Je suis née en Aveyron. C'est un département assez particulier avec beaucoup de richesses, des paysages magnifiques, une communauté peu commune. On a beaucoup déménagé quand j'étais petite, dans plusieurs villages, mais j'ai été principalement à l'école publique d'Estaing, celle qui reste de nos jours. J'ai grandi et j'ai passé une partie de mon adolescence ici. Mais sans jamais réellement faire partie du village. J'ai dû partir vivre avec mon père dans le Tarn-et-Garonne à mon entrée en 6eme. Je revenais tous les weekends et les vacances scolaires. Je n'ai jamais senti ma mère faire partie du village non plus. De mon point de vue c'était une personne considérée comme marginale par les autres, et j'étais sa fille. Alors oui, certaines personnes l'aiment bien, mais j'ai toujours senti une résistance à notre intégration. On est une famille plutôt progressiste, avec des idées loin d'être traditionnelles, nous sommes deux femmes libres, cultivées et plutôt intello dans notre genre. Quand mon amie d'enfance a coupé les ponts avec moi ça a creusé le fossé qui existait déjà entre moi et le reste de cette communauté. J'ai toujours essayé de passer au-dessus, de faire comme si ça ne m'affectait pas puisque je n'ai jamais su quoi faire d'autre pour changer les choses. L'année dernière je me suis sentie presque intégrée, je buvais constamment, j'étais soit ivre soit en gueule de bois la grande majorité du temps. Et ça marchait super bien, je discutais avec tout le monde ou presque, j'avais des choses à raconter, on me proposait de faire des choses, des soirées, c'était hyper agréable. Pourtant je sentais toujours une résistance, une mise de côté, une exclusion discrète.
J'essaie de comprendre ce qui bloque. Je n'ai pas les codes pour m'intégrer, je ne sais pas à qui je dois dire bonjour, je ne sais pas comment je dois faire pour qu'on discute avec moi, pour qu'on m'invite, j'ai peur de m'imposer, je ne sais pas si j'ai le droit de frapper aux portes pour savoir si les gens sont là, je n'ose pas trop passer devant le café de peur qu'on me croit asociale si je ne salue personne. De façon générale j'ai toujours peur qu'on me pense réfractaire à échanger. Mais même quand je me retrouve à boire un verre avec des gens ils parlent de choses que je ne connais pas ou qui ne font pas partie des sujets dont je peux discuter. Je me sens une nouvelle fois mise à part, de côté, personne ne s'intéresse à moi, à ce que j'ai à dire parce que c'est à moi de faire mes preuves, de me montrer intéressante et de m'intéresser aux autres. Je fais de mon mieux mais ça ne suffit jamais. Quand j'arrive enfin à avoir les contacts je n'ose pas appeler, envoyer un message, quand je le fais on ne me répond pas, je ne sais pas quoi poser comme question, quoi proposer. Je sens qu'on me reproche des choses mais je ne sais pas quoi. Je me sens en constante insécurité. C'est comme s'il y avait un mur entre eux et moi. J'aurais beau essayer de toutes mes forces de le briser, de passer au travers, je ne peux rien faire. Pourtant je suis aveyronnaise, j'ai ma place ici. Alors je n'imagine même pas la galère pour les autres ... A la réflexion, je me demande si ce n'est pas encore plus dur pour moi. Parce qu'ils considèrent que je suis d'ici donc que je dois tous et toutes les connaître, que je dois connaître ce qui se fait ici et ce qui ne se fait pas, que j'ai choisi de m'ostraciser. Honnêtement, je suis fatiguée de lutter contre un ennemi invisible. Je suis née en Aveyron et j'ai envie d'y vivre, mais je ferai en sorte que mon côté du mur soit encore mieux que l'autre, pour ne jamais regretter d'être qui je suis et de n'avoir pas su les rejoindre.