« Demain. Je saurai demain.
Ils auront décidé. Ils auront choisi.
Dans la pénombre de ma cellule, la lune ancienne pour seule compagne, je revois les an- nées qui ont filé.
Devant moi, elles s’animent.
Et je te revois Amore. Ton sourire, mon abandon.
Lumières infinies, parfums enivrants, tissus vaporeux. Les rires gourmands, regards allé- chés.
Les couleurs de Venise au printemps.
Le rouge sur mes lèvres, l’or dans mes cheveux, la soie sur ma peau. Et les livres, l’odeur du papier fin, de l’encre séchée. L’odeur de la poésie et de l’amour entre les pages frois- sées.
Dans l’humidité de mon cachot, je frissonne, j’attends, je guette et les heures pâles s’éco- ulent lentement.
Demain, je saurai demain.
Si je vis, si je meurs.
Ils disent que je parle trop.
Fort.
Que je parle trop fort. Que mes mots écorchent chaque page de leur livre sacré.
Ils parlent de Dieu, de la honte, ma honte, du châtiment divin. Ils parlent de souillure, ma souillure et du péché de chair.
Ils ne comprennent rien, savent si peu de choses.
Ma vie, je l’ai empoignée à bras le corps, elle n’a pas eu le choix, je l’ai adorée, incendiée. J’ai écrit chaque mot avec extase et adoration.
Ils disent que je dois brûler en enfer.
Que ce corps impur sera purgé par les flammes.
Ils disent que j’aimais avec trop de passion. D’emportement, de vigueur.
Que j’aimais trop.
Fort.
Que j’aimais trop fort.
Caresses, corpo a corpo, souffle court, peaux luisantes. Débordement, gouffre d’amour et jouissance brûlante. Amore aspettami. Nos grandes chevauchées nocturnes. Ma vie de plaisir. Amore, ti prego. Nos heures sombres et sensuelles. Senza te non posso. Ma chair dure, mon regard féroce et cette chevelure flamboyante éparpillée sur l’oreiller.
Une vie entière résumée en une nuit d’amour.
Et tout s’est arrêté. Brusquement, notre existence arrachée. C’en était fini de la beauté des rimes et des matins éternels enveloppés de langueur.
Les hommes en robes noires ont tout saccagé.
Agenouillée de force, le visage rabattue sur le sol glacial, j’écoutais « catin, mauvaise vie, littérature dépravée, courtisane, sordide, débauchée ».
Et puis « sorcière ».
J’ai relevé la tête.
Sorcière.
Le vieil homme sombre, face à moi, les yeux brûlants de haine « sorcière ! » me pointait du doigt avec dégoût « vous avez ensorcelé les hommes, les grands. Venin maudit, po- tions puissantes de la pécheresse qui a fait plier un roi ! »
J’ai dissimulé un sourire. Fornication Royale, une nation entre les mains de la putain.
Le vieil homme a continué, « virile ! » qu’il disait. Entre les draps, comme entre chaque page de ma vie, « virile et bestiale ». Impardonnable ! Maudite femelle que je suis !
De désespoir j’ai hurlé « et quoi ? De quoi dois-je m’excuser ? Je n’ai fait que jouer les cartes que les hommes m’ont données. Détestez-moi, brisez-moi, je ne serai jamais que le reflet de vos propres péchés... »
Pendant que l’homme en noir m’accusait, parmi la foule je t’ai vu, nos regards se sont croisés, aimantés. Foudroyés, Mio carino. Tu te souviens ? Foudroyés par la rage, le désir de vivre et de nous aimer. I nostri due cuori battevano all’unisono.
Je t’ai vu, mais tu n’as pas bougé. Je t’ai souri, tu as détourné les yeux.
Tu aurais pu te dresser, me défendre, crier ton amour pour moi. Tu aurais pu...
Je te pardonne Amore. J’ai bien compris, je ne suis pas l’épouse, pas celle pour qui l’ont se bat.
Je suis celle, depuis toujours, qui prend les armes et qui y va.
Seule.
C’est la vie que j’étreins, les dévots que je choque. Et c’est l’église qui enrage.
Je ne me laisserai pas abattre.
Ceux qui voudraient me voir docile, conciliante, les yeux baignés de larmes, madone sup- pliante, cherchant la miséricorde à bout de bras, je ne leur cèderai rien. Ma tête sera droite, mon regard franc, le jour où je marcherai vers l’échafaud.
Je ne suis pas une Cendrillon, aucune marraine ne m’a aidée.
Pas de prince pour venir me sauver.
Chaque nuit de mon existence, bien après les douze coups de la cloche, j’ai gagné ma place.
J’ai aimé, j’ai joui, j’ai écris.
Ils disent que j’écris trop fort.
Que ma plume est aussi fine qu’un couteau à leur gorge. Ils ignorent à quel point. Je suis la plus dangereuse de toutes les catins. De toutes les sorcières.
De toutes les femmes. »