Kevin avait toujours pris son rôle de père au sérieux. Quand son fils aîné est venu au monde, il avait arrêté les conneries. Il n'avait pas su les arrêter pour sa femme mais il l'avait su pour son fils. Kevin était un bon père. Il était attentionné, drôle et toujours disponible. Il était l'un de ces pères qui emmenait son fils jouer au foot le dimanche ou après l'école dans le parc. Il était l'un de ces pères qui se marrait avec lui comme s'ils étaient copains. Kevin était l'un de ces pères qui avait toujours rêvé d'avoir un fils. Il l'avait eu, son fils, et il décrocherait la lune pour le rendre heureux.
Quand sa femme, Mélanie, lui avait appris qu'elle était enceinte pour la seconde fois, Kevin était tombé des nues. Aussi bien elle que lui ne s'attendaient pas à cette nouvelle. Ils n'avaient jamais parlé d'avoir un deuxième enfant. Hugo leur suffisait amplement, l'enfant réclamait beaucoup d'attention à seulement trois ans. Quoiqu'il en fût, le deuxième était en route, il fallait pour les deux parents de solidifier leur situation. Le travail de Kevin au marché ne lui rapportait pas grand chose et Mélanie, secrétaire dans un cabinet dentaire, touchait le SMIC. A la fin du mois, ils peinaient déjà à joindre les deux bouts, avec un deuxième enfant à charge, ce serait deux fois plus compliqué.
Une petite fille naquit. Ils l'appelèrent Anissa, comme la grand-mère de Mélanie. C'était un sage bébé. Elle ne pleurait jamais et était parvenue à faire vite ses nuits. Elle n'était pas dérangeante. A vrai dire, elle l'était si peu, qu'il arrivait à ses parents de l'oublier. Mélanie oubliait de lui changer sa couche, Kevin de la sortir de son berceau à l'heure du repas. Seul Hugo semblait se soucier d'elle. Il ne l'oubliait jamais, si bien qu'il devint son protecteur ou, plutôt, son baby-sitter.
Lorsque Hugo et Anissa eurent sept et dix ans, Mélanie perdit son travail. A leur âge, ils ne comprenaient pas très bien ce qu'il en était. Ils savaient juste que c'était grave car leur père et leur mère ne faisaient que de se disputer et Mélanie restait tout le temps à la maison, même quand eux étaient à l'école. Elle était là quand ils partaient le matin, elle était toujours là quand ils revenaient le soir. Par contre, leur père, lui, ils le voyaient de moins en moins. Ils faisaient des marchés tous les jours, même le week-end, et il avait en plus trouvé un travail de livreur. Il conduisait un énorme camion. Hugo trouvait ça cool, alors Kevin l'avait pris avec lui, un après-midi. Il s'était amusé comme un fou, à bidouiller tous les boutons du tableau de bord et à être maître de l'autoradio. Kevin leur manquait, à Hugo et à Anissa, ainsi que les sorties au parc. Leurs moments préférés étaient les quelques heures passées au square, après l'école. Ils goûtaient tous ensemble sur un banc ou assis dans l'herbe et, soit ils faisaient une partie de foot, soit ils jouaient aux jeux pour enfants. Ils – y compris Kevin – aimaient faire du toboggan, de la balançoire et toutes sortes de jeux à bascules. Ces quelques heures étaient importantes, pour eux trois. Anissa oubliait qu'il était dur pour elle de se faire des amis à l'école, Hugo faisait l'impasse sur ses mauvaises notes et les mots des professeurs dans son carnet de correspondance et Kevin se rappelait ce que c'était d'être un enfant avant que les problèmes d'argent ne vinssent le ramener à la réalité.
Les problèmes d'argent survinrent peu après le licenciement de Mélanie. Bien que les enfants ne surent pas très bien ce qu'ils impliquaient, ils aperçurent des changements qui s'opéraient au sein du foyer familial. D'abord, le nouvel emploi de Kevin lui prenait tout son temps et l'obligeait à rentrer à des heures parfois tardives. Puis, l'arrêt soudain d'achat de marques alimentaires et des céréales préférées de Hugo. Ensuite, l'appréhension de Mélanie avant d'ouvrir la boîte aux lettres et cette inquiétude qu'elle avait toujours sur son visage lorsqu'elle ramenait des enveloppes tamponnées de l'insigne rouge "DERNIÈRE RELANCE".
Hugo et Anissa ne parlaient pas de tout ça entre eux. Hugo jugeait qu'Anissa était trop jeune et ne comprendrait pas. Lui se considérait comme un grand et bien qu'il ne connaissait pas la raison des tourments de ses parents, il savait que quelque chose allait mal. Au moment où il trouvait que la situation était la plus critique et où il pensait que Kevin et Mélanie allaient divorcer comme les parents de Lucas, une accalmie était apparue. Un soir, Kevin était rentré à la maison avec un bouquet de fleurs. Mélanie était toujours triste ces derniers temps mais, ce soir-là, elle avait souri. Kevin l'avait prise dans ses bras, il l'avait embrassée et avait murmuré tout bas :
"Ça va aller, ne t'inquiète pas, ça va aller."
C'était à partir de cet instant qu'ils avaient recommencé à faire des trucs de grands. Ils sortaient le soir et Hugo et Anissa restaient seuls à la maison. Les enveloppes au tampon rouge se faisaient de plus en plus rares, leurs parents retrouvaient un peu plus de leur joie de vivre et la bonne humeur était de nouveau présente.
Cependant, l'accalmie n'avait été que passagère. Mélanie avait trouvé un nouveau travail. Elle était caissière dans un supermarché. Ses horaires ne lui permettaient pas de passer beaucoup de temps avec sa famille. Elle rentrait le soir vers vingt-et-une heures et était exténuée. Cet emploi avait néanmoins permis à Kevin de lâcher celui de livreur et ainsi, de finir plus tôt ses journées. Quand les parents réunirent les enfants pour leur apprendre la nouvelle, ces derniers s'en étaient réjouis. Ils pensaient que tout allait redevenir comme avant, que les goûters dans le parc allaient de nouveau faire leur apparition dans leur vie. Ce fut le cas, d'une certaine manière. Kevin allait, certes, chercher tous les soirs les enfants à l'école et ils prenaient leurs encas dans le square, mais le père se montrait très préoccupé. Il profitait d'être en dehors de la maison pour voir ses copains, ceux dont Mélanie se méfiait. Il demandait à Hugo et à Anissa de jouer aux jeux d'enfants et de les laisser discuter entre adultes. Quand Hugo se tournait vers eux, ils parlaient avec intensité et ils s'échangeaient de nombreuses poignées de mains, avant de s'assurer que personne ne les regardât. Cet homme, celui qui venait tout le temps, il ne l'avait jamais vu auparavant. Hugo avait un jour surpris une dispute de ses parents dans laquelle Mélanie reprochait à Kevin de traîner avec un certain Teddy, "un individu peu fréquentable" selon ses propos. Pour Hugo, ce Teddy n'avait pourtant pas l'air peu fréquentable. Il le trouvait même sympathique. Il leur ramenait des sucettes quand il les rejoignait au parc et il leur racontait toujours des blagues hilarantes. Quoiqu'il en fût, ce n'était pas l'avis de Mélanie et le jour où elle apprit que Kevin le voyait fréquemment, elle devint folle de rage. Les enfants étaient enfermés dans leur chambre, ils étaient assis sur le lit d'Anissa. Pour la divertir, Hugo essayait de lui lire une bande dessinée en interprétant les personnages avec des voix différentes mais Mélanie hurlait tellement fort que lui-même n'arrivait pas à se concentrer. Au final, ils se mirent tous les deux à écouter aux portes. Ils n'entendirent que des bribes de conversations.
"Je n'arrive pas à croire que tu puisses le revoir après tout ce qu'il t'a fait. Après ce qu'il nous a fait !
-Bien sûr que non il n'a pas changé ! Arrête d'être aussi naïf !
-Tu nous mets en danger !
-Je sais ce que je fais !
-Oh vraiment ? La première fois tu savais également ce que tu faisais, il me semble. Non ?
-Et regarde où ça nous a mené ! On a été obligés de déménager.
-Ted n'est plus l'homme qu'il a été. Il a changé. Il ne fait plus de trafic. D'ailleurs, je suis allé chez lui l'autre fois et il a un enfant ! Une petite fille à peine plus âgée qu'Anissa !
-T'as été chez lui ? Non mais je crois rêver !
-Oui, je suis allé chez lui et c'est une très bonne chose !
-Il a trop de choses à perdre, Mélanie ! Il a une femme et un enfant, une famille, comme moi ! Qui serait assez bête pour perdre tout ça ?..."
Anissa et Hugo, les oreilles collées contre la porte, n'entendirent plus rien. Avec ces dernières paroles, Kevin avait réussi à l'apaiser. Mélanie n'était néanmoins pas plus sereine à l'idée que son mari fréquentât l'homme qui leur avait gâché la vie il y avait de cela une dizaine d'années, quelques temps avant la naissance de Hugo. A chaque fois que Kevin sortait, elle spéculait. Et s'il ne revenait pas, aujourd'hui ? Chacun de ses retards était pour elle une source d'angoisse. La peur avait pris possession de son être, une boule s'était créée au creux de son estomac.
Un soir, son cauchemar s'était transformé en réalité. Kevin avait plusieurs heures de retard. Il n'était pas passé chercher les enfants à l'école. La maîtresse les avait gardés à la garderie alors qu'ils n'y restaient jamais. Elle téléphona à Mélanie qui dut quitter son travail et venir les chercher en urgence. Lorsqu'ils rentrèrent à la maison, Kevin n'y était pas. Il ne décrochait pas son téléphone, son patron l'avait vu partir à l'heure habituelle, son ami et voisin ne l'avait pas vu rentrer. Il était nulle part. Si Kevin n'était pas à la maison, c'était que quelque chose le retenait. Mélanie ne pouvait s'empêcher de spéculer sur la mort plausible de son mari ou sur sa séquestration.
"S'il est en danger, nous aussi ?" se demanda-t-elle.
Elle se revoyait déjà faire ses valises en moins de deux heures et fuir, comme elle l'avait fait il y avait dix ans de cela. Ce fut à l'instant où elle se décida qu'elle et les enfants passeraient quelques jours chez sa mère qu'elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Elle se pencha, le buste en avant, pleine d'appréhension.
Kevin traversa le couloir d'un pas lent et lourd. Lorsqu'il arriva dans la lumière, Mélanie eut une vision d'effroi. Il avait le nez ensanglanté, la lèvre fendue et un œil au bord noir encore bien rouge.
"Chéri ! Qu'est-ce... Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?"
Elle l'assit sur le canapé et s'empara d'un gant de toilette humide avec lequel elle tamponna le sang séché qui recouvrait son visage.
Il acquiesça silencieusement. Mélanie soupira. Elle aimerait lui dire qu'elle avait raison depuis le début, mais elle s'en abstint. Kevin avait déjà assez souffert comme cela.
-Rien que quelques jours, chez ma mère.
-Mélanie, on ne peut pas.
-Ils ne me lâcheront pas.
-Je lui ai emprunté de l'argent."
Le bouche de Mélanie s'entrouvrit mais se referma subitement. Elle bouillonnait de l'intérieur. Comment son mari avait-il pu faire une erreur aussi stupide ?
"Comment ça, tu leur as emprunté de l'argent ?
-On avait besoin de fric. On ne s'en sortait pas, même avec ton nouveau travail. J'ai voulu garder mon taf mais on n'avait personne pour s'occuper des petits et on n'avait pas de quoi payer la garderie...
-Du coup t'en as demandé à Teddy ?
-Non, bien sûr que non ! C'est lui qui me l'a proposé. Il m'avait dit que c'était juste une aide, pour me dépanner, et que je lui rembourserai quand j'aurai les moyens... Il a commencé à me faire chanter. Je devais faire passer des trucs d'une cité à l'autre.
-Des produits de contrebandes, à ce que j'ai compris... Mais ce sont des colis fermés, je ne sais pas ce qu'il y a dedans !"
Mélanie s'écroula sur le canapé. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle avait cette étrange impression de déjà-vu, sauf que ce n'était pas une impression, elle vivait le même scénario, à la différence près qu'elle avait deux enfants en bas âges. Les enfants... Que Kevin les mît, lui et elle, dans la galère était une chose, mais pas les enfants. Il ne bousillerait pas leur vie.
"Je veux que tu règles ça. C'est ton problème. Je veux qu'il n'y ait aucun impact sur la vie de mes enfants, t'as bien compris ? Si un soir, tu rentres encore comme ça, aussi mutilé que tu l'es aujourd'hui, tu ne nous reverras plus. On partira loin. C'est compris ?"
Elle s'était levée, le surplombait de sa hauteur. Il hocha la tête. Kevin ne pouvait pas lui en vouloir de le détester. Il se détestait encore plus.
Deux mois s'étaient écoulés. Depuis ce soir-là, s'en étaient suivis des lettres de menace, des tentatives d'intimidation et du harcèlement à outrance. Par chance – enfin, si Kevin pouvait appeler cela de la chance – Teddy n'incluait pas Mélanie et les enfants dans ses histoires. Il lui insinuait néanmoins que s'il ne payait pas dans la semaine ou dans le mois la somme, qui avait considérablement augmenté soit dit en passant, il lui enlèverait ce qu'il avait de plus cher au monde. Bien que Kevin pensait que la majorité de ce que disait Teddy était du bluff, il ne pouvait pas prendre de risque. La vie de sa femme et de ses enfants était un jeu, il n'avait pas le droit de perdre la partie.
Un soir, alors qu'il rentrait de l'école avec Hugo et Anissa à ses côtés, toute une horde de voitures de police contrôlait le quartier. Au moment de passer le panneau annonçant la résidence Aristide Brian, un policier l'arrêta.
"Vous habitez le coin, Monsieur ?
-Très bien. Vous pouvez passer, mais je vous demanderai de ne pas traîner pour rentrer chez vous, Monsieur.
-Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Oh, des histoires de rivalité entre cités et des échanges douteux."
Kevin déglutit avec difficulté. Il prit la main de ses enfants et se dirigea à grands pas vers sa cage d'escalier. Lorsqu'ils arrivèrent à l'appartement, Mélanie n'était pas encore rentrée. Jusqu'à son retour, il essaya de s'occuper l'esprit. Il aida les enfants à faire leurs devoirs, à préparer leurs cartables pour le lendemain et à se laver avant de souper.
Alors que Kevin était en train de préparer à manger, il entendit la porte d'entrée claquer. Les pas qui s'approchaient de lui étaient précipités. Mélanie courait presque.
"Kevin ! Kevin !" Hurlait-elle.
Kevin se précipita dans le cadre de la porte du salon. Ils faillirent se percuter. Mélanie se jeta dans ses bras et serra fort le buste de son mari contre elle. Elle était essoufflée, son cœur battait à un rythme effréné.
"Tu es là ! La police est en bas ! J'ai cru qu'ils t'avaient arrêté !"
Sa voix était saccadée par sa respiration haletante. Kevin passa sa main dans son dos et le caressa de manière rassurante.
"Je suis là, Mel. Ne t'en fais pas."
Il la conduisit vers le canapé sur lequel elle se laissa tomber. Sa respiration retrouva un rythme normal. Kevin lui apporta un verre d'eau qu'elle but par petites gorgées.
"Pourquoi les flics sont là ?
-Je crois qu'ils ont découvert le trafic de Ted."
Personne ne parla pendant plusieurs minutes, jusqu'à ce que Mélanie brisa le silence :
-On ne peut pas rester ici. On doit déménager.
-Qu'est-ce que tu racontes ? On est en pleine année scolaire. On ne peut pas partir comme ça et laisser tout en plan.
-Kevin, si les flics ont découvert ce que Teddy manigance, c'est qu'il s'est foiré et qu'il ne va pas tarder à débarquer ici ou à te balancer !
-On n'est pas sûrs à 100% que c'est le trafic de Teddy qu'ils ont découvert, alors ne nous précipitons pas et attendons un peu.
-Je n'attendrai pas qu'on te jette en taule."
Sur cette dernière phrase, elle se leva et se dirigea d'un pas décidé vers la chambre parentale et referma la porte. Mélanie avait raison, si le trafic de Teddy avait été intercepté, il ne tarderait pas à dénoncer ses complices. Le premier était d'ailleurs déjà tombé. A quelques mètres de l'immeuble de Kevin et Mélanie, Vincent était la raison de tout ce remue-ménage et de la présence des voitures de police. Il avait été arrêté pour avoir stocké les marchandises de Teddy dans sa cave. Kevin l'apprit le lendemain soir, à la sortie de l'école. Il croisa un homme qu'il connaissait par le biais de son travail avec Teddy et qui attendait lui-même son enfant.
"T'as appris pour Vince ? Lui dit-il.
-Non. Qu'est-ce qu'il a ?
Dans la tête de Kevin, les pièces du puzzle s'étaient assemblées. Les flics auraient bien pu l'arrêter lui. Il a eu de la chance, cette fois.
Kevin resta songeur quelques secondes.
"Je compte partir un moment. Tu devrais faire pareil.
-Je ne sais pas. Loin, dans la famille, à l'étranger, chez des amis, qu'importe. Il faut partir et s'éloigner de Ted. Tu sais que c'est lui qui a dénoncé Vince, hein ?"
"Il a voulu arrêter de travailler pour Teddy mais il a oublié que ça ne marchait pas comme ça. On ne peut pas quitter Teddy... Oh ! Voilà la plus belle", s'exclama-t-il en se tournant vers le portail de l'école.
Une petite fille, métisse, avec un nœud rose perdu dans ses cheveux en bataille, accourut vers son père. L'homme s'agenouilla et serra fort sa fille contre lui. Il la prit dans ses bras et se leva.
"Ça a été ta journée, mon cœur ?
-Oui ! Mais Kilian m'a enlevé mon nœud et la maîtresse me la remit !"
Il embrassa sa tempe et au moment de partir, il se tourna vers Kevin.
"Tu devrais suivre mon conseil Kev. Prend ta famille et barre-toi."
A cet instant, Hugo et Anissa déboulèrent en trombes en hurlant ce qui leur était arrivé aujourd'hui à l'école. L'esprit bien trop préoccupé, Kevin n'arrivait à déceler ce qu'ils disaient. Lorsqu'il se retourna, l'homme avait disparu parmi la foule de parents et d'enfants agités.
"Allez les nains, on rentre.
-Quoi ? Maintenant ?! Protestèrent Hugo et Anissa d'une même voix."
Kevin, sans même vérifier qu'il était bien suivi par ses enfants, prit le chemin de la maison. Une fois à l'appartement, il autorisa les enfants à goûter devant la télévision et les envoya faire leurs devoirs dans leur chambre. Alors qu'il se retrouvait seul dans le salon et qu'un silence de plomb vint l'accabler, il était désormais sûr et certain qu'ils devaient partir. Mélanie avait raison. Ils avaient tous raison et Kevin avait été trop naïf pour ne pas croire que son tour allait arriver. Il viendrait, mais avant qu'il ne vint, ils seraient tous déjà loin. En attendant que Mélanie rentrât, Kevin commençait à rassembler leurs affaires. Un petit sac de voyage suffirait pour le nécessaire des parents, ils avaient seulement besoin de quelques tenues de rechange. Il s'accroupit devant la table de chevet. Il sortit du tiroir une enveloppe blanche. Il jeta un œil à l'intérieur. Elle contenait environ mille euros en liquide. Il ne savait pas pendant combien de temps ils seraient partis, mais ils devaient être prêts à faire face à n'importe quelle situation. Il referma l'enveloppe et la glissa entre les deux piles de vêtements.
Mélanie rentra. Kevin la rejoignit dans le salon. Elle déposa sur le plan de travail des sacs de courses.
"Je suis passée faire des courses après le taff. Il n'y avait plus de yaourt et j'ai vu que le paquet de céréales de Hugo était presque vide... Quelle journée ! J'ai eu un client, un petit vieux, un habitué, qui s'est plaint parce que la date de péremption de son pot de fromage blanc était dans deux jours. Il voulait une remise dessus. Et quand je lui ai dit que ce n'était pas possible, que ce n'était pas moi qui décidais des réductions, il s'est mis à gueuler, le vieux ! Non mais je rêve ! Ils se croient vraiment tout permis... Kev ?... Tu peux le dire si je te fais chier avec mes histoires."
Kevin reporta son attention sur Mélanie. C'était vrai qu'il ne l'avait pas vraiment écoutée. Il était plus concentré sur la façon dont il allait dire à sa femme qu'ils devaient plier bagages et s'en aller loin d'ici.
"Il faut que je te parle, Mel."
Elle leva les yeux de ses sacs de courses et regarda son mari. Elle comprit par son air sérieux que c'était grave. Il lui expliqua tout, sans langue de bois, sans omission. Ni une ni deux, ils s'étaient décidés : demain soir, ils mettraient les voiles. Ils partiraient quelques jours chez les parents de Mélanie avant de pouvoir reprendre leur vie là où ils l'avaient laissée ou avant d'en commencer une nouvelle. Aux enfants, ils dirent qu'ils partaient tous en voyage chez papi et mamie. Hugo trouva cela étrange mais il était si heureux de retrouver ses grands-parents qu'il ne chercha pas à en savoir d'avantage. La question de l'école ne lui vint pas en tête, à Anissa non plus, elle était bien trop enjouée de ne plus voir "les nazes de sa classe". Les enfants emballèrent leurs vêtements dans des sacs et sélectionnèrent quelques jouets pour le voyage. Ils allèrent ensuite se coucher, les yeux plein d'étoiles, en attendant hâtivement d'être au lendemain. Kevin et Mélanie, quant à eux, étaient beaucoup moins excitées que les enfants. Au lieu d'étoiles, c'était la préoccupation qu'ils avaient dans les yeux.
Le lendemain matin, Kevin emmena les enfants à l'école. Mélanie et lui s'étaient mis d'accord sur le fait qu'il fallait prévenir le directeur et les instituteurs, ainsi que leurs employeurs de leur départ soudain. Kevin n'alla pas au travail ce jour-là. Il était convenu qu'il chargeât la voiture, qu'il allât chercher les enfants à l'école et qu'il récupérât Mélanie à son travail. Après tout cela, seulement, ils partiraient.
A 16h30, la voiture était prête et garée devant l'école. Hugo et Anissa accoururent et grimpèrent dans le véhicule avec enjouement. Ils prirent la route pour récupérer Mélanie au supermarché.
Après avoir quitté le centre-ville, ils arrivèrent dans une zone désertique, voire apocalyptique. La route goudronnée était longue et large. Des vieux champs à l'abandon en attente d'accueillir de nouveaux géants de bétons s'étalaient sur la droite. A gauche, des vieux immeubles bas désaffectés périssaient. Au loin, devant eux, la ville et ses hauteurs s'étendaient.
"Tout est mort ici", pensa Kevin.
Une étrange sensation se dégageait de ce lieu. Tout était mort. Il n'y avait pas forme humaine, animale ou même végétale vivante. Cet endroit était peut-être maudit, peut-être pas, mais Kevin sentait comme une malédiction planer sur eux.
La voiture roulait lentement. Plus elle avançait, plus sa vitesse diminuait. Le pied levé de l'accélérateur, Kevin fronça les sourcils. Une ombre noire couchée sur la route se rapprochait, ou du moins, le véhicule s'en approchait. De loin, il n'était pas évident de savoir ce que c'était. Un énorme sac poubelle noir s'était-il envolé et déposé là ? Plus la voiture s'avançait, plus le sac plastique était grand, élancé et son apparence se précisait : un corps humain était étendu sur l'asphalte. Kevin arrêta la voiture. Les enfants ne cessaient de hurler à l'arrière pour la Game Boy que Hugo ne voulait pas prêter à Anissa.
"Les enfants... Dit Kevin, d'une voix absente. Restez-là, d'accord ? Je descends, j'en ai pour une minute."
Les enfants se turent et observèrent leur père qui descendait du véhicule. Ils se penchèrent tous les deux entre les sièges avant pour être au plus près de la scène.
"Arrête de me pousser, Anissa !
-C'est toi qui m'as poussée en premier !"
Leurs cris retentirent de nouveau dans l'habitacle. Pendant ce temps, Kevin s'approcha du corps qui lui tournait le dos. Il était habillé d'un jean noir et d'une grosse veste de motard en cuir. De loin, il n'arrivait pas à déceler le motif de la veste mais désormais plus proche, Kevin reconnut le célèbre logo des Guns' N' Roses.
"Cette veste... J'espère que ce n'est pas..."
Kevin se pencha au dessus du corps. Il reconnut Vincent immédiatement. La police l'avait-il relâché ? Oui, sinon il ne serait pas là, pas comme ça. S'il avait été relâché, c'est qu'il avait donné des informations à la police. Avait-il dénoncé le trafic de Teddy ? Avait-il été tué de sa main en signe de vengeance ? Pris par une vision d'effroi, Kevin recula.
"Il faut se barrer d'ici, et vite !" s'écria-t-il.
A cet instant, une ombre apparut devant lui. Elle se tenait debout, au bout de la rue : Teddy. Teddy était là. L'homme qu'il avait tant fuit se trouvait à une cinquantaine de mètres de lui. Kevin se tourna vers la voiture, elle se trouvait à la quasi même distance. Il se tourna vers Teddy de nouveau. Un bras parallèle au ciel, il s'était saisi d'une arme à feu qu'il pointait en sa direction. Son autre main, la paume vers Kevin, lui signifiait de ne pas bouger. C'était à peine si Kevin respirait. Il voulait hurler mais son corps ne répondait pas.
Quelqu'un toqua au carreau de la voiture. Anissa et Hugo sursautèrent. Ils se tournèrent vers la vitre. A leur droite, une petite fille se tenait devant eux. Elle avait de longs cheveux noirs et lisses qui tombaient sur ses épaules. Elle les regardait avec des yeux froids et intenses.
"Qu'est-ce que tu veux ? Lui cria Hugo.
-S'il vous plaît, vous pouvez m'ouvrir ?
-J'ai vraiment besoin que vous m'ouvrez.
-Pourquoi ?! Hurla à son tour Anissa.
-C'est pour mon papa. Il a besoin de la voiture, il lui ait arrivé un truc grave.
-Quel truc grave ? Demanda Hugo d'une voix suspicieuse.
-J'ai pas le droit de l'dire.
-Alors on peut pas t'ouvrir.
-Ouvrez, s'il vous plaît. J'ai besoin de la voiture.
En réponse au ton criard d'Anissa, la petite fille dégaina de derrière son dos un pistolet qu'elle pointa sur la vitre. Anissa et Hugo se jetèrent contre la vitre opposée. Hugo n'en avait jamais vu en vrai. Adepte des jeux vidéos où les flingues sont l'arme favorite de ses héros, il savait à quel point ils pouvaient être dangereux.
"Oh ! Qu'est-ce que tu fais ?! T'es malade !
-J'ai besoin de la voiture. Ouvrez-moi les portes !
En une fraction de secondes, l'enfant appuya sur la gâchette, le coup partit, le carreau de la voiture se brisa en mille morceaux. La balle atteignit l'épaule d'Anissa.
Attiré par le détonation du coup de feu, Kevin se retourna en direction de la voiture. La portière arrière gauche était grande ouverte. Il ignorait la scène qui précédait. Teddy s'était rapproché de lui, ils étaient désormais à quelques mètres l'un de l'autre.
"C'est quoi ce bordel, Ted ? Qu'est-ce qu'il se passe ?! Hurla-t-il.
-T'as voulu jouer, t'as voulu me défier, t'as voulu te défiler...
-Qui sème le vent, récolte la tempête."
L'index de Teddy glissa vers la gâchette mais il n'eut pas le temps de la presser que Kevin lui avait lancé au visage le seul objet qu'il possédait sur lui : son téléphone portable. Il l'ignorait auparavant mais lancé avec force, celui-ci peut faire des ravages. Teddy se couvrit une partie du visage de sa paume, Kevin s'élança vers la voiture sans se retourner. Il n'y avait aucune trace des enfants. La Game Boy toujours allumée était tombée sur la moquette, du sang avait giclé su l'écran lors de l'impact de la balle.
Kevin partit en courant, oubliant Teddy, oubliant Mélanie, leur grand départ, la contrebande. Il n'avait qu'une seule volonté : retrouver ses enfants en vie.
Hugo avait passé le bras d'Anissa derrière sa nuque et la soutenait au niveau des côtes. A deux, ils peinaient à avancer. Ils voyaient les larmes de sa sœur qui dévalaient ses joues. Son pull rose prenaient une teinte rouge sang de plus en plus grande. Derrière eux, ils entendaient la petite fille les appeler. Elle leur demandait de revenir, elle leur hurlait qu'elle n'avait rien contre eux, que son père voulait le leur. Ils continuèrent d'avancer jusqu'à ce qu'ils trouvèrent un vieux morceau de mur décrépit. Hugo déposa avec délicatesse Anissa sur le sol et l'appuya contre le mur. Il regarda la plaie : elle saignait beaucoup. Il l'ignorait mais la balle n'ayant touché que l'épaule, Anissa s'en sortirait.
"Hugo.. Je vais mourir ? Demanda-t-elle entre deux sanglots.
-Qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que non.
-Ça me fait vraiment très mal.
-Je sais. Il faut juste qu'on retrouve Papa. Lui, il saura quoi faire. Tu peux te lever et marcher ?
-Tu peux essayer ? Pour moi ?"
Anissa essuya une larme qui coulait le long de sa joue avec sa manche et hocha la tête.
Hugo l'aida à se lever, elle gémit quelque peu. Appuyés l'un contre l'autre, ils s’extirpèrent des gravas et abandonnèrent leur cachette. Alors qu'ils contournaient le muret, la petite fille leur fit face. Elle était à deux mètres deux, son pistolet plus qu'à un, tenu à bout de bras.
"Je vous ai trouvé, dit-elle avec un sourire. Il est où votre père ?
-On sait pas, répondit Hugo.
-Non, c'est vrai ! On sait pas ! La dernière fois qu'on l'a vu, il était sorti de la voiture, t'es arrivée et tu nous a tirés dessus !
-Mais on-ne-sait-pas ! Combien de fois il faut t'le dire !"
La petite fille était fort déçue que son plan ne se passât pas comme elle le voulait. Cela aurait dû pourtant être simple : son père lui avait dit de récupérer la voiture et lui s'occuperait du père des deux enfants. Cependant, il a fallu qu'ils la contredissent et que son père perdît Kevin. Tout avait capoté.
Hugo fit un "non" de la tête. La petite fille appuya sur la gâchette. Hugo et Anissa s'écroulèrent.
A peine une minute plus tard, Teddy débarqua :
"Cynthia ! Qu'est-ce que tu as fait ?! Il ne fallait pas leur faire du mal ! Ça ne faisait pas partie du plan ! Vite, il faut qu'on se barre de là !"
Sa petite fille sous le bras, Teddy disparut dans les ruines des immeubles désaffectés. Anissa se redressa et regarda son frère. Du liquide couleur rouge sombre s'écoulait de son abdomen en grande quantité. Un petit filet de sang était apparu le long de sa commissure des lèvres.
Il toussota, du sang sortit de sa bouche. Tout autour, des petites gouttelettes s'étaient déposées sur son visage.
"Ça va, ça va... Il faut... Il faut chercher Papa."
Courageux comme il était, Hugo parvint à se redresser. Une fois debout, il posa la main sur son ventre. A peine l'enleva-t-il qu'elle était marquée de son sang.
"Papa... Faut qu'on le rejoigne... Anissa, il... Il faut que tu m'aides."
C'était à son tour désormais de s'appuyer sur sa sœur. Les deux mutilés marchèrent pendant un moment. Ils eurent du mal à enjamber les gravats qui encombraient leur passage mais une fois fait, ils déambulèrent sur une grande route où les voitures les dépassèrent rapidement. Ils arrivèrent à un carrefour. Les feux de signalisation étaient très hauts dans le ciel, des fast food se trouvaient à chaque croisement. Ils étaient arrêtés au niveau du passage piéton. Les voitures roulaient vite, très vite. Hugo vacillait d'avant en arrière. A tout moment, il se voyait sous les roues d'une voiture. Anissa, aussi maigrelette qu'elle était, avait du mal à le soutenir.
L'aîné se retourna faiblement. Kevin courait vers eux. Une fois à leur niveau, il les prit tous les deux dans ses bras. Il hurlait, il parlait vite, Hugo ne comprenait pas ce qu'il disait. Lorsque son père se détacha de lui, son corps ne le soutint pas, il s'écrasa sur le bitume. Kevin retint son buste en posant une main dans son dos. Ce fut à cet instant qu'il vit tout ce sang et cette entaille qui déchiquetait son ventre. Kevin retira son pull et le mit contre l'abdomen de son fils pour faire compresse. Depuis combien de temps s'était-il pris cette balle ? Depuis combien marchait-il ? Depuis combien de temps le sang coulait-il si abondamment ? Le père pleura, il ne savait pas quoi faire d'autre.
"J'aurais pu faire ça aussi, déclara Anissa d'une petite voix.
-Mais non, ma puce. Tu ne pouvais pas savoir. Toi aussi tu as mal ? Dit-il en remarquant le sang sur son pull.
-Oui mais Hugo m'a porté quand j'avais vraiment très mal.
-C'est vrai, ça ? Tu as porté ta sœur ? Demanda-t-il à Hugo. Il hocha la tête. C'est bien, mon grand. Tu sais, je suis vraiment très fier de toi. Tu t'es comporté comme un grand garçon, tu as protégé ta sœur. Je suis vraiment fier de toi, et de toi aussi, ma puce.
-Hugo, c'est un peu mon super-héros ? Demanda Anissa.
-Bien sûr, le plus fort et le plus courageux. C'est le super-héros de la famille."
Hugo sourit. Anissa, aussi. Kevin, aussi. Par hasard, une ambulance passa. Elle s'arrêta à leur niveau. Les ambulanciers prodiguèrent les premiers soins à Hugo en priorité, puis à Anissa et à Kevin. Ils les emmenèrent tous les trois vers l'hôpital le plus proche.
Le temps était brumeux ce matin-là quand Kevin et Anissa descendirent au bord de la mer.
"Je peux faire une montagne de galets ?
-Oui si tu veux, ma puce."
Kevin s'assit sur les galets, au plus près de la mer. Après plusieurs minutes, Anissa s'assit à ses côtés. Ils fixèrent l'horizon.
"Tu penses que Hugo nous voit ?
-Bien sûr qu'il nous voit. Pourquoi ne nous verrait-il pas ?
-Je sais pas. Je me dis qu'il doit être drôlement occupé.
-Il fait quoi, à ton avis ?
-Il joue à la console, au foot, il mange des pains au lait avec une barre de chocolat devant la télé, il continue sa collection de cartes Pokémon... Tout ça, ça doit lui prendre du temps."
Anissa marqua une pause. Elle vint se blottir contre son père.
"Tu crois qu'il s'ennuie sans moi ?
-Je ne pense pas, non. Et tu sais pourquoi ? Parce qu'il est tout-le-temps-là. Tout le temps, quoi que tu fasses, ou que tu ailles. Il est tout le temps là, au près de toi. Dès qu'il s'ennuie, il vient te rendre visite. Ça tu le sais pas parce que tu le vois pas mais je te promets que c'est vrai.
-J'espère qu'il vient te voir quand même un peu, et ses copains aussi.
"Papa ? On peut renter ? Je commence à avoir froid."
Ils se levèrent. Kevin regarda la sculpture d'Anissa. Elle avait empilé des galets du plus grand au plus petit, tel un mémorial. A son sommet, elle avait déposé la Game Boy de Hugo.
-Je n'ai plus envie d'y jouer.
-Tu devrais la garder. Il aimerait que tu l'aies.
-Tu crois ? Il se fâchait toujours contre moi quand je voulais jouer avec.
-C'était pour t'embêter. Il voudrait que tu la gardes.
Anissa récupéra la console et la rangea dans la poche de son imperméable rose.
"Je la garde mais je te promets que je ne jouerai pas avec."
Elle fit cette promesse en regardant l'océan. Anissa glissa sa main dans celle de son père. Ils se retournèrent, dos aux vagues et remontèrent les planches en bois. Kevin emporta avec lui l'urne vide qui avait contenu les cendres de son fils. L'océan, symbole de l'infini et de mystères gardait désormais en son antre le plus courageux ange qui n'ait jamais existé.