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Little drawing for the shipp Plance, conformation the characters Lance and Pinget/Katie Holts
Robert Pinget, "Graal Flibuste". Editions de Minuit, 1956. EO, 1/25 ex sur alfama, seul grand papier. Reliure demi-box à encadrement signée Stéphanie Thomas.
Untitled Project: Robert Smithson Library & Book Club [Pinget, Robert, The Inquisitory, 1966] Oil paint on carved wood, 2018
Du nerf, Robert Pinget
Pourquoi s’infliger ça ? C’est du Nouveau Roman qui ne veut pas se regarder vieillir et dont la singularité tient tout entière dans sa coloration méta, tristement spéculaire, située plus près de la théorie toute nue — par ailleurs assez faible — que de l’écriture d’avant-garde. Sans intérêt.
Untitled Project: Robert Smithson Library & Book Club [Pinget, Robert, Mahu, or, the Material: A Novel, 1966] Oil paint on carved wood, 2017
Plouf (et ses pareils)
Chut ! Vous entendez ? Il y a des bruits partout. DU bruit, encore, ça passerait, un brouhaha continu, ça irait, mais DES bruits, et partout ! Sans parler des voix ! Parce que moi j’entends des voix. Oui. Il y en a une, d’ailleurs, qui se distingue tout particulièrement, et c’est toujours la mienne, toujours la même, pardon, qui sonne comme un piano atrocement désaccordé (sûrement pas un Steinway...). Je me l’imagine noir brillant, ce piano, avec beaucoup de touches noires, vous savez, les petites touches noires... Bon, Keith, j’arrête. Chut ! Vous entendez ? Je deviens fou.
C’est dimanche depuis trois jours et si les jours se ressemblent, au sortir de ma douche (remarquez que les douches aussi se ressemblent), tandis que j’approche mon visage du miroir pour me raser, je ne me reconnais pas. C’est normal je me dis, tu prends des douches brûlantes ! Ce qui est non seulement déconseillé - car c’est mauvais pour la santé (la circulation du sang, etc.), la tienne si fragile en premier lieu (la douche !) (un peu rasante cette phrase, non ?) -, mais surtout, si tu n'aères pas, la buée étant selon Wikipedia le produit de la condensation de la vapeur d'eau sur une surface froide par rapport au milieu ambiant humide...
Noyé, fondu dans cette dernière phrase, Plouf s’en sort en dégageant cette fine pellicule d’eau déposée sur la glace. (C’est la buée de sauvetage, ce qu’il vient d’inventer là !)
Alors j’ai vu ! Et ce que j’ai vu, je n’en croyais pas mes yeux : des yeux cernés comme pas deux, un cerne énorme, le visage à l’intérieur, totalement cerné. Appeler les autorités ? que je me suis demandé, non, ils te foutraient au trou, Plouf. J’ai réfléchi et j’ai décidé de ne pas me fier à ce qui n’est finalement qu’un reflet, il ne faut pas se fier aux apparences, n’est-ce pas, question de bon sens, et l’habit ne fait pas le moine, ce genre de réflexions, vous voyez...
Tu t’en sortiras, mon gars, allez, habille-toi d’abord et ensuite sors, je me suis dit dans l’ordre, tu prendras des couleurs. Aussi, après m’être rasé (non sans m’être coupé, d’ailleurs ; mais pas grave, Jésus aussi l’était, je crois, et puis ça fait déjà du rouge) je me suis habillé.
C’est dimanche depuis trois jours et je ne suis pas sorti. Ne nous voilons pas la face, même en portant ces fringues, sortir me porterait préjudice. Car je suis cerné, ne l’oublions pas, et allez savoir par qui, qui sait quel diable se cache là-dessous... Je deviens fou. Je ne dors plus. En tout cas pas que je m’en souvienne. Je me souviens par contre parfaitement de mes rêves. Mon dernier rêve par exemple remonte à la nuit dernière, la nuit de samedi à dimanche : je dormais d’un sommeil de plomb, une voix disait : « Tu dors d’un sommeil sans rêve, d’un sommeil profond, Plouf. » La nuit suivante, de dimanche à dimanche, nada. Ce qui s’est passé cette nuit-là, je ne m’en souviens pas, il n’a peut-être pas fait nuit du tout. J’imagine que je suis vraiment resté seul entre ces quatre murs, qu’il n’y avait pas même péril en la demeure.
N’ayant pas fermé l’œil, croyez-moi, j’en mettrais ma main à couper si l’on venait à douter de cette allégation (quoique... pas la main gauche, je suis gaucher, ni la droite, sans elle on ne peut pas la lever et dire je le jure, alors la main au feu, oui, c’est mieux), j’en mettrais la main au feu, la nuit n’est pas tombée entre dimanche trois et dimanche deux (pour la rime). Du coup le jour ne s’est pas levé...
Il faut que je dorme, je deviens fou.
Plouf se cache bien de nous narrer ses excès du samedi soir. Il en tenait une bonne en rentrant chez lui au beau milieu de la nuit. Forcément, puisqu’on est dimanche, une solide gueule de bois le tient debout depuis trois jours. On sait qu’il est propre, rasé de près, voire de trop près, même...
Coupez
dit la voix, et RIDEAU, ajouterai-je, puisqu’on nous observe, EXTINCTION DES FEUX, et que ça saute ! Je n’en peux plus, c’est n’importe quoi, finissons-en.
Il fait noir, il n’y a plus aucun bruit, nulle part.
Les plombs ont sauté, Plouf.
Plouf ?
Tu m’entends ?
Chut !
(Non. Pas de silence.)
Signe de la Providence, hasard, coup de chance, peu importe : lundi matin, en prenant sa douche, Plouf a découvert la bouche d’aération de la salle de bain... Pas si fou que ça, Plouf, qui en un clin d’œil (ou ficelle ou fissa, un éclair, pourquoi pas) s’est fait la belle par cette conduite. Il a évidemment pris soin de laisser la buée sur le miroir afin d’échapper à son reflet, reflet auquel, on l’a déjà remarqué, on ne peut pas faire confiance. Le voilà qui court dans les escaliers, ouvre la porte et déboule dans la rue pour être aussitôt aspiré par la chaleur du jour qu’attirent ses vêtements noirs.
Merde !
(il ne faut pas jurer) sa tenue est une hérésie pour le bleu du Ciel, et vu sa situation, Plouf n’a franchement pas besoin de s’attirer Ses foudres. Alors il se laisse aller parmi la foule. Dehors c’est noir de monde. Ni vu ni connu, Plouf a disparu.
(Appel anonyme. Qui ça peut bien être ?)
On recherche désespérément un certain nommé Plouf. Fleuves, rivières, lacs et autres étendues d’eau de la région ont été savamment fouillées par les professionnels des services que l’on connaît (les services secrets enquêtant sur une affaire moins vaseuse dont ils tairont toute information s’y rapportant, compte tenu du caractère secret inhérent à ce corps d’élite qui se délite mystérieusement sitôt qu’on tente de se le représenter et d’affirmer quoi que ce soit à son propos, propos dont on n’entend rien et au propos duquel on ne sait du coup que dire, mystère et boule de gomme, motus et bouche cousue !), en vain : il n’y a plus aucune goutte d’eau dans cette région mise à sec. (Plouf comme une éponge ?)
Les recherches se poursuivront ailleurs quelque temps, ne donneront rien, puis cesseront tout à fait. Il faut reconnaître qu’investir de gros moyens matériels et humains pour retrouver un personnage fictif qui ne se reconnaît pas lui-même (et ne se reconnaît pas tel) frise le ridicule. D’autant que l’échappé a pu se raser la tête, sinon se la couper (on connaît sa maladresse) et la perdre, ce qui est plus que probable. Plouf ne prétendait-il pas être gagné par la folie ?
On a perdu toute trace de Plouf, et il semblerait que son entourage ait disparu avec lui. Seules ces pages peuvent témoigner de son (in)existence.
Obwohl er bereits ein paarmal an anderer Stelle gestorben ist malt er sich wieder seinen Tod aus. Das belebt ihn.
Robert Pinget: Kurzschrift. Aus Monsieur Traums Notizheften, Berlin 1991, S. 104.
Natürlich wäre Monsieur Traum beim Anblick einer schönen Sache noch versucht, den Ausgangspunkt für den Höhenflug zu einer imaginären Beschreibung daraus zu machen, die ihrerseits eine Fabel entstehen ließe die, während sie sich allmählich mit Vergleichen ausstaffierte, mit Verweisen, Widersprüchen und zahlreichen Abschweifungen, sich zu dem entwickelte, was er mangels etwas Besserem als Roman bezeichnen würde, doch da er im vorhinein weiß, daß ihn die Fülle der Möglichkeiten besiegen wird, zieht er es vor am Kaminfeuer von einem schwierigen Werk zu träumen, in dem seine Ansprüche von einst über seine Nachlässigkeit den Sieg davontragen. Schöner Satz. Abgesehen von seiner Lächerlichkeit.
Robert Pinget: Kurzschrift. Aus Monsieur Traums Notizheften, Berlin 1991, S. 52.