C’est l’odeur bien avant la lueur qui nous a dégrisés. J’étais adossé à l’orme, épuisé par cette brusque rupture des retenues, s’il y avait eu un dieu je l’eus alors prié de prolonger la grâce de ce silence dans lequel nous étions plongés, quoique pour de bien dissemblables raisons, l’un d’une petite joie tendre, l’autre d’une hésitation naissante, Antoine et moi, sur un fil incertain, une odeur d’herbe sèche, un souffle de vent léger, une avancée, un moment, une esquisse de rencontre. Ou bien peut-être les prémices de longues années de vide, de vaines poursuites, de spéculations hasardeuses : on est toujours entre deux guerres, à son corps défendant en train de se faire voler un geste, une affection, une parole d’amour ou un désir de mort par la perspective sans cesse renouvelée d’un désert d’encre noire à devoir traverser. Mathieu Riboulet, Mère Biscuit, Éditions Maurice Nadeau, 1999












