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“Lorsque l'érosion aura gratté la ruffe tendre jusqu'à surélever les coulées volcaniques, la vallée prendra cette forme qui nous sera familière, le ruisseau qui sera baptisé Salagou trouvera son passage, poursuivant son cours en direction de la Lergue, une autre rivière à nommer. Il laissera à découvert d'impressionnants escarpements rocheux où s'accrocheront des plantes méditerranéennes donc ma mémé Lydie essaiera en vain de m'apprendre les noms. Contrairement à ma sœur, dont l'esprit scientifique emmagasinera toutes les informations, je n'en retiendrai que les goûts, les textures, les odeurs, les sons, les formes et les couleurs, toutes ces sensations des choses, bien plus imposantes dans ma tête de linotte que les mots, comme la douce amertume des arbouses revenant plus vite sur ma langue, à la moindre promenade d'hiver, que son appellation, arbouse. Je ne connaîtrais pas beaucoup de noms de plantes, arbres, fleurs, fruits, animaux, jusqu'au moment de les écrire. Quand on écrit, les choses s'installent dans leur nom.” Emmanuelle Pagano, Sauf riverains,(trilogie des rives II), P.O.L, janvier 2017
i am a prisoner of love
CHASSE SPLEEN
Nicolas TRESPALLE / ©Hélène Bamberger
RYOKO SEKIGUCHI
Terme japonais qui désigne tout à la fois la fin d’une saison et la nostalgie de ce qui n’est bientôt plus, le nagori a le parfum des dernières fois comme un instant éphémère qui appelle paradoxalement à des retrouvailles.
Nathalie Quintane, « Un œil en moins », P.O.L, avril 2018
Il s’est passé un truc chez Nathalie Quintane – mauvaise entrée : car il se passe toujours au moins un truc chez Quintane, porteuse de textes porteurs d’affections retorses -, mais disons qu’il s’est passé un déport déterminant depuis « Tomates », qui consignait au premier degré une relation politique aux choses. Comme un changement d’échelle, une rupture de l’ironie - en connaissance de la possibilité ironique, mais comme en, sinon plus grande, du moins autre conscience de sa destination.
Il y a eu un passage nécessaire de certains textes à La Fabrique, dont « Les années 10 », sorte de mise au point (au sens photographique) de sa pratique politique et littéraire ; et en ce printemps le lien semble se faire entre rapports sur soi (ce soi intime et citoyen, tentant d’agir sur le monde alentour) et réflexion littéraire avancée, car quand à La Fabrique elle livre un « Ultra-Proust », où le littéraire est réapproprié, voici que déboule chez P.O.L ce « pavé » extralucide, récit de ses (de nos) aventures et mésaventures sociales des deux dernières années - par et depuis Nuit Debout en somme.
Le lien est fait et les réseaux de relation, d’intelligence possible entre choses diverses ou adverses (dedans et dehors, le monde et moi, politique et littéraire), sont éclairés à la lampe frontale.
La colère, vive et drôle par réaction de langue, l’engagement, n’excluent pas l’autre, ne tentant pas de le rallier pour autant ; il y a déjà tant à faire à démêler ce qui en elle et d’elle advient durant et par ses tentatives d’action.
C’est un livre encore en cours de lecture dont on sait, de toutes façons, qu’il restera en cours, même terminé, qu’il aura cours en nous, objet possible de parlement intérieur, de continuation du monde, de notre lien à.
Le destin se structure, le destin des rencontres, des rencontres sans destin, un destin de rencontres, l’hystérie, les perles d’hystérie, le fait que les perles ne sont que des perles hystériques, le faits que les perles de réel et les cris hystériques sont une seule et même chose, le fait qu’elles s’étranglent, de crier si fort elles s’étranglent, je fais du bruit, je crie, je chante, taper sur des bidons, sur des chaises, sur des tables, sur des meubles, sur des murs, chanter, crier, je tape sur les murs, je crie, empêcher, impossibiliser, immobiliser, résister, retenir, le destin se forme, pour l’instant c’est le moment le plus abouti, je plus jusqu’au-boutiste, on ne peut pas aller plus loin, est-ce que lire un passage va changer la vie, va modifier le soubassement du destin, va infléchir la règle de sarclage des membres inférieurs qui poussent toujours à réaliser le même mouvement qu’ils veulent, le destin se règle mais la poussée des règles inférieures est frappante, mais est rampante, mais pousse comme s’il n’y avait rien dessus, si cela peut s’appeler un destin de recommencements la filière prise par les mouvements impossibles à infléchir des soubassements, les rencontres forment le destin, et le destin est sans rencontre aucune, continue sa poussée, fait ce qu’il doit faire, ne s’occupe plus de rien, veut, sait ce qu’il veut, a utilisé tous les gestes pour atteindre son but, sa volonté, sa préparation, son complot, a détruit, a crié, est plié, est gros.
C. Tarkos, Anachronisme, P.O.L, 2001
« Nous jouons aux billes, puis aux échecs, nous pêchons, nous faisons des parties de billard dans la maison de son grand-père, nous lisons, nous fondons des sociétés secrètes, nous inventons des codes, nous marchons dans Paris, nous passons des journées entières au café, nous écoutons de la musique, nous écrivons, nous fumons, nous parlons, parlons.
D'autres amis nous rejoignent, deux Julien, un autre Martin, Sophie, Judith... mais nous formons le noyau dur, indéfectible, hautain. Nous fréquenter, c'est un peu entrer dans un club. Arrive un moment où l'on recherche notre compagnie, où l'on craint nos réactions. Au lycée, notre timidité et notre réserve des années de collège prennent leur revanche.
Malgré cette timidité, nous abusons très tôt : découverte, au collège, de l'alcool et de l'herbe, qui manquent de nous faire renvoyer. Il nous arrive d'être malades, nous commentons pendant des heures ces états seconds et les premiers faits d'arme : arriver cassés en cours, rendre une copie avec n'importe quoi dessus, aller sur les toits ou dans les catacombes, se faire dépouiller, courser, racketter, voir un type sortir une arme un soir dans le métro et courir dans les couloirs en croyant qu'on allait mourir. Et le bruit de nos pas qui claquent sur le quai lorsqu'on se met à courir — ce bruit je crois que je l'entends toujours.
Un jour, nous tirons au pistolet dans les bois. J'avais dérobé l'arme dans la table de nuit du propriétaire de la maison où je l'avais invité à passer les vacances avec moi. Le choc, la détente, la décharge, le recul sont tels qu'on s'enfuit avant que je lui laisse la possibilité de tirer à son tour. Ce coup résonne encore aujourd’hui, il nous lie à jamais, mais, dans notre fuite, nous a fait prendre des directions opposées dans la forêt. »
Bertrand Schefer, Martin (éditions P.O.L, janvier 2016, (pages 10-11-12). )