LA LANGUE VULGAIRE
Il est important de noter que dans nos vies, nous avons beau (pour la plupart) parler la même langue au cours de la journée et de nos activités, nous n’utilisons pas cette langue de la même manière en fonction de qui nous avons en face de nous : nous alternons les « registres de langue » et parlons de manière plus formelle à notre employeur ou à une collègue avec laquelle nous avons peu d’affinités, alors que notre façon de parler va être plus « décontractée » avec notre famille ou nos amis proches.
Ainsi, nous pourrions dire que nous parlons plusieurs dialectes d’une même langue en fonction de notre entourage social, vu qu’effectivement ces différents registres de langue sont inter-compréhensibles car ayant pour base la même langue, mais certains éléments de vocabulaire ou de grammaire y différeront (emplois privilégiés de certains noms dans le langage soutenu là où les synonymes du langage courant sembleraient déplacés, formulation d’un niveau de politesse…). On parle alors de sociolecte, littéralement le « dialecte social ».
Mais si ce que nous appelons le langage soutenu est très codifié et documenté, notamment parce qu’il est le sociolecte majoritairement utilisé dans les courriers ou les communications écrites (comme ces articles, qui conservent un certain niveau de rigueur du français et ne représentent pas la manière dont je m’exprime à l’oral), qu’en est-il du langage familier, courant, populaire ou vulgaire ? Quel que soit le nom qu’on lui mette dessus, est-il régi par des règles, est-il plus flexible ?
Tout d’abord, l’expression langage courant désigne le plus souvent le français standard, qui n’est pas forcément soutenu mais qui s’emploie dans la plupart des occasions. Il est donc une sorte d’intermédiaire entre le langage soutenu et celui que l’on peut qualifier de familier (sous-entendu celui que l’on parlerait avec sa famille, c’est-à-dire sans retenue sociale), de populaire (du latin pŏpŭlus « peuple », attesté en 1200 en ancien français sous la forme populeir) ou de vulgaire (du latin vulgus « le commun des mortels » ou « la foule » et ayant pris son sens péjoratif par le regard porté par les classes sociales supérieures sur le bas-peuple ; à comparer avec le verbe vulgariser qui veut dire « rendre la connaissance accessible à tous »). Ces expressions désignent donc quant à elles le langage du peuple, supposé non-éduqué, et parlant de manière plus grossière et sans tenir compte des tabous sociaux ou des règles de bienséance.
Il faut bien noter que le langage populaire ou vulgaire n’existe pas : il y en a un certain nombre, vu qu’il s’agit de sociolectes et qu’ils varient donc en fonction des groupes sociaux qui se forment dans le peuple. Parler un sociolecte peut être un signe de vouloir s’intégrer au groupe social en question, et ne pas le comprendre peut être un signe de rejet, de sa part ou de celle du groupe. C’est ainsi qu’en fonction des lieux, des époques et des groupes, émergent plusieurs jargons ou argots (jargon désigne à partir du XIIIe siècle le parler des personnes en marge de la société, puis a laissé ce sens au mot argot vers le XVIIIe siècle, évoluant pour aujourd’hui signifier le sociolecte d’une profession) : le louchébem a émergé au début du XIXe siècle, puis les écoles supérieures ont développé leur argot dès les années 1880, l’anglais a vu au début du XXe siècle apparaître un argot à rimes, le verlan a pris son essor dans les années 1950 et s’est aujourd’hui très diversifié, et même internet possède son propre argot.
Le louchébem est le parler des bouchers de Paris et de Lyon, apparu dans la première moitié du XIXe siècle : son but est d’empêcher la compréhension de certains mots aux personnes non-initiées, qui peut également être un des buts premiers des jargons et argots. La première consonne (ou syllabe dans le cas d’un mot commençant par une voyelle) est rejetée en fin de mot, un « l » est rajouté à l’initial, et un suffixe est ajouté pour travestir encore plus le mot : ainsi, boucher devient ouchéb après la première étape (l’orthographe varie, mais est souvent notée de manière phonétique), puis louchéb après la deuxième, et enfin louchébem après la dernière. Certains mots du louchébem sont passés dans d’autres argots, comme en loucedé « en douce » ou à loilpé « à poil » (que, personnellement, j’ai plus entendu prononcé à oilpé sans son « l » initial), d’autres ont même perdu leur caractère argotique et sont arrivés en français standard : loufoque correspond au mot « fou » en louchébem. À noter que dans le cas d’à loilpé, l’expression est elle-même originaire de l’argot, « à poil » étant la métaphore pour dire « nu » : c’est donc un autre exemple de va-et-vient linguistique.
Les écoles supérieures (notamment les classes préparatoires aux grandes écoles) possèdent chacune leur vocabulaire spécifique permettant de se différencier et de former un groupe, ce qui peut aider à la cohésion sociale entre étudiants (notamment pour intégrer les premières années tout juste arrivées dans le cercle de l’école) : les prépas ou « écoles préparatoires » littéraires sont appelées d’abord cagnes en référence à la déformation physique des genoux cagneux, puis l’orthographe est changée en khâgne pour paraître plus savante, et ses étudiants sont donc des khâgneux ; on parle d’hypokhâgneux si l’étudiant est en première année, de carré (ou khârré) si l’étudiant est en deuxième année pour la première fois, et de cube (ou khûbe) si l’étudiant redouble sa deuxième année ; dans le domaine scientifique, les équivalents sont les taupes pour les écoles (par analogie aux taupes restant sous terre la majorité du temps, les étudiants passant la plupart de leur année à travailler ou réviser et « voient peu souvent la lumière du jour »), de taupin pour les étudiants, et de 1/2, 3/2, et 5/2 respectivement pour les étudiant de première année, de deuxième année, et de redoublant en deuxième année (la raison derrière ces noms est un jeu de mot sur la phrase « intégrer X », ayant un sens mathématique que je ne développerai pas ici, et X étant également en prépa scientifique le surnom de l’école Polytechnique, l’une des écoles les plus prestigieuses (si ce n’est la plus prestigieuse)).
En anglais, la banlieue est de Londres a vu naître entre 1880 et 1920 un argot à rimes (rhyming slang en anglais), cherchant lui aussi à empêcher la compréhension de la conversation par les non-initiés : le mot en question va dans un premier temps être remplacé par un autre mot rimant avec lui, puis cette rime va être associée à un mot lui étant apparenté par le sens, avant d’être supprimée pour ne garder que le mot apparenté. Par exemple, telephone « téléphone » rime avec bone « os », bone va être associé à dog « chien » pour former l’expression dog and bone, puis bone va être délaissé et l’expression argotique dog voudra donc dire telephone ; stairs « escaliers » rime avec pears « poires », pears va être associé à apples « pommes » pour former apples and pears, puis l’expression argotique deviendra apples pour désigner stairs… pas simple ! Surtout que, vous le remarquerez aisément, le mot argotique n’a souvent pas le moindre rapport avec son signifié.
Le verlan est l’un des phénomènes linguistiques les mieux connus par la jeune génération en français : comme son nom l’indique, il consiste à inverse l’ordre des syllabes d’un mot, le plus souvent lorsqu’il est court (une ou deux syllabe), comme si le mot était prononcé à l’envers (d’où verlan « (à) l’envers »). L’opération s’appelle en linguistique une métathèse. On ne compte plus le nombre de mots en verlan utilisés dans le language familier par de nombreux sociolectes : aç « ça » (dans l’expression comme aç), teuf « fête », chelou « louche », zarbi « bizarre », ouf « fou », cimer « merci », turfu « futur », beur « arabe »… mots qui ont parfois une forme en verlan assez ancienne pour qu’on ignore au premier abord son origine : barjo est le verlan de jobard, terme argotique désignant un « simple d’esprit » !
Certains mots ont également subi au cours de leur évolution une apocope (la perte de phonèmes en fin de mot), comme le mot d’argot flic « policier », devenu dans un premier temps keufli, puis keuf par apocope du « li », ou le mot feuj « juif ». D’autres mots existent également sous une deuxième forme en verlan, correspondant à un verlan de la forme déjà existante en verlan : beur « arabe » a de nouveau subi une métathèse pour devenir rebeu. À noter également que les verbes en verlan ne se conjuguent pas et restent invariables : leur usage est donc restreint à certains temps comme l’indicatif présent, l’infinitif, le participe passé ou l’impératif.
L’usage du verlan a été majoritaire dans les banlieues moins favorisées dès son apparition dans les années 1950, bien que son usage se soit démocratisé aujourd’hui. C’est également dans les banlieues et les cités que l’argot contemporain se développe, avec énormément d’emprunts aux langues des familles d’immigrés : arabe (miskin « idiot, pauvre type »), tzigane (marav « battre, frapper »), wolof (go « fille, copine »)…
Enfin, pour terminer cet article, je ne ferai que mentionner l’argot d’internet, qui s’est énormément développé sur les quinze dernières années et qui présente nombre d’abréviations (tout comme le langage SMS), souvent issues de l’anglais : wtf? pour what the fuck ? « c’est quoi ce bordel ? », afk pour away from keyboard « loin du clavier »… parfois directement en français, comme màj pour « mise à jour », dsl pour « désolé », vdm pour « vie de merde »… Si vous naviguez sur internet comme moi, vous devez connaître un peu cet univers et son jargon. À noter que les termes geek et hackeur par exemple, bien que relevant du domaine internet et décrivant des concepts lui étant associés, se développent également en dehors et se démocratisent.
Ainsi, que peut-on retenir ? Que les règles qui forgent le langage familier sont parfois complexes, bien plus qu’on ne peut l’imaginer. Qu’elles existent et qu’elles sont différentes du français standard ou soutenu. Et que comme dans tous cas d’interaction entre deux langues ou deux dialectes, les différentes cultures s’alimentent l’une l’autre. La langue vulgaire doit certains de ses mots et expressions à la langue française standard, peut-être ; mais le français standard a également beaucoup emprunté à la langue vulgaire, et parfois sans qu’on s’en rende bien compte…








