J’adore le thon
#1 - Les mots de Brigitte
Parfois, Bernard me ramène un sandwich au thon de la bonne boulangerie du quartier. Elle est un peu loin. Celle qui est tout près est moins bonne. On est prêt à aller plus loin pour du plus bon, enfin Bernard il est prêt, moi je suis plutôt flemmarde, j’avoue. C’est mon sandwich préféré, le sandwich au thon. J’adore le thon. Peut-être parce que j’en suis un. Entre thons, on se comprend. On est solidaires. On s’aime et on se désire, pour oublier le monde qui nous contourne, se défile devant nos charmes subtils, ne sait pas les saisir. Mais ce que j’aime pas avec le sandwich au thon, c’est que le thon remplit jamais le pain comme il faut. Il déborde de la baguette, alors qu’au fond du pain y a un espace vide sans thon. Comme si le boulanger avait eu la flemme, du même genre que ma flemme d’aller plus loin pour du plus bon, d’ouvrir son pain complètement et de le remplir jusqu’au fond du fond. Pour le mangeur, franchement, c’est frustrant. Il a du surplus de thon et du surplus de pain alors qu’il y aurait pu y avoir du surplus de rien du tout, vu que de toute évidence y a autant de thon que de pain, assez de thon pour assez de pain. Alors on fait ce qu’on peut pour pousser le surplus de thon qui déborde, pour le pousser au fond. Et on en a plein les doigts. On pousse on pousse, en haut, au milieu, en bas, pour enlever le trop et remplir le pas assez.
Il est très bon mon sandwich au thon, hein, mais avant d’être bon, il est chiant, avec ses trop-vides et ses trop-pleins pour rien.
[Fragment d’un roman en cours d’écriture]
// Dédé ANYOH //












