La polygamie, un second mariage à l’horizon
- Visionnage: Mignonnes de Maïmouna Doucouré
Dans le film, le père d’Aminata va enfin revenir du Sénégal, comme elle l’attendait avec impatience, mais il ne rentre pas seul. Elle l’apprend par inadvertance, alors qu’elle s’est cachée sous le lit de sa mère pour ne pas se faire prendre dansant en crop top. La tante est là, et sa mère est au téléphone; dans cette scène, on ne voit que leurs pieds, tout comme Aminata ne voit que leurs pieds. La tante insiste pour que la mère d’Aminata appelle ses connaissances pour les informer du mariage prochain et pour qu’elle fasse bonne figure au téléphone. La mère d’Amiana est censée se réjouir de cette nouvelle, selon la tante. Quand celle-ci, satisfaite du coup de fil que la mère d’Aminata vient de passer, quitte l’appartement, la mère d’Aminata fond en sanglots, gémit et se lamente sans mots, allant jusqu’à se frapper de douleur. Sous le lit, Aminata se met à pleurer en silence.
L’épisode et la perspective de la polygamie est inspirée par l’expérience personnelle de la réalisatrice, Maïmouna Doucouré, qui a grandi dans une famille avec plusieurs “mamans”, les différentes femmes de son père. Maïmouna Doucouré a dit de son enfance qu’elle était heureuse dans cette famille, mais il me semble qu’elle laisse dans Mignonnes libre cours aux sentiments qu’elle a du ressentir quand elle même a appris que son père allait ramener une seconde épouse du Sénégal.
Alors qu’Aminata se réjouissait du retour de son père, notamment à la perspective des cadeaux qu’elle allait recevoir, sa déception et sa détresse face à l’approche de son arrivée ne font que croître au cours du film. Amy vit probablement le second mariage comme une trahison, un rejet de sa mère et d’elle-même comme étant insuffisantes, défectueuse. Son père ne les aime donc pas, puisqu’il a besoin d’une autre femme. Quand le neveu de son père vient apporter des meubles pour la future chambre du père et de sa nouvelle épouse, ainsi que des affaires pour le mariage, Aminata admire d’abord la robe bleue brodée qui lui est destinée, bien plus seyante que les vêtements délavés qu’elle porte ordinairement. Mais quand son petit frère déboule dans le salon pour pavaner devant sa mère, en insistant qu’il sera magnifique pour le mariage, l’expression faciale d’Amy devient complètement négative, au point que sa mère s’approche et insiste que la robe lui va très bien, qu’elle sera ravissante pour le mariage. Quand son père appelle et demande à lui parler, Aminata, qui regardait dans le vide à la fenêtre, saisit le combiné d’une main morne, le porte à son oreille, mais entendant la voix de son père, elle tend le bras à l’extérieur et lâche le téléphone, qui se fracasse au sol. Elle est en colère contre son père, pour la douleur qu’il cause à sa mère, pour le chamboulement qu’il force dans leurs vies, pour le manque d’amour qu’elle perçoit.
De la seconde femme, on ne voit dans le film qu’une silhouette habillée entièrement de blanc et couverte d’un grand voile blanc dans les dernières minutes de Mignonnes. Elle a un caractère d’apparition, en écho avec le récit que la tante fait plus tôt à Aminata de ses propres fiançailles et ensuite de son mariage tout en blanc, mais aussi avec un effet de rappel aux fantômes dont Aminata parlait le soir à son petit frère, pour qu’il cesse de l’embêter. A-t-elle fait quelque chose de mal? Est-ce pour ça que les fantômes sont devenus réels et font irruption dans son quotidien pour la punir?
Aminata est perdue face au second mariage de son père; elle ne semble pas comprendre la logique—certes misogyniste, mais logique d’interêt et de symboles de pouvoir pour un homme dans une société de valeurs patriarcales—qui sous-tend l’événement. C’est un moment traumatique, où Amy se rend compte qu’elle n’a pas beaucoup d’importance, qu’elle n’est qu’une fille parmi tous les enfants que son père va avoir, qu’elle n’est finalement destinée, dans l’optique de cet homme, qu’à être mariée quand elle aura atteint l’âge légal. Elle se prend en plein visage la misogynie de sa culture familiale, alors qu’elle rêve de liberté et de succès.
À noter que la polygamie (mariage avec plusieurs personnes) est interdite en France; d’après un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme de 2006, la polygamie concernerait environ 20 000 foyers en France (lien vers les propositions de la même commission quand à la gestion de la polygamie en France).