Faux souvenirs et palais mental, préemption et intention
On pourrait dire que Le Fugitif produit de faux souvenirs, c’est-à-dire des souvenirs qui ne sont pas factuels, mais qui sont issus de l’écosystème du jeu. Mais ce ne serait pas totalement correct de parler ainsi; car, s’il est juste de dire que le jeu s’inspire originellement du palais mental, il ne travaille pas sur la dimension personnelle et intime d’un dispositif mnémonique, mais sur une infrastructure existentielle et sociale. L’idée est de sortir de la mémoire individuelle au profit de la construction d’une mémoire collective, partagée. C’est ainsi, pensons-nous, que l’on peut travailler — activement — sur les souvenirs de soi, afin de réconcilier les personnes avec elles-mêmes.
En se basant sur la représentation mentale en 3D, qui nous vient des souvenirs que l’on possède de nos expériences des jeux vidéo, nous nous basons sur le glitch comme déjà-vu chez Henri Bergson, à savoir le « souvenir du présent », à la différence qu’à l’aide de la préemption de Massumi, nous en faisons un passé antérieur, un souvenir du futur. La préemption, en effet, consiste à poser une option sur l’interprétation du futur, de scénarios à venir. C’est pourquoi nous qualifions notre jeu de wargame. Il s’agit d’un simulateur.
Autrement dit, Le Fugitif produit les conditions de souvenirs futurs. Plus précisément, il fabrique grâce à la narration des scènes qui sont relatées comme des souvenirs par le narrateur et qui, de ce fait, deviennent des souvenirs qui réalisent les scènes en question comme événements. D’où la prophétie autoréalisatrice impliquée dans le mécanisme du jeu. Ces scènes narrées ne sont plus les résultats d’un vécu, mais d’un vécu en devenir, comme s’il avait eu lieu. On comprend dès lors que le souvenir n’est plus une trace mais une infrastructure, voire une « ligne de fuite » (Deleuze et Guattari), où l’intention devient agissante dans la représentation de la réalité ou la mimésis (Auerbach). C’est pourquoi nous considérons que Le Fugitif est une fiction performative.