30.03.20 – Mouche es-tu devenu.e ? À ton insu, mouche, devenu.e. D’un coup de baguette magique, tu as changé d’apparence, changé d’échelle, changé de point de vue, changé de psychologie, changé de sexe, changé du tout au tout. La seule chose qui demeure peut-être, c’est la solitude, mais celle-ci est vécue différemment par une mouche, elle est un état plus qu’un sentiment. Mouche solitaire. Rien d’autre à faire qu’à être mouche. Rien d’autre à faire qu’à tournoyer dans l’air, se distraire, chercher son butin, tout en agaçant le propriétaire des lieux, aussi désireux de rentrer en lui-même que distrait par un rien. Mouche, petit remous d’air, petit moulin, machine célibataire, tandis que lui, ne sachant quoi faire de sa liberté, fait semblant de travailler, se noie dans un verre d’eau, tout encombré par la masse de son vécu. Mouche, tu n’en fais qu’à ta guise, l’espace dans lequel tu circules semble s’être élargi, d’autant plus que ton corps s’est simplifié dans l’agencement de ses organes vitaux. Depuis que tu es mouche, tu n’as pas besoin de te référer au calendrier, tu découpes ton temps comme bon te semble, ou plutôt, tu ne le perçois plus comme un continuum sans fin, il s’interrompra au moment de ta mort, c’est alors que le ruban du temps se retournera. Pour l’heure, tu vis, tu vires, tu jouis du vide, tu te laisses porter par le rien, tu vis pour rien et c’est très bien. Tu n’es pas là à vouloir chercher un sens à ta vie comme cet humain à tête d’oiseau, assis des heures durant devant son écran, séparé de ses contemporains, semblant chercher cependant dans leur regard sa propre justification. Mouche par-ci, mouche par-là, tu n’appartiens ni à une armée, ni à une meute, tu fends l’espace, te faufiles d’un espace domestique à l’autre, bute contre une vitre, même pas mal, tu ne désespères pas d’en sortir, tu n’as pas peur non plus de la vastitude du monde, tu entres en lui comme il te traverse de part en part. L’homme assis devant son écran ferait mieux de lever le nez et d’observer ton manège, il en apprendrait davantage sur lui-même et l’état du monde qu’à vouloir bricoler le temps en scrollant sans fin. Toi, mouche, tu te sais éphémère, tu n’es pas là pour durer, tu n’es que durée, mouvement, moments juxtaposés ; tu traces des lignes toute la journée, relies des points, ne cherches pas le plus court chemin ; tu n’es qu’hésitation, boucle de temps à toi toute seule ; en toi se télescopent les temps, en toi réside un petit noyau dur et indestructible. Visible à l’œil nu, mouche, c’est ton obstination à vivre qui insupporte l’homme rivé à sa chaîne terrestre, il ne lui suffit pas de t’éloigner d’un revers de la main, en surjouant sa puissance, la tienne est finalement bien plus forte que la sienne, le temps est de ton côté, tu le piques là où il est le plus vulnérable, devant toi, il n’est plus que surface et la mort le froisse. S’il a bien sûr inventé des stratagèmes pour te faire mal et t’éliminer de ses pensées, c’est au moment où il pense s’être débarrassé de toi que tu viens le hanter dans son sommeil, tu lui apparais démultipliée, disproportionnée, c’est lui le prisonnier et toi, sa mauvaise conscience, son gros œil. Ne fais pas ta maligne pour autant, tu n’es pas sans défauts, tu ne tiens pas en place, tu ne sais pas t’arrêter, tu ne sens pas toujours le danger, certains diront même que tu cherches la merde, attirée par le fétide, le putride. Mais tu répliques : De la mort je fais la vie, en tant qu’infime rouage de la grande horloge du monde, je participe du grand remuement, du tic-tac. On ne sait de quel abîme tu sors, on ne sait pas plus où tu vas, tout dépend du regard que l’on porte sur toi, tu n’es ni bonne ni mauvaise ; créature de ce monde, tu n’es pas qu’un mot, une image, même si tu agrippes à ton tour des mots sur ton passage. Tu fais parler, tu es toujours susceptible de devenir un motif pour celui qui peint ou écrit : Mouche, tu me fais écrire, mouche j’écris pour toi, mouche, écris en moi, mouche, je ne sais plus quel jour je suis, mouche, je, tu, il, elle, tout entre en toi, tout écrit, Marguerite l’a dit avant moi, c’est peut-être elle qui m’a fait voir une mouche, elle n’a pas besoin de faire la mouche pour faire mouche, elle écrit ce qu’elle voit, elle voit ce qu’elle dit, elle voit autant l’en-deçà que l’au-delà.