Des fourmis rouges, des canards sauvages, des ours bruns
Tôt le matin, un drôle de canard sauvage s’en revient de la boulangerie, un chapeau haut de forme sur la tête, une baguette sous l’aile et un sachet de croissants à la « main ». D’un pas décidé, il rentre à la maison, tout petit dans la nature qui l’entoure. Lui et ses congénères ont élu domicile à l’écart de la ville dans un grand arbre creux.
Ce jour-là est un jour particulier puisque tous – et ils sont nombreux - préparent une grande fête à laquelle seront invités leurs amis escargots, papillons, vers de terre, fourmis et on en passe. Du réveil au coucher, on assiste à leur quotidien, aux préparatifs et bien sûr à la fête qui - parole de lecteur – est grandiose. Vient l’heure de dormir et ça, c’est bien ce que préfèrent les canards sauvages.
Adèle Jolivard met en scène un modèle d’habitat participatif où si les rythmes, les particularités, l’intimité sont pris en compte, il y a un réel partage du temps et des espaces, de l’entraide et de la solidarité. Au moment de préparer la grande fête, le collectif se réunit, puis se met au boulot. Et on peut dire que ça roule !
L’histoire, somme toute simple, pourrait presque se passer de mots, mais les courtes phrases insérées dans les illustrations peine page renforcent l’effet comique qui se dégage de l’album. Car l’humour se niche dans les détails dont il est parsemé. Un régal d’observation qui ravira les enfants et les adultes, et qui est propre au travail de miniaturiste de l’illustratrice.
Adèle Jolivard a suivi le cursus illustration sous la houlette de Anne Quévy, à l’Académie royale des beaux arts de Bruxelles. Avant cela, elle a fait des études à l’Ecole nationale supérieure d’architecture et de paysagiste de Bordeaux. Elle est donc parfaitement habilitée à rendre compte de l’habitat d’une colonie de canards sauvages qui, dans le cas présent, ne sont pas des oiseaux migrateurs, mais bien des individus qui ont choisi de vivre un peu à l’écart de la ville et en communauté. Mine de rien, en ces temps anxiogènes, cet album est un baume. En le refermant, j’ai applaudi.
Tout aussi essentielle est l’histoire contée par la petite fille qui se retrouva à héberger les quatre frères Zzli, des ours maousses qui de fait étaient trois, mais mangeaient comme quatre. Elle vivait seule au cœur de la forêt, s’ennuyait un peu et avait été contactée par son amie la chauve-souris dont les cousins ours – très lointains les cousins ! – cherchaient un endroit où vivre après un long voyage.
Rapidement on comprend qu’il s’agit de migrants ayant traversé quantité d’épreuves terribles. Mais ils étaient gais, bruyants, pitres. Si la vie de la petite fille s’en trouva agréablement bouleversée, parfois la cohabitation n’était pas de tout repos. Et c'est bien de le mentionner.
Par ailleurs, les habitants de la forêt voyaient d’un très mauvais œil l’arrivée de ces « envahisseurs ». La situation se dégrada à un tel point que les ours, la petite fille et la chauve-souris quittèrent la forêt à la recherche d’un lieu où tous seraient les bienvenus.
Fort de trouvailles et de fantaisie, le texte d’Alex Cousseau sait aussi être didactique. Quant aux riches dessins d’Anne-Lise Boutin, ils nous rappellent l’illustration russe de la première moitié du XXe siècle, les arts populaires, et ont donc un petit côté rétro, en particulier dans la densité des couleurs employées. Celui-ci de livre, en le refermant, j’avais un peu envie de pleurer et encore plus de m’engager, déjà rien qu’en offrant un sourire et quelques mots aux autres.
Et parce que je viens de le terminer et l'ai beaucoup apprécié, je ne peux que vous recommander ce court roman de Milena Agus dans lequel elle théâtralise avec tendresse et humour la rencontre forcée de migrants, d'humanitaires et des habitants d'un petit village de Sardaigne. Le choeur des villageoises, dont fait partie la narratrice, va tenter d'apprendre à connaître les "envahisseurs". Ci-dessous, le résumé de la quatrième de couverture:
"Il pleuvait à torrents et personne, vraiment personne, n’était prêt à ouvrir sa porte, et surtout pas à ces individus. Oui, il y avait des Blancs parmi eux–les humanitaires qui les accompagnaient–mais ils étaient tout aussi étranges que les autres malheureux, mal fagotés et mal en point. Que venaient-ils faire, ces envahisseurs, dans notre petit village où il n’y avait plus de maire, plus d’école, où les trains ne passaient plus et où même nos enfants ne voulaient plus venir? Nous nous demandions comment les affronter, où les abriter puisqu’il le fallait. Eux aussi, les migrants, avaient l’air déboussolés. C’était pour ce coin perdu de Sardaigne, ce petit village délaissé, qu’ils avaient traversé, au péril de leur vie, la Méditerranée? C’était ça, l’Europe?"
Les Canards sauvages, Adèle Jolivard, Les fourmis rouges, 2022
Les Frères Zzli, Alex Cousseau et Anne-Lise Boutin, Les fourmis rouges, 2022
Une saison douce, Milena Agus, Liana Levi, 2022 (piccolo)