J'ai commencé à réfléchir à la question de la médiance (fûdosei) au début de l'été 1927, à Berlin, en lisant Être et temps de Heidegger. Cette tentative de saisie de la structure existentielle de l'homme en tant que temporalité m'intéressait profondément. Cependant, il y avait là pour moi un problème : pourquoi, en même temps que la temporalité comme structure existentielle du sujet, ne pas mettre aussi en valeur la spatialité comme structure existentielle également originaire ? Bien entendu, chez Heidegger non plus, la spatialité n'est pas complètement absente. La «nature vivante» du romantisme allemand semble y être ressuscitée dans l'attention portée à l'espace concret dans l'existence de l'homme. Toutefois, celui-ci est presque éclipsé par l'éclairage puissant qui est porté sur la temporalité. Là, j'ai vu la limite du travail de Heidegger. Une temporalité à quoi ne répond pas la spatialité n'est pas encore la vraie temporalité. Si Heidegger s'en est tenu là, c'est parce que son Dasein n'est en fin de compte qu'un individu. Il n'appréhende l'existence humaine qu'en tant que l'existence d'un homme individuel. Vu la dualité de l'existence humaine, qui est à la fois individuelle et sociale, ce n'en est qu'un aspect abstrait. Quand on saisit l'existence humaine dans sa dualité concrète, temporalité et spatialité se correspondent. De même l'historicité, qui n'apparaît pas assez concrètement chez Heidegger, ne se montre qu'alors comme ce qu'elle est vraiment. En même temps, il devient évident que l'historicité et la médiance se correspondent (...) Ici se montre, en tant que médiance-historicité, la structure spatiotemporelle de l'existence humaine. La correspondance indissociable du temps et de l'espace est le substrat de la correspondance indissociable de l'histoire et du milieu. Aucune structure sociale n'est possible sinon fondée dans la structure spatiale de l'humain subjectif ; et la temporalité, si elle ne se fonde pas dans l'existence sociale, ne devient pas historicité. L'historicité, c'est la structure de l'être social. Ici apparaîtra aussi clairement le caractère duel, fini-infini de l'existence humaine. L'individu meurt, le lien entre les individus change, mais tout en mourant et en changeant sans cesse, les individus vivent et leur entre-lien (aida) continue. C'est dans le fait de finir sans cesse que celui-ci continue sans cesse. Ce qui, du point de vue de l'individu, est «être vers la mort» (shi e no sonzai), est « être vers la vie» (sei e no sonzai)du point de vue de la société.
Watsuji Tetsurô, Fûdo. Ningengagu-teki kôsatsu (Milieux humains. Étude humanologique), Tokyo, Iwanami Bunko, 1979 (1935). p.3-4 et p.19-20.
Tiré de l’article: Médiance et être vers la vie, Augustin Berque, Britta Boutry-Stadelmann, Nathalie Frogneux, Suzuki Sadami







