L'Hôtel de Biron et ses jardins servent d'écrin à la plupart des œuvres d'Auguste Rodin, sculpteur de génie, précurseur de l'art moderne, au renom non terni par les ans ni par l'évolution artistique contemporaine, preuve en est de ses 700000 visiteurs annuels (en moyenne, moins les années covidées), le plaçant a la septième position des musées les plus visités de France.
Ce riche hôtel particulier, l'un des premiers à être édifié au sein du faubourg Saint-Germain (zone alors déserte et marécageuse, ne serait-ce la présence de l'Hôtel des Invalides tout proche), fut conçu en 1728 par l'architecte Jean Aubert, d'après des plans dûs à Jacques V Gabriel, pour le compte du "nouveau riche" Abraham Peyrenc de Moras. La décoration intérieure fut confiée au peintre François Lemoyne, (dont des "dessus-de-portes" furent restitués au cours du XXème siècle, après dilapidation le siècle précédent...) Suite à la mort du marquis propriétaire, survenue ici-même en 1731, l'hôtel échoit à sa veuve, qui le loue dès 1736 à la Duchesse du Maine, Louise-Bénédicte de Bourbon. Celle-ci y décède à son tour en 1753. Le futur acquéreur, Louis-Antoine de Gontau, duc de Biron, laissera son nom à l'hôtel. Il fit aménager les jardins dans le style anglo-chinois en 1781, via les cisailles du paysagiste Dominique-Madeleine Moisy. Après le décès du maréchal Biron en 1788, l'hôtel revient à son neveu, le duc de Charost, décédant lui-même en 1800. Sa veuve, après avoir loué l'hôtel au nonce du pape Pie VII puis à l'ambassade de Russie, le lègue finalement en 1820 à une congrégation religieuse, la Société du Sacré-Coeur de Jésus, vouée à l'éducation des jeunes filles issues de la haute bourgeoisie et de l'aristocratie. Un pensionnat (l'actuel Lycée Victor Duruy) est alors construit au sud des jardins, réaménagés à la française, ainsi qu'une chapelle (nous y reviendrons). Eugénie de Montijo, future impératrice par son union avec Napoléon III, y fera son éducation dans les années 1830, précédant Misia Sert, future modèle et muse de nombreux artistes de l'École de Paris, qui y sera également élève cinquante ans plus tard. Cela préfigure, par un curieux coup du hasard, de la vocation à venir de l'Hôtel Biron. En effet, la fameuse loi de séparation des Églises et de l'État, promulguée en 1905, chasse les religionnaires, rendant l'hôtel vacant. Devenu de fait propriété de l'État, il est divisé en plusieurs appartements, puis loué à des artistes, parmi lesquels Jean Cocteau, Henri Matisse, la chorégraphe et danseuse Isadora Duncan, le comédien Édouard de Max, l'écrivain-poète Rainer Maria Rilke... Alors secrétaire d'Auguste Rodin, celui-ci lui présente l'Hôtel Biron, dont quatre pièces demeurent disponibles en rez-de-jardin. Immédiatement conquis, le sculpteur, jouissant déjà d'une solide notoriété, y installe une partie de son atelier (son lieu de travail principal demeurant en sa Villa des Brillants, à Meudon). Il décide par la suite de faire de ses appartements un lieu d'exposition de sa collection personnelle d'antiquités et d'oeuvres d'art contemporaines, qu'il présente mêlées à ses propres productions; sculptures, certes, mais également peintures, dessins et photographies, à l'attention des journalistes, marchands d'art et collectionneurs, régulièrement invités par sa collaboratrice (et dernière maîtresse), la duchesse de Choiseul. À la fin de sa vie, Rodin, soutenu par de nombreuses personnalités telles que Raymond Poincaré, Georges Clémenceau et son ami impressionniste Claude Monet, souhaite léguer l'ensemble de ses œuvres à l'État, à la condition que celui-ci fasse de l'Hôtel Biron un musée. Après son décès, survenu en 1917, sa succession revient donc à l'état français, qui transforme bel et bien l'Hôtel Biron et son jardin en musée dédié à sa mémoire, ouvert dès 1919, au sortir de la Première Guerre Mondiale.
Le Musée Rodin a un statut particulier. Il est en effet le seul musée public à devoir s'autofinancer (via dotations et mécénat), afin de poursuivre sa mission de diffusion de l'oeuvre d'Auguste Rodin.
Après une longue campagne de travaux (de 2012 à 2015), partiellement financée par de généreux donateurs (dont le riche couple de mécènes américains Iris et B. Gérald Cantor), le Musée Rodin rouvre au public, entièrement rénové et mis aux normes de l'accueil des publics PMR et handicapés visuels, à la muséographie complètement repensée par l'architecte des monuments historiques Richard Duplat, aux murs des salles d'exposition repeints en une teinte spécialement créée pour mettre en valeur les marbres, le "Biron Gray"...
Présentant un parcours chronologique et thématique sur deux étages, il dédie une salle complète a l'œuvre de la géniale Camille Claudel, élève et muse (et maîtresse) de Rodin; une passion tumultueuse devenue légendaire, moulée dans les bronzes de L'Âge Mûr, La Vague et surtout La Valse... Outre Le Baiser, La Cathédrale et la Tempête, aux exécutions diversement opérées, de plâtre, de marbre ou de pierre, sont présentées dans le musée nombre de réductions et d'agrandissements, de fusions et imbrications, comme autant d'études et d'étapes ayant prefiguré les oeuvres finalisées du maître en sculpture, considérant l'inachevé comme achèvement.
Et pourtant, s'il est une œuvre de Rodin considérée comme aboutie, il s'agit bien de La Porte de l'Enfer, monumentale sculpture (au moulage original en plâtre exposé au Musée d'Orsay), fondue en bronze en 1937. Initialement commande publique en 1882, pour la porte d'entrée du Musée des Arts Décoratifs, abandonnée en 1889 faute de financements, inlassablement retravaillée jusqu'à la mort de l'artiste en 1917, elle inclue de nombreux éléments interdépendants de l'oeuvre du sculpteur, du Baiser à Ugolin dévorant ses enfants, de La Chute à la Danaïde... Couronnée par Les Trois Ombres, présentant la fameuse phrase ouvrant La Divine Comédie de Dante ("Toi qui entre ici, abandonne tout espoir"), s'en détache une figure méditative, au faîte du linteau, représentant le poète Dante Alighieri, méditant sur son œuvre. En sera issu Le Penseur, universellement reconnu comme la pièce maîtresse de Rodin, à l'agrandissement, également fondu en bronze, présenté dessous (ainsi qu'en la roseraie proche de l'entrée du musée), offert par souscription publique à la ville de Paris en 1906, d'abord installé place du Panthéon, avant d'être déplacé ici en 1922. En 2011, il fut commenté par Carla Bruni, travestie en guide-conférencière dans le film de Woody Allen, Midnight in Paris.
Le jardin du musée, d'une superficie de 3 hectares (équivalente à celle du jardin de l'Hôtel Matignon, réputé pour être le plus grand jardin privé de Paris) présente d'autres sculptures d'exception fondues en bronze, comme le Monument à Victor Hugo (finalement refusé par l'état), la statue à Balzac, ainsi que Les Bourgeois de Calais (commémorant un célèbre épisode d'amende honorable du début de la Guerre de Cent Ans), présentés près du mur d'enceinte du musée sur rue, ajourée par des panneaux de verre, permettant ainsi aux passants de la rue de Varenne de contempler ce groupe sculpté, ayant l'Hôtel Biron pour toile de fond.
Vestige restructuré de la résidence de la Société du Sacré-Coeur de Jésus en ce lieu, la chapelle néo-gothique, exécutée en 1876 par l'architecte Juste Lisch, à l'angle du Boulevard des Invalides et de la rue de Varenne, totalement réaménagée en 2005, accueille non seulement l'administration du musée, mais aussi la billetterie et la boutique, un auditorium en sous-sol, ainsi qu'une vaste salle consacrée aux expositions temporaires, comme celle de l'année passée, venant de s'achever, maintes fois reportée pour cause de financement puis de covid (...), croisant l'oeuvre de Rodin avec celle de Picasso, en collaboration avec le Musée Picasso de Paris (que nous visiterons un jour à venir...)