J'ai ouï-dire que tu étais médiéviste et je me demandais si tu avais des recommandations d'ouvrages sur le sujet, spécifiquement la société médiévale en France ou le passage de l'Antiquité au Moyen-Age. Ce sont des sujets qui m'intéressent beaucoup mais j'ai l'impression d'être remplie de clichés et de présupposés à leur propos. Merci!
Mais c’est que c’est très vaste, comme sujet ! Il y a tellement à dire, et dans des directions tellement différentes... En revanche, il y a beaucoup d’excellents historiens (et romanciers) médiévistes en France, qui ont laissé des ouvrages très importants pour la compréhension du Moyen Âge. Certains sont devenus des classiques heureusement réédités en poche ‒ parce que les éditions universitaires, c’est beau mais c’est cher.
Soit dit en passant, en 2017 est sorti un ouvrage collectif qui pourrait taper plutôt pile au centre de tes préoccupations : Le vrai visage du Moyen Âge. Au-delà des idées reçues, dirigé chez Vendémiaire par Nicolas Weill-Parot.
Que la violence y ait régné sans partage, que les puissants y aient exercé une impitoyable domination sur les faibles, que la justice y ait été cruelle et expéditive, qu'une religion fanatique y ait régenté la vie des hommes, à peine tempérée par les superstitions les plus extravagantes, qu'on n'y ait eu que de très approximatives connaissances dans les domaines de la science, de la médecine ou de l'hygiène, qu'on y ait méprisé les femmes et méconnu tout ce qui était étranger aux frontières de l'Occident, pour la majorité d'entre nous, cela ne fait aucun doute : le Moyen Âge, interminable parenthèse entre les accomplissements de l'Antiquité et les merveilles de la Renaissance, est le point de référence obligé lorsqu'on veut dénigrer les temps obscurs auxquels nous avons échappé pour accéder enfin à la modernité. Autant d'idées reçues que les plus grands spécialistes français de la question contestent avec force.
Je ne l’ai pas lu (mais je sens qu’il va finir sur ma liste des courses), mais je pense qu’il devrait valoir (le catalogue compile de grands noms de la recherche actuelle) le très bon livre de Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Âge, paru en poche chez « Points Histoire » en 2014. Régine Pernoud était (elle est morte en 1998) une des grandes spécialistes de Jeanne d’Arc, et plus largement de la condition féminine au Moyen Âge. Partant d’un point de vue catholique, elle a mis en évidence le rôle du christianisme dans l’émancipation des femmes occidentales, et son remarquable travail a nourri plusieurs générations de chercheurs (elle est née en 1909), comme a pu le faire remarquer son successeur à la tête du Centre Jeanne d’Arc, Philippe Contamine, lequel soulignait dans une belle élégie le caractère de Cauchon de la vieille demoiselle autant que son talent ‒ et sa plume, car Régine Pernoud écrit comme tous les grands médiévistes, soit magnifiquement.
Pour continuer dans la vulgarisation bien faite, il y a un célèbre blog, Actuel Moyen Âge. Tenu par une poignée de doctorants (le quatuor d’origine s’est étoffé, certains sont retournés à leurs travaux universitaires), le site se propose ni plus ni moins que de diffuser au grand public la recherche contemporaine en histoire médiévale. Il s’agit dans l’ensemble de mettre en lumière les parallèles entre la société médiévale et la nôtre, non sans humour, mais jamais sans une réflexion sérieuse sur ce que les Modernes sont souvent tentés de se penser pionniers...
En parlant de pionniers, je pense que personne ne peut physiquement parler d’histoire médiévale sans citer deux chercheurs sans doute fondamentaux pour la compréhension du Moyen Âge : Jacques Le Goff et Georges Duby. Tous deux ont beaucoup travaillé la discipline alors naissante de l’histoire des mentalités. Le Goff fut un grand vulgarisateur qui s’efforça de communiquer le sens de l’Histoire à un large public ; outre la symbolique, l’imaginaire politique, les croyances, même les rêves, il s’est intéressé à la culture populaire, l’alimentation, les vêtements, jusqu’à la gestuelle au Moyen Âge. Ses nombreux ouvrages sont constamment réédités. Mais moi, en bonne littéraire, j’ai un gros faible pour l’autre idole des médiévistes, Georges Duby, célébré tant pour ses travaux et sa qualité de passeur de savoirs que pour son style d’écrivain, lumineux et vivant. Duby a eu de nombreux traits de son génie au cours de ses quarante et quelques années de carrière, mais il a notamment repris les travaux de l’anthropologue Georges Dumézil, fameux pionnier de la mythologie comparée et inventeur de la tripartition indo-européenne, que Georges Duby a appliquée au Moyen Âge avec un grand succès.
Ce ne sont pas nécessairement des ouvrages généralistes que je te propose là, mais je pense que si quelques titres te tapent dans l’œil, ça te donnera fatalement envie d’élargir à d’autres sujets. En plus, ces livres sont pour la plupart faciles à trouver pour pas cher. Ils se lisent comme des romans (surtout Duby, qui fait vivre ses sujets comme pas deux sans jamais se départir de son érudition de chercheur) et traitent de thèmes finalement très proches de nous, comme la condition féminine (Dames du XIIe siècle de Duby vient juste de ressortir en poche !), ce qui nous conduit justement à supposer sans savoir.
En fait, quand il s’agit de découvrir le Moyen Âge par ses habitants, il y a deux chouettes livres que je recommanderais particulièrement : La Vie quotidienne au Moyen Âge de Jean Verdon (lui aussi excellent historien des mentalités) chez Perrin, « Tempus », mais surtout, surtout, une merveille : Une journée au Moyen Âge, aux Belles-Lettres (un peu plus cher, mais très beau cadeau de Noël !) par Chiara Frugoni. Fille d’un grand médiéviste italien, Arsenio Frugoni, Chiara Frugoni-Settis (elle est mariée à un très grand archéologue antiquiste italien), elle-même considérée comme l’un des plus grands chercheurs de son pays, a repris des travaux de son feu père (elle a 80 ans) pour donner vie à une petite ville italienne au Moyen Âge, de l’aube à la nuit, en évoquant avec précision et élégance tous les aspects de son activité bourdonnante : c’est follement beau, amusant, surprenant, instructif, et servi par une iconographie remarquable. Dans la même collection, je recommande aussi son Moyen Âge sur le bout du nez : lunettes, boutons et autres inventions médiévales.
Je pense que tu en apprendrais beaucoup aussi sur le Moyen Âge avec un de mes chouchous, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental de Michel Pastoureau (Points Histoire). Alors, Pastoureau, c’est un peu un dieu vivant pour moi ; non seulement il est historien des idées et des symboles, mais c’est un écrivain superbe et un excellent vulgarisateur scientifique. Tout est recommandable chez lui, mais tu peux te culturer gratuitement en podcastant une série d’entretiens accordés à France Culture (dans le magazine « Hors-champs » de Laure Adler) au sujet d’un de ses domaines de recherches, l’histoire des couleurs. Il travaille aussi sur l’héraldique et les bestiaires médiévaux, ce qui lui donne l’occasion de parler de la manière dont certaines images traversent la société humaine de la préhistoire jusqu’à nous.
Justement, tu pourrais aussi t’intéresser à l’Histoire politique de l’alimentation de Paul Ariès (Max Milo), qui a récemment étudié le rôle non pas simplement de la nourriture mais bien des règles de commensalité, des restrictions, des justifications qui la cadrent tout au long de la civilisation, soulignant sa place finalement centrale dans l’élaboration des sociétés. C’est une synthèse de nombreux travaux de préhistoriens, d’anthropologues et d’historiens qui se lit comme un roman, mais en plus son auteur, politologue, est un orateur passionné qui a résumé son travail en plusieurs conférences visibles sur YouTube tout à fait gratuitement, donc... À bonne entendeuse.
Tu auras remarqué que je me suis abstenue de faire allusion à l’autre partie de ta question, qui portait sur la transition de l’Antiquité au Moyen Âge ; voire, je m’en suis éloignée sur la pointe des pieds... Le fait est que c’est très délicat d’y répondre, et je connais moins d’ouvrages faciles d’accès sur le sujet. On peut toutefois tenter de débroussailler un peu le terrain...
Première remarque : on appelle cette période le « haut Moyen Âge », du moins traditionnellement, mais ses limites ont été beaucoup contestées depuis la fin du XXe siècle. On s’accorde à dire qu’il faut de toute façon la circonscrire aux seuls territoires ayant appartenu à l’Empire romain, soit l’Europe occidentale, orientale et méridionale (tout sauf la septentrionale, quoi), ainsi que l’Asie et l’Afrique autour du bassin méditerranéen, sachant que ces frontières s’élargissent à mesure que l’on se rapproche de la période suivante, dite du Moyen Âge central (puis vient le Moyen Âge tardif, ou bas Moyen Âge).
En fait, le problème central, c’est celui même de la définition de Moyen Âge, laquelle expression ne vaut guère mieux que les « âges sombres » anglophones... Et oui : l’âge « moyen » se situe entre l’Antiquité classique, gréco-romaine, révérée par les intellectuels d’autrefois, et la Renaissance, qui comme son nom l’indique, fut considérée a posteriori comme le salut culturel de l’Europe... Les historiens contemporains, à mesure que la recherche médiéviste progressait, n’ont cessé de battre en brèche ce cliché d’un Moyen Âge exclusivement obscurantiste et culturellement stérile ; mais ils n’étaient pas seuls à devoir pourfendre les a priori négatifs parce que les antiquistes ont dû lutter aussi pour refouler l’idée de « décadence » de l’Empire romain, et imposer à la place la notion d’« Antiquité tardive » ‒ pour mieux rejeter l’image d’une période « barbare » dépourvue de culture propre. Aussi, si l’on considère traditionnellement que l’Antiquité européenne prend fin en l’an 476 de notre ère à la chute de l’Empire romain d’Occident, la recherche historique contemporaine préfère de plus en plus insister sur la continuité entre Antiquité tardive et Haut Moyen Âge.
À noter que je suis médiéviste littéraire de formation, donc la date butoir de 476 ne me gêne pas vraiment aux entournures : pour moi, le Moyen Âge commence symboliquement avec les Serments de Strasbourg (842) et, moins symboliquement, avec le Cantilène de Sainte Eulalie (880)... C’est-à-dire quand le philologue peut pointer un doigt triomphant sur une page de texte roman en s’écriant : « mais c’est que ça n’est plus du latin ! ». Pour un historien, c’est un chouïa moins fastoche. Mais si tu veux un aperçu sérieux de la période de transition historique entre Antiquité et Moyen Âge, je peux te recommander de fureter par exemple chez l’ATEG, l’association « Antiquité tardive en Gaule », subdivision de plusieurs labos archéologiques et historiques situés sur les anciens territoires gaulois ; l’association a partie liée avec l’INRAP, l’Institut national de recherches préventives, et vise à favoriser la communication entre chercheurs à l’échelle internationale et transdisciplinaire. Leur colloque a lieu tous les deux ans, la sixième édition datant de 2019 ; le programme s’intitulait : « L’Antiquité tardive dans le centre et le centre-ouest de la Gaule (IIIe-VIIe siècles) ». Tu vois qu’en ce moment, on encadre largement la fameuse date de 476 !
Le bleu est la couleur de la France. Dans ce rôle ses origines sont anciennes : elles se situent vers le milieu du XIIe siècle, lorsque le roi Louis VII adopte deux attributs de la Vierge, le lis et l’azur, pour en faire les premières armoiries royales. Par ce choix, non seulement il rend hommage à la mère du Christ, patronne du royaume, mais surtout il tente d’effacer le souvenir d’une mort infâme qui, quelque temps plus tôt, a souillé tout ensemble la dynastie capétienne et la monarchie française : celle de son frère aîné Philippe, jeune roi de quinze ans, déjà sacré et associé au trône, tombé de cheval le 13 octobre 1131 à cause d’un misérable cochon de ferme vagabondant dans une rue de Paris.
L’ouvrage de Michel Pastoureau raconte cet événement insolite, oublié de tous les livres d’histoire, et étudie dans la longue durée ses multiples conséquences. À bien des égards, cet accident provoqué par un animal impur et méprisé, que les chroniques qualifient de porcus diabolicus, loin d’être anecdotique, apparaît comme un événement fondateur.
= comprendre le Moyen Âge grâce à un cochon gyrovaguant en 1131. Elle est pas belle, la vie ?