That's when she said she'd never blink again
Hier j’ai regardé Nénette et Boni de Claire Denis, c’est un film qui parle d’un frère et d’une sœur et de leurs relations compliquées (bon ça parle de beaucoup plus que ça mais je résume). À un moment dans le film, il y a cette boulangère et son mari (joués par Valeria Bruni-Tedeschi et Vincent Gallo) qui se retrouvent à danser chez eux. La scène est illustrée par la chanson Tiny Tears de Tindersticks. Ils dansent tous les deux et la caméra est très près de leurs sourires, elle ondule avec la musique, elle s’attarde sur le visage de Valeria Bruni-Tedeschi et sur les épaules de Vincent Gallo. Cette scène est comme suspendue au milieu de ce film par ailleurs assez sombre, violents par moments. C’est une petite poche de tendresse et d’érotisme. J’adore dans les films quand l’action, d’un coup, est mise sur pause, que la musique arrive, que plus rien n’a d’importance que la beauté du moment. Comme dans Lost Highway de David Lynch quand Patricia Arquette sort de la voiture sur une reprise de This Magic Moment par Lou Reed. Il n’y a alors rien à faire que de la trouver belle et de voir toutes les manières dont le mouvement de ses bras épouse parfaitement la musique.
[Et comme je n’ai pas trouvé la scène de danse, voilà une autre très belle séquence qui fera l’affaire]
Ça faisait quelques temps que je n’ai pas écrit ici mais je continuais à écrire ces petits textes dans ma tête, après avoir vu un film ou écouté une chanson ou lu une page. Ça me suffisait. Les matins je me suis levée plus tôt dans la pénombre de novembre pour essayer de raconter une histoire qui glissait entre mes propres doigts. J’ai regardé par la fenêtre en écoutant Lee Hazlewood et en essayant de trouver en moi, aussi, ces petites poches de beauté. J’ai essayé de compter les mots, j’ai envoyé balader la productivité, j’ai fait le tri, j’ai continué. J’ai démêlé les mots du travail et les mots qui sont nés et ont grandi en moi entre 1986 et 2020. Les mots qui sont là même si je n’ai aucune raison de les écrire. And in the end, we’ll see.
Et puis en regardant Nénette et Boni je me suis dit que j’allais faire cela ici. Parler des petits moments qui ont fait clic. Pour le reste, on verra.
A Canterbury Tale (Michael Powell et Emeric Pressburger)
J’ai vu une partie des films de Powell et Pressburger et j’admets que A Canterbury Tale est peut-être le plus mineur. Pourtant il m’a beaucoup touchée, peut-être majoritairement à cause de son héroïne et de la force de son regard. Le film se déroule pendant la guerre et il raconte l’histoire de deux sergents et d’une jeune femme (anciennement employée dans un grand magasin de Londres) qui se retrouvent par hasard à la campagne et décident d’enquêter sur un mystérieux individu qui s’attaque aux femmes la nuit en leur versant de la colle sur les cheveux. Ce pitch extrêmement bizarre donne lieu à une réflexion assez douce et mélancolique sur le temps qui passe, sur ce que nous gardons de ceux et celles qui ont été là avant nous et aussi sur l’amitié et les liens que nous tissons. Avec toujours cette petite touche méta sur notre propre rapport à l’art et au cinéma.
Et donc il y a cette scène un peu magique dans le film où la jeune femme se retrouve seule, couchée dans l’herbe, avec l’un de ses suspects. Ensemble, ils parlent du passé, de vivre à la campagne, d’aligner sa vie avec ce que l’on a à l’intérieur. Le dialogue est sublime mais aussi la manière dont ils sont filmés près du sol, avec leurs deux visages tournés vers un ailleurs que l’on se met à imaginer avec eux. Depuis cette scène vit avec moi, quand je rêvasse moi aussi de tourner mon regard vers un ailleurs plus familier.
La chaleur de Bertrand Belin
J’ai déjà parlé mille fois du fait que j’avais besoin de revenir à certains disques, peut-être par nostalgie ou peut-être juste parce que j’ai un sens aigu de la fidélité. Un jour comme ça je me suis mise à repenser à la chanson de Bertrand Belin La chaleur qui figure sur l’album Hypernuit, qui par ailleurs est très beau dans son entièreté.
Cette chanson renferme, comme son titre l’indique, beaucoup de chaleur. J’ai regardé plusieurs fois cette vidéo dans laquelle Bertrand Belin la chante avec une vue sur la mer. Le texte est composé de fragments qui se complètent et d’un coup se libèrent avec ce refrain/ritournelle
Un jour arrivera
Où nous arriverons
À voyager léger
Courage, avançons
Un jour arrivera
Où nous arriverons
Peut-être qu’il n’est pas nécessaire d’expliciter pourquoi ce passage m’a touchée mais depuis quelques semaines cette chanson est devenue mon petit moment suspendu de film, disponible quand j’en ai besoin. Je la mets dans mon casque et j’essaie d’oublier tout ce qui se passe, je me déconnecte, j’imagine que j’ai cinq minutes de film et que plus rien n’a d’importance. Et ça me fait du bien de me dire, même si je rêve, qu’un jour nous y arriverons.
La vie seule de Stella Benson
Les éditions Cambourakis m’ont envoyé ce très joli roman vraiment très singulier de Stella Benson (une autrice anglaise contemporaine de Virginia Woolf), traduit par Leslie de Bont. C’est difficile de le résumer parce qu’il mêle pas mal de choses : la guerre (le livre paraît en 1919), une histoire de sorcières, l’émancipation d’une femme, une pension où s’entremêlent des solitudes… Il y a un mélange entre le sérieux et l’humour et la légèreté que je trouve vraiment très réussi et qui m’a aussi aidée dans cette période où tout me semble si lourd.
Et donc, à un moment il y a ce petit passage qui m’a vraiment bouleversée et je suis toujours fascinée par la capacité qu’ont les mots de traverser les décennies pour toucher leur cible en plein cœur (vous me direz que c’est bien là le principe de la littérature et oui, bien évidemment) :
« Bon, je ne pourrai pas vous affirmer avec certitude que la sorcière avait ajouté dans les sandwichs le contenu de ses petits sachets de magie. Sarah Brown aurait été très réceptive à ce genre de produits car son esprit était toujours à deux doigts de l’égarement. Comme elle n’était probablement qu’une demi-femme, une demi-joie suffisait à faire chavirer son cœur et un demi-chagrin pouvait facilement le briser. Elle était sans défense contre ses impressions, et quand on a trop d’impressions, cela fatigue le cœur. »
On the rocks (Sofia Coppola)
J’ai vu beaucoup de critiques négatives du nouveau film de Sofia Coppola que j’ai personnellement apprécié dans sa simplicité. L’histoire d’une femme dont le père est riche qui se met en tête que son mari la trompe. Ensemble, père et fille vont enquêter dans un New York de privilégiés pour découvrir la vérité. J’ai été vraiment touchée par cette relation dans toute son invraisemblance et par le personnage de Bill Murray avec tout ce qu’il a d’aimable, de grandiloquent et par là-même d’agaçant. Comme je voulais parler des petits moments, il y a une scène où ils sont tous les deux dans une décapotable, Sofia Coppola filme l’arrière de la voiture et il y a quelque chose dans cette course un peu vaine qui m’a émue jusqu’aux larmes. On est sensibles en ce moment, non ?