Je n’ai pas lu les livres d’Édouard Louis. C’est-à-dire, si lire c’est aller du premier point d’encre au dernier, en traversant l’alignement discontinu des lettres et signes de ponctuation, alors oui je les ai lus. Mais on ne fait pas que ça quand on lit. Je les ai lus, le premier sur un canapé ami un jour de grande chaleur, je suis arrivé à la page 68 je crois, avant de m’endormir, et de reprendre péniblement à mon réveil. Il y a des limites à ma capacité de déchiffrage. Le second à la sauvette dans plusieurs librairies et salons ces derniers jours, me souvenant de l’expérience d’ennui traumatique du premier et me refusant à investir dans un ouvrage que je finirais en deux heures à peine. C’est ma politique personnelle, je n’en suis pas fier, j’achète plutôt au poids, sauf la poésie, et là on en est loin.
Il y a quelque chose qu’on dit peu, dans les éloges ou les descentes des journaux, c’est qu’au-delà d’un sujet choc qui émeut ou agace, d’un travail du langage assez primaire (au sens de rédactions faites à l’école primaire, ce qui n’a rien de déshonorant, dans une école primaire), de l’opposition qu’on dirait parodique de deux discours, le bourgeois et le prolétaire, d’une totale absence d’humour, cette personne écrit très mal. Et pourtant il s’en tient à des phrases simples, plus ou moins longues, sans risques stylistiques, des phrases de tous les jours, des phrases ennuyeuses. Il le dit lui-même d’ailleurs, page 55 : « je formulais des phrases qui n’avaient pas de sens dans ce contexte, je me ridiculisais, je faisais des grandes phrases stupides ». En effet. Supprimer les virgules et les points, contrairement à ce qu’il semble croire, ne rend pas la phrase plus complexe. Délester la ponctuation est un privilège des grands, ne fait qu’alourdir les petits. N’est malheureusement pas Faulkner qui veut. Et pourtant il parle du langage, de la parole qui se déverse, des discours qui se bousculent et se font écho. Et pourtant, il a lu, il lit, on lui offre des livres, il en offre, il s’entête à le dire. De la sociologie, de la littérature, de la philosophie, tout ce qu’il faut pour une tête bien pleine. Il doit avoir l’habitude des phrases, des soigneuses constructions de la pensée, de ces mots circonvolutions, méandres, labyrinthes, associations, transitions. Aussi c’est sans comprendre que je bute sur ses phrases qui parfois n’ont pas de sens et au mieux n’en ont qu’un.
On pourrait avancer comme il le fait qu’il n’écrit pas de fiction, qu’il s’en tient au récit du réel, et quel réel. Alors j’imagine que l’écriture passe à la trappe, ce qui compte est de témoigner. Dans son texte, à plusieurs reprises, il réfléchit à ce qu’est le réel et son énonciation (tout un programme) au détour d’une des ces réflexions pseudo-universitaires si désagréables à lire : « Je veux dire que je créais des liens partout, que toute ma perception, donc ma reconstruction de la réalité était conditionnée par Reda ». D’accord. Le mensonge, la vérité, la mémoire, la perception, la réalité, la subjectivité, tout y est, c’est bien, félicitations. De la non fiction donc, de l’autobiographique traumatique, qu’on va essayer de dire tout en disant l’impossibilité de le dire.
Cependant, il me semble que la non fiction n’implique pas le non style. Et si le but est l’écriture blanche, il y a certains travers à éviter. L’alignement de synonymes soi disant pour mimer le mouvement de la pensée comme on dit, ça ne marche pas à tous les coups : si la moitié de son visage est « happée » par la nuit, elle n’a pas besoin d’être « absorbée » en plus. Et je ne vois pas pourquoi, alors que le « mensonge collectif enflait », il aurait aussi besoin de « gonfler ». On a compris, il enfle. Il n’y a pas de synonymes, quelqu’un qui dit lire Claude Simon devrait le savoir, il y a toujours un mot juste suivi d’un mot juste, même pour singer l’hésitation. De même pour ces corrections « ou plutôt » qu’il emprunte encore à Simon sans succès parce qu’elles ne font en rien avancer le récit. La médiocrité des discours rapportés, la cadence dégueulasse des commentaires lettrés ne viennent rien arranger. Et puis il n’y a presque jamais de belles (ou d’horribles) images, ce qu’on appelle des métaphores plus ou moins, et c’est triste même si c’est voulu. J’en ai relevé deux quand même, que j’ai bien aimées : quand il parle des cris comme s’« ils existaient avant l’arrivée des hommes et que les hommes n’étaient que des instruments inventés pour les pousser » et quand le personnage de la sœur parle de « grenouilles sur une boîte d’allumettes ». C’est mignon mais c’est peu. Et puis il y a des choses qui m’énervent davantage que le style, quelques réflexions en passant dans lesquelles, non content de s’égayer en banalités, il dit des bêtises : « il suffit de regarder dans l’Histoire, même dans les contextes les plus contre nature et les plus atroces, les hommes s’ajustent, ils s’adaptent ». D’accord je vais regarder, il faut juste que je trouve Cette Histoire là, avec son H.
Quand on se pare d’autorités, ces Foucault et Bourdieu qu’on a vu ressurgir si rigolos sous la clavier de Laurent Binet, qu’on sent bouillir dans le récit de Louis, on prend le risque de se les voir retourner. Il y a dans un texte de Foucault une très jolie phrase, « L’imaginaire se loge entre le livre et la lampe ». La concision qui laisse à rêver, l’oxymore foucaldien : au-delà de l’énonciation si claire de ce qu’est le travail de l’écrivain, elle me fait me demander quelle forme avait la lampe du bureau de Foucault, quelle distance la séparait de la surface des pages. Elle me fait aussi me dire qu’Edouard Louis a lu son Foucault et son Bourdieu dans le noir, sans ampoule, qu’il en a fait une mauvaise et simpliste application pratique, et qu’alors au diable l’imaginaire. J’ai encore dans la tête un souvenir de Foucault répondant vertement à un journaliste mal avisé comme il savait le faire que son travail n’a aucun lien avec sa vie, que les deux sujets sont complètement séparés. On sait que ce n’est pas vrai, que Foucault ment par pudeur, et c’est ça qui est beau.
C’est bien bas d’attaquer sur l’écriture, de se moquer des références, ça fait mépris de classe, je m’en excuse. Chacun écrit ce qu’il veut, s’il est chanceux le publie, mais il y a tout de même quelque chose d’indécent à lire ce récit d’évènements si personnels aujourd’hui. Entre son premier et son deuxième livre, il s’est passé des choses, près de la République, près de chez lui donc. Des choses graves et tristes, des révélateurs faisant de cette littérature autocentrée, la littérature des rides du nombril comme dit quelqu’un je ne sais plus qui, un objet plus seulement ennuyeux mais inquiétant et obsolète. En France ces quinze dernières années, les années terrestres où j’ai lu, s’est développée une catégorie de récits à la mode où l’on parle de soi, de ses traumatismes, de son corps en souffrance, de sa recherche de tendresse. L’individu y est roi, il est le centre et de ce centre il se contemple. Il est facile de l’éviter en temps normal, en général ses avatars sont d’ailleurs réunis sur une seule et même table de librairie dont on s’écarte d’un pas de côté. Mais arrive un moment où elle ne peut plus être ignorée. Arrive un moment où l’on rêve de lire dans sa langue quelque chose de beau parce que nécessaire, où l’on est fatigué de se rabattre sur le rayon des lettres étrangères pour trouver le monde réfléchi.
C’est peut-être l’écart entre l’espoir du titre, Histoire de la violence, et la déception à la lecture qui m’a le plus énervé. Utiliser la pompe de ces mots, « histoire » et « violence », pour aboutir à ce récit médiocre n’est pas sans conséquences. La première fois que j’ai entendu parler de cette Histoire, sans rien savoir de son contenu, j’étais assez excité, je trouvais ça culotté, je mettais des espoirs en Louis me disant qu’après son livre thérapie il allait voir les choses en grand, je pensais à un autre Livre des violences, celui de William-T Vollman. Chez ce dernier la lampe est très éloignée du livre, l’archéologie fonctionne, même si l’entreprise est vouée à l’échec. Après avoir fini le livre de Louis, où l’on ne retrouve qu’une version caricaturale de l’anatomie de la violence politique que propose Vollman, je pensais à d’autres lectures, j’essayais de me constituer une bibliothèque de la violence, contre ce récit mal léché, pour me rassurer.
Raconter une violence personnelle, montrer toute l’ampleur de son impact sur la vie de l’auteur, quelqu’un l’a fait admirablement, ayant clos il y a peu son cycle introspectif. Il s’agit d’un autre Edouard, ou plutôt un Edward, Edward St Aubyn, un Anglais certes, un aristocrate certes, un hétérosexuel certes, sans problème d’argent certes, un brin égocentrique certes. Mais il sait parler de la souffrance du corps occupé. Ses cinq premiers romans disent comment les viols à répétition pratiqués par son père durant toute son enfance, sur lui et sur sa mère, l’ont conduit à prendre beaucoup de drogue, à ne jamais se fixer, à haïr sa famille. Cela pourrait ressembler à cette littérature du nombril en croix, mais rien n’en est plus éloigné. St Aubyn a un avantage sur Louis : il est britannique, donc doté de cet humour à toute épreuve. Il n’y a qu’à voir les titres de ses récits, dans l’ordre en français : Peu importe (sur les abus paternels), Mauvaise nouvelle (sur la mort paternelle), Après tout (sur une tentative de suicide), Le goût de la mère (sur l’alcoolisme), Enfin (sur la mort de la mère). Les jeux de mots, le ton et l’esprit de sa narration lui permettent avec élégance de dire les sévices, en provoquant chez son lecteur des émotions plus complexes que les simples dégoût ou empathie, du rire aux larmes.
Faire l’histoire de la violence via une expérience personnelle, raconter au travers de corps et d’histoires singulières la violence d’une société, quelques uns l’ont fait également. Il y a par exemple ce livre de Javier Cercas publié l’année dernière en France. Comme Édouard Louis, l’auteur commence par nous dire que tout est vrai dans son livre. Puis, par un ample effet de miroir, il nous raconte l’Imposteur Enrique Marcos, qui a inventé sa vie, a fait croire à l’Espagne et au monde qu’il avait été résistant anarchiste, avait émigré en France à l’avènement de Franco pour finir emprisonné dans un camp de concentration nazi comme prisonnier politique. Il a menti et reçu les honneurs dus à son mensonge pendant des décennies, jusqu’à ce qu’un historien courageux révèle la supercherie. Cercas se sert du personnage, dont il retrace en parallèle les vies, inventées et vécues, pour nous dire qu’il faut nous méfier de celui qui prétend restituer le réel, de celui qui s’appuie sur la violence pour s’élever. Il y aussi toute l’œuvre de Juan Marsé, un autre espagnol, que Roberto Bolaño présentait comme le plus grand romancier vivant, et je suis plutôt d’accord. D’abord parce qu’il écrit à la troisième personne et c’est génial, ça ne se fait plus beaucoup. Ensuite parce qu’il raconte le siècle passé, revient sur les strates de violence historique de son pays, la guerre, le franquisme, l’ouverture, la démocratie chancelante, en faisant se répondre et se confondre les époques, en n’affirmant rien mais en évoquant tout ce qu’on n’a pas connu. Lui aussi fait de la sociologie mais n’emploie pas le mot, de la sociologie urbaine même, son terrain est à peine Barcelone, des parcelles de Barcelone, celles de son enfance pauvre : et de découvrir avec étonnement que les romans, avant Edouard Louis, étaient déjà sociologiques.
Faire l’histoire de la violence universelle, une histoire totale de la violence, d’autres l’avaient envisagé. Derrière Michel Foucault il y a Walter Benjamin, et après Benjamin il y a Sebald, qui lui aussi n’aime pas ses prénoms. Il a mis en pratique dans ses romans ce que Benjamin n’avait fait que théoriser, pris de cours par la violence. Ses récits parlent souvent de personnes ayant fui leur pays, étrangers dans un autre, qui perdent la mémoire, vivent dans ce que la violence laisse à l’homme. Ils me parlent beaucoup plus aujourd’hui que ceux d’Édouard Louis, alors même que Sebald est mort l’année du 11 septembre, n’a pas vu ce qui s’en est suivi. Plutôt que de violence, il parle de destruction, et il en fait l’histoire à sa manière, si éloignée de celle des historiens, mais qui pour moi donne à voir ce fameux pouvoir de la fiction : il parle de la Shoah mais aussi de la destruction des villes allemandes par les bombardements alliés, de la colonisation et de ses suites sans proposer la lecture psychologique calamiteuse voire réactionnaire que nous sert Louis, il parle de l’océan pollué, des arbres coupés, des papillons empoisonnés, de la disparition de la nature, il lit les villes comme des cimetières, il nous rappelle les strates de chaque bâtiment connu, ce qui se cache sous les belles pierres. Dans chacun de ses livres se trouvent aussi un ou plusieurs personnages homosexuels aux amours contrariés, qui subissent une violence sourde toute leur vie, mais chez Sebald la dénonciation laisse place à la mélancolie, l’effusion à la pudeur. Tout n’est que destruction, mais dans la destruction peuvent se trouver de belles choses auxquelles se raccrocher : dans l’enfilement des discours rapportés, dans l’emboîtement des archives qu’il consulte et reproduit, dans l’apparition des photographies qu’il utilise en contrepoint, on lit toute la violence et toute la beauté du monde.
J’ai lu ces écrivains, je les ai même achetés, tous. C’est-à-dire, si lire c’est rechercher, construire et trouver, en traversant l’alignement discontinu des lettres et signes de ponctuation, un point de vue sur le monde qui m’éclaire, me rassure ou m’effraie, alors oui j’ai lu St Aubyn et j’ai lu Cercas et j’ai lu Marsé et j’ai lu Sebald et j’ai lu Simon et j’ai lu Faulkner mais je n’ai pas lu Louis. Car il n’y a rien à y trouver, il ne m’éclaire pas, ne me dit rien du monde, ne peut ni rassurer ni effrayer. J’ai le même âge que lui à quelques mois près je pense. J’admire les personnes qu’il admire, je lis ce qu’il lit, mais je ne le comprends pas. Peut-être cela tient-il d’un défaut de lecture de ma part. Peut-être aussi que je n’aurais jamais dû lire ce texte. Il y a, à l’opposé symétrique de la littérature des rides, une autre catégorie, qui éveille davantage ma sympathie : la littérature des tiroirs, celle qu’on garde pour soi, celle qu’on ne peut pas ne pas écrire mais qu’on range dans un coin, celle qui n’est destinée à personne d’autre qu’à soi et peut-être au brocanteur impromptu qui achète le meuble et ouvre le tiroir, y découvrant les murmures et l’effroi. Cette littérature tend à disparaître, on perd l’usage du tiroir, bientôt les bureaux n’en auront plus besoin. Mais moi j’ai mon tiroir et je m’en sers. Foucault sous sa lampe et ses livres avait aussi je pense un tiroir bien fourni. Barthes également avait son tiroir, là où il cachait ses désirs et son usage du langage ordinaire, des salauds d’éditeurs le lui ont vidé après sa mort. Pour sa part, il faut croire qu’Édouard Louis y a déjà renoncé.