se passe sans vous. Dormez et regardez-les faire. Vous êtes chez vous.
Bernard Groethuysen, Préface du Procès de Kafka, 1933
Orson Welles, Le Procès, 1962
C’est un monde sans sommeil. Le monde du dormeur éveillé. Tout est clair d’une clarté effrayante, et rien ne peut être omis ou dit à demi-mot, comme rien ne peut être ajouté pour situer les choses par rapport à ce qui n’est pas présent. Il y a une limpidité qui se perd dès qu’on se réveille dans un monde multiple dont on connaît les aspects changeants. Ici tout est simple, d’une simplicité uniforme. Tout compte également ; tout doit se dire. Comment choisir ou situer ceci ou cela dans un monde où tout est présent et où rien de ce qui ne l’est pas ne saurait paraître ?
Bernard Groethuysen, Préface du Procès de Kafka, 1933
Orson Welles, Le Procès, 1962
Les vivants ont inventé le souvenir, et ils font des projets. Pour eux rien n’est là tout simplement. Ils ne connaissent pas la présence des choses. À ce qu’ils voient, ils disent : vous n’êtes déjà plus, et fermant les yeux, ils ne gardent qu’un souvenir. Ainsi disposent-ils de tout. C’est ce qui leur rend la vie aisée. Ils mêlent des souvenirs à tout et y joignent des prévisions. Tout ce qui est présent leur est toujours absent par quelque côté, et rien n’est pour eux absent au point de ne pas pouvoir être évoqué. C’est pourquoi ils n’ont pas peur de voir les choses être là. Leur imagination les déplace et les replace de mille façons. Ainsi ils s’en rendent les maîtres, et savent les survoler aisément.
Bernard Groethuysen, Préface du Procès de Kafka, 1933
Mais celui qui n’a pas fait le geste de se déplacer et de vivre, a retenu certaines choses que les autres ont dû oublier, pour ne pas se voir arrêter dans un monde dont les autres sont sortis et qu’ils ne rencontrent que parfois en s’assoupissant et en oubliant où ils sont. Ils se hâtent alors de se dire à eux-mêmes : J’ai rêvé, il faut que je me remette à ma besogne. Mais ceux qui demeurent dans l’attente de la vie, hésitant de naître, n’ont pas de besogne. Kafka fut de ceux-là ; esprit lucide, il sut nous donner des nouvelles du monde abandonné, dans lequel il avait séjourné.
Bernard Groethuysen, Préface du Procès de Kafka, 1933
To be or not to be. Ce qu’il y a de difficile, c’est d’être. Quand on n’est pas encore né, tout est simple, de même quand on est mort. Personne alors ne vous demande : qu’est-ce que vous faites là ? Mais vivre, c’est faire, c’est commettre quelque chose, c’est se commettre. Évidemment, si quelqu’un vous interroge, vous pouvez toujours répondre : je n’ai rien fait. Mais c’est pour vous disculper que vous le dites. Car enfin vous avez fait quelque chose. Il faut donc que vous disiez quoi. Vous êtes responsable de ce que vous avez fait. Il faut bien que vous me répondiez. On ne se dérobe pas à son interrogatoire.
Bernard Groethuysen, Préface du Procès de Kafka, 1933