<< CHEREA
Il a pourtant tué ton père!
SCIPION
Oui, c'est là que tout commence. Mais c'est là aussi que tout finit.
CHEREA
Il nie ce que tu avoues. Il bafoue ce que tu vénères.
SCIPION
C'est vrai, Cherea. Mais quelque chose en moi lui ressemble pourtant. La même flamme nous brûle le coeur.
CHEREA
Il est des heures où il faut choisir. Moi, j'ai fait taire en moi ce qui pouvait lui ressembler.
SCIPION
Je ne puis choisir puisqu'en plus de ce que je souffre, je souffre aussi de ce qu'il souffre. Mon malheur est de tout comprendre.
CHEREA
Alors tu choisis de lui donner raison.
SCIPION, dans un cri.
Oh! Je t'en prie, Cherea, personne, plus personne pour moi n'aura jamais raison!
Un temps. Ils se regardent.
CHEREA, avec émotion, s'avançant vers Scipion.
Sais-tu que je le hais plus encore pour ce qu'il a fait de toi?
SCIPION
Oui, il m'a appris à tout exiger.
CHEREA
Non, Scipion, il t'a désespéré.
(...)
SCIPION, au moment de sortir, se tourne vers Cherea.
Cherea!
CHEREA, très doucement.
Oui, Scipion.
SCIPION
Essaie de le comprendre.
CHEREA, très doucement.
Non, Scipion. >>
Albert Camus, Caligula