“Pour traiter les affaires dont la direction t’a été confiée tu as recours aux services de gens qui manquent de simplicité et de droiture et qui ne ressemblent pas à des outils de bonne trempe, mais à des instruments le plus souvent émoussés et tordus. Vouloir les redresser, crois-moi, ce n’est pas ton rôle, et d’ailleurs ce n’est pas chose aisée. Mais si tu utilises ces gens tels qu’ils sont, à l’instar du médecin qui se sert de daviers pour les dents, d’agrafes pour les plaies, si tu fais montre de douceur et de modération, quoi qu’il doive arriver, une semblable disposition d’esprit te rendra plus heureux que ne te chagrineront l’ingratitude et la perversité des autres. Ce sont des chiens qui aboient : ils jouent leur rôle. Tu dois en être convaincu. Et tu cesseras de te ménager malgré toi une pléthore de motifs de chagrins, ruisselant, comme un terrain creux, en contrebas, dans cette bassesse morale et cette faiblesse de caractère, et de te remplir des vilenies étrangères. Tu connais la théorie de certains philosophes : ils blâment la pitié que les malheureux nous inspirent ; c’est une belle chose de soulager ses semblables, disent-ils, mais il ne faut pas partager leur souffrance et céder ainsi à notre entourage.”
Plutarque, La Sérénité intérieure, trad. Pierre Maréchaux, Ier siècle apr. J.-C.