Défi d’écriture 30 jours pour écrire, 24 août
Thème : le téléphone sonne/vertige
Le téléphone sonne et je l’attrape sans y penser, les yeux toujours fixés sur mon écran d’ordinateur, ma tasse de café à la main. Sans doute un démarcheur ou que sais-je. A ce stade, je vérifie vraiment par acquis de conscience, parce que basiquement personne ne m’appelle. On m’écrit ou on m’ignore. C’est comme ça qu’on communique en 2025.
Je me fige en voyant le nom qui s’affiche à l’écran.
Je sens mon cœur s’emballer. Dans le même temps tout mon sang quitte ma tête pour redescendre soutenir mes entrailles brutalement nouées. Un vertige m’enveloppe et me fait tourner la tête si vite que je pourrais en vomir. Ce n’est même pas de la terreur, c’est une impossibilité cosmique qui s’impose à moi, et la seule réaction que je peux avoir est de me tétaniser.
Le téléphone continue de sonner.
Je ne peux pas ne pas répondre.
Je le regretterai jusqu’à la fin de ma vie si je ne répond pas.
« Allo ? » dit le téléphone.
La voix est masculine. Pas Lila. Vraiment pas.
Hésitante, aussi, la voix. Grave, qui pourrait être forte, mais qui ne sait pas trop quoi faire, quoi dire.
« Allo ? » répète la voix qui n’est pas la voix de Lila du tout, mais celle d’un homme qui a l’air encore plus perdu que moi. Maladroit. En train de se demander s’il ne commet pas une énorme erreur et prêt à raccrocher à tout moment.
C’est ça qui me décide à enfin parler à mon tour :
Je tremble. Je veux savoir ce qui se passe mais je ne peux pas poser de questions.
Je repose délicatement ma tasse sur le bureau et j’attends.
Toujours hésitante, la voix continue :
― Oui, bonjour, je vous appelle parce que vous avez laissé plusieurs messages sur mon répondeur, et… je crois que vous vous addressez à l’ancienne propriétaire de ce numéro. Donc je voulais vous prévenir que maintenant il a été attribué à quelqu’un d’autre. A moi, du coup. Voilà.
Mystère résolu. Lila n’est pas revenue d’entre les morts pour m’appeler. Et appeler son ancien numéro n’est plus ma bouée de sauvetage quand la tristesse m’envahi et que je ne tiens vraiment plus. Il y a quelqu’un d’autre au bout du fil maintenant.
Mon dernier lien avec elle est rompu. Ce fil s’est brisé.
Un fil. Un coup de fil. J’ai un demi-rire au milieu des sanglots qui commencent à monter.
La voix ajoute, inquiète :
― Je suis désolé… j’ai pensé que c’était mieux d’appeler que d’envoyer un sms, parce que ça avait l’air d’être une… relation importante.
J’arrive péniblement à balbutier quelques mots. Peu à peu, le vertige se calme, remplacé par la glace transperçante de la douleur, que je connais si bien.
― Oui, c’était… quelqu’un de très important. Très… je savais que… je pensais que personne n’entendrait… c’était juste…
― Je suis vraiment désolé… J’ai été un peu surpris par les messages, mais c’est ce que je me suis dis, que c’était plutôt des messages en souvenir de quelqu’un, donc… enfin voilà, ça me semblait mieux de le dire en personne. Encore désolé.
C’est vrai. Il a bien fait. Même si j’ai failli faire un malaise en voyant le numéro s’afficher. Recevoir seulement un message écrit aurait été bien trop dur, bien trop froid. Je murmure :
― Merci. C’est… c’est gentil.
― C’est normal. J’espère que ça va aller. Encore désolé.
― Non, c’est bon. Je… c’est moi. Je n’ai pas… Je ne pensais pas que… Mais ça va aller. Ne vous en faites pas. Ça va aller.
― Ok. Alors, heu… Bonne journée. Et bon courage.
Je ne sais pas trop ce que je lui souhaite. Je n’ai juste rien de plus à dire et pas la force de me concentrer sur quelqu’un d’autre. Le point important c’est que c’est fini.
Lila est morte et tout le reste est fini.
Je retourne le téléphone, face contre le bureau. Je n’ai plus envie de le voir.
Je reviens vers mon écran, mon café, et ma vie.