J’en avais assez de toutes ces histoires de survivants. Pendant des années, je n’avais pensé qu’à ça. Maintenant j’en avais assez. Vraiment assez. Je me disais que peut-être en en ayant assez c’était le début de ma guérison parce que moi aussi j’étais malade. Et je le suis toujours. C’est une maladie cyclique et chronique. Je prends tous les jours des médicaments pour mon humeur. C’est une maladie de l’humeur. D’ailleurs quand je suis de très bonne humeur il faut que je me méfie. Il faut que je perde vite cette trop bonne humeur sinon moi aussi j’irai à l’hôpital où l’on m’enfermera. Si je suis sans humeur, sans humeur du tout, sans envie de rien alors personne ne me voit et je ne vois personne, alors on ne m’enferme pas. J’ai pensé un peu naïvement qu’en en ayant marre de penser aux survivants et à ceux qui ne le sont pas j’arrangerais mon humeur et ma maladie, puis j’ai lu que ce n’était pas possible, que ma maladie était liée à mon état de nourrisson, que moi nourrisson je n’avais pas remarqué que j’avais un père, enfin que ma mère ne m’avait pas laissée remarquer cela, enfin que ma mère et moi étions trop liées et que ce lien-là m’avait été fatale. Ce n’est pas vrai puisque quand j’étais petite je disais toujours que je voulais un mari comme mon père. Ce n’était donc pas vrai mais ça ne changeait rien.
Et ce n’était pas un trou que j’avais dans mon tissu, un trou qu’on pouvait éventuellement réparer, mais c’est que le tissu lui-même était foutu et qu’il n’y avait rien à faire. Donc je peux continuer à penser aux survivants et à ceux qui sont morts mais je n’y pense plus, sauf quand mon beau-frère m’y fait repenser. Ou quelqu’un d’autre. Ou quelque chose d’autre.
Chantal Akerman, Ma Mère rit, Mercure de France, 2013