Un refus du « matérialisme »...
"Dans les années quarante, tout comme au tournant du siècle, les droites ne sont toujours que deux : face aux libéraux et aux conservateurs se dressent les révolutionnaires, les dissidents et les contestataires. En vérité, il n’y a que deux réalité historiques représentées par deux catégories analytiques. D’une part, les hommes et les mouvements qui acceptent les principes de base et les règles du jeu en vigueur en démocratie libérale – ce qui implique également une acceptation de fait de l’ordre établi – et d’autre part, ceux qui les rejettent : les révoltés qui tout du demi-siècle précédant l’été 1940 préparent la chute de la démocratie.
C’est bien cette droite révolutionnaire du tournant du siècle qui jette les bases du fascisme. C’est ainsi que, non seulement le fascisme en France, en dépit de sa faiblesse politique, se rapproche le plus du type idéal de fascisme au sens wébérien du terme, mais c’est aussi le pays où l’idéologie fasciste, dans ses aspects essentiels, précède d’une bonne vingtaine d’années l’apparition d’idéologies analogues ailleurs en Europe, notamment en Italie. Le fascisme français apparaît ainsi comme un courant autonome et autochtone à tous égards : en aucune façon il ne saurait être considéré comme une importation étrangère, voire, à partir des années vingt comme une vague imitation du fascisme italien.
Les mouvements fascistes – tous les mouvements fascistes – participent d’une même généalogie : une révolte contre la démocratie libérale et la société bourgeoise, un refus absolu d’accepter les conclusions inhérentes à la vision du monde, à l’explication des phénomènes sociaux et des relations humaines de tous les systèmes de pensée dits « matérialistes ». […].
C’est ainsi qu’émerge de la réalité historique du demi-siècle qui précède la Seconde Guerre Mondiale l’essence du fascisme : une synthèse de nationalisme organique et de socialisme antimarxiste, une idéologie révolutionnaire fondée sur le refus à la fois du libéralisme, du marxisme et de la démocratie. Pour l’essentiel, l’idéologie fasciste est un refus du « matérialisme » - le libéralisme, le marxisme et la démocratie ne représentent que les différentes facettes du même mal « matérialiste » - et elle se veut génératrice d’une révolution spirituelle totale. L’activisme fasciste, coiffé l’élitisme, préconise un pouvoir politique fort, libre des entraves de la démocratie : émanation de la Nation, l’Etat représente la société dans toutes ses classes rassemblées. Le planisme, le dirigisme économique, le corporatisme constituent un élément majeur de la pensée fasciste, en cela qu’ils traduisent, en termes concrets, la victoire du politique sur l’économique et remettent tous les leviers de commande de l’économie et de la société entre les mains de l’Etat.
Idéologie de rupture par excellence, le fascisme signifie le refus d’une certaine culture politique associée avec l’héritage du XVIIIème siècle et de la Révolution Française. Il entend bien jeter les bases d’une nouvelle civilisation. Une civilisation communautaire, anti-individualiste, seule capable d’assurer la pérennité d’une collectivité humaine où seraient parfaitement intégrées toutes les couches et toutes les classes de la société. Le cadre naturel de cette collectivité harmonique, organique, est la Nation. Une nation épurée, revitalisée, où l’individu n’est qu’une cellule de l’organisme collectif ; une nation jouissant d’une unité morale que le libéralisme et le marxisme, tous deux facteurs de dislocation et de guerre, ne sauraient jamais lui assurer. Ce sont là les composantes majeures du « minimum » fasciste : la force du fascisme lui vient de son universalité, de son caractère de produit d’une crise de civilisation."
Z. Sternhell, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Paris, Complexe, 2000, p. 137-138.