Sa famille est celle des Amakiir. Les roses de cristal pour le commun des mortel. Son enfance fût brève car lorsque Kheian fêta son dix-neuvième hiver, les guerres porcines débutèrent. Émergeant des profondeurs de l'Outrerre, un clan Orc inconnu réclama le domaine elfique de ses ancêtres. Rapidement rejoint par leurs cousins de la surface, descendant des montagnes et surgissant des profondeurs des forêts, leur nombre devint considérable. Le conflit durerait plus d'une trentaine d'années.
Combattant atypique, Kheian intégra une troupe d'éclaireurs, apportant un support arcanique ainsi que des prouesses martiales plus que bienvenues à ce rôle. Quand bien même lui-même ne présentait que peu d'affinité à ce poste, maladroit et peu discret pour un elfe, il devint un membre clé du groupe. Ses sorts utilitaires et offensifs, et notamment le familier astral que jamais l'ennemi n'identifia, firent la différence. C'est grâce à Kheian qu'après trente-quatre ans de ce conflit, ils prirent en embuscade les généraux orcs derrières leurs lignes alors que leurs frères affrontaient le principal de leurs troupes dans la vallée en contrebas. Aujourd'hui encore, Kheian garde un fragment de la bannière de ce chef de clan, partagée entre les survivants de leur troupe. Mais même victorieux, les elfes savaient qu'ils avaient perdus plus que leurs ennemis : une nouvelle marrée verte pouvait surgir une cinquantaine d'années plus tard alors qu'il faudrait plusieurs siècles aux elfes pour panser leurs plaies.
Aujourd'hui, vétéran d'une guerre gagnée dans la douleur, Kheian cherche un but à sa vie. Car tout guerrier qu'il soit, ce n'est pas la voie d'un elfe de rechercher une nouvelle guerre à mener. Accompagné de son familier, arborant généralement l'apparence d'un innocent lapin de garenne, il propose ses services d'enchanteurs pour gagner de quoi remplir son estomac. Le principe est simple : arriver dans un village, proposer de réparer magiquement quelque outil que se soit, voyager au village suivant. Et si une quelconque menace venait à interrompre ce cycle, celle-ci viendrait à constater que d'une simple pensée, Kheian peut toujours matérialiser la hache de bataille qu'il mania durant les guerres porcines. Et qu'une décennie de paix n'a pas émoussé ses compétences martiales.
crdt Travis Hanson
Fiche lvl 3
Race Haut-Elfe
Dex +2 Int +1
Infravision, avantage contre le charme, immunisé aux magies soporifiques et sommeil remplacé par la transe.
Compétence : Perception
Oraison : Prestidigitation
Langues : Commun, Elfique, Orc
Répartition de base des caracs : for 15 int14 cha13 cons12 dex10 sag8
Background Soldat éclaireur
Compétences : Athlétisme, Intimidation
Compétent aux jeux de cartes et à la conduite de véhicules terrestres
Trait de personnalité : J'ai un cruel sens de l'humour
Ideal : J'ai perdu trop de compagnons et suis lent à m'en faire de nouveaux
Lien : Lorsque les gens suivent aveuglement les ordres, ils embrassent malgré eux la tyrannie
Défaut : Je mangerais mon armure plutôt qu'admettre que j'ai tord !
Classe Guerrier :
Bonus de sauvegarde en Force et en Constitution
Compétences : Acrobaties, Histoire
Style de combat : Duelliste (+2 en dégats au CaC si une main libre)
Second souffle : 1d10+niveau de classe regen (recharche en repos court)
Pic d'adrénaline : obtiens une seconde action principale à ce tour (recharge en repos long)
Archétype martial : Chevalier Eldricht
Oraison : Réparation, Rayon de froid
Sorts : trouver familier, bouclier, chute de plume
Armes liées : une hache de bataille et une épée batarde (action bonus : peuvent être téléportée à la main de leur propriétaire si sur le même plan d'existence)
Homebrew : lancé d'armes dénuées de la règle "jet"
La hache de bataille, versatile, peut être lancée comme si celle-ci bénéficiait de la règle jet (for pour toucher, for en dégâts) mais toujours avec un désavantage.
Stuff
Insigne de mérite elfique, fragment de bannière orque, jeu de cartes, vêtements communs, réserve de plumes, magnétite, herbes, charbon et encens. 3po
Hache de bataille (1d8/1d10), Epée batarde (1d8/1d10), Arbalète légère (1d8)
Pack d'explorateur, Cotte de mailles (+16CA, dvg furtivité)
stats sommées : for15 int15 cha13 dex12 cons12 wis10
modificateurs : +2for, +2int, +1cha, +1dex, +1cons -1sag
CA standard : 16
Points de vie : 25
Bonus d'efficacité : +2
Courant à perdre haleine, Enguerran filait droit vers la chaumière, talonné par l’écho du massacre en cours. La porte claqua lorsqu’il pénétra dans la demeure, faisant sursauter son père attablé. Celui-ci dévisagea le garçon essoufflé d’un œil hagard avant de se détourner. Il pesta en constatant qu’il venait de renverser sa bouteille.
Par la Dame, Enguerran ! Qu’est-ce qui t’a pris de…
Des monstres, parvint-il à souffler entre deux inspiration. Y sont en train…. remonter le village…
Son visage changea de couleur en un instant. Il se releva maladroitement, renversa sa chaise et entreprit d’ouvrir le cadenas scellant la malle accolé à un mur.
Combien sont-ils ?
Beaucoup, fut la seule réponse que put lui fournir son fils.
Il grogna dans sa barbe et parvint enfin à ouvrir le coffre improvisé, les mains tremblantes. Une seconde il contempla l’épée et la cotte de maille qui y trônaient. Puis jeta un œil à la porte restée ouverte devant laquelle plusieurs personnes paniquées passèrent. Enfin il se tourna vers Enguerran.
Papa ?
Ne restons pas là, déclara-t-il en s’emparant de l’arme.
Laissant là la cotte, il referma le coffre sans prendre la peine de le verrouiller puis attrapa la main de son fils.
A peine à l’extérieur, l’air siffla, suivi d’un choc étouffé. Tous deux se tournèrent dans cette direction : une femme était clouée au mur de leur chaumière, harponnée en pleine course par une lance plus grande qu’elle. Il s’agissait d’une lainière du village. La surprise était visible dans son regard alors que doucement sa tête s’inclinait, le rouge lui montant aux lèvres. Puis son visage leur fut caché par sa chevelure blonde lorsqu’elle s’affaissa, les pieds à quelques centimètres du sol.
Un beuglement guttural suivi rapidement et Enguerran fut entrainé par son père avant de pouvoir en apercevoir la source. Clopinant comme il pouvait, suivant le rythme imposé, l’enfant entendait tout autour les cris de panique auquel répondaient des cors de guerre. La brise charria jusqu’à eux l’odeur de la fumée, bien qu’aucun feu ne soit allumé. Aucun visible du moins.
Jeannot !
Son père identifia l’individu le hélant et arrêta enfin de courir. De ce que savait Enguerran il s’agissait d’un ancien soldat, tout comme son père, qui avait troqué l’épée contre faux et charrue. Une balafre écarlate striait son crâne dégarnis et sa chemise était déchirée.
Où sont Josh et Gaston ?
Un peu partout ! répondit l’autre en agitant un bec de corbin de facture artisanale. Ses saloperies les ont choppés près du puit !
Jeannot grimaça puis lui fit signe de les suivre, mais son compagnon les retint.
Où qu’vous allez ? Le village entier est encerclé par ces bêtes !
Le père balbutia, échangea un regard avec Enguerran, tout aussi surpris que lui. La peur qu’il lut toutefois dans les yeux de son père la glaça sur place.
Au fort, décréta Jeannot après un instant.
Le fort n’était une vieille tour où logeait la poignée de milice assurant l’ordre. Plusieurs détenus y étaient actuellement retenus, bandits ayant raté le vol de plusieurs chevaux à l’un des villageois quelques jours auparavant. La moitié du village leur était tombé dessus et ils avaient eu de la chance de ne pas être lapidés…
Le fort est au bord du village, ils doivent déjà y être ! protesta-t-il.
Pas sûr. Et une fois barricadés à l’intérieur nous pourrons aviser quoi faire.
Cela ne l’enchantait guère, mais après un instant de réflexion, l’ancien soldat acquiesça. Leur course reprit donc, plusieurs personnes venant se greffer à leur petit groupe.
Comme son père le tirait par le bras dans leur course effrénée, il faillit être projeté en avant. Jeannot s’était arrêté net, vite imité par l’homme au bec de corbin et une poignée de villageois. Avant qu’il ne puisse voir quoi que ce soit, son père le tira derrière lui. Ce n’est qu’à ce moment qu’Enguerran put découvrir pourquoi ils s’étaient brusquement arrêtés.
Il pouvait deviner le contour du fort dans le lointain. Et ce malgré l’obscurité. Mais sur leur chemin se dressait une créature qu’il n’aurait pas cru voir un jour de ses propres yeux. Celle-ci se tenait debout comme un humain et c’était à peu près le seul point commun entre eux. Ses chevilles comportaient une articulation supplémentaire et se terminait par des sabots qui grattaient nerveusement la poussière. A l’exception d’un pagne, cette chose était nue bien que recouverte d’une fourrure rêche qui ne dissimulait pas sa musculature impressionnante. Son visage en revanche n’avait plus rien d’humain. Il avait un museau allongé en guise de gueule et deux cornes dressées vers le ciel surplombaient des yeux aux iris horizontaux. Des yeux de chèvres qui reflétèrent les flammes montant sur un côté lorsque la bête beugla sauvagement.
Restez derrière, intima Jeannot d’une voix mal assurée, l’épée au poing.
Arrière monstre ! s’écria l’autre homme en chargeant.
Personne d’autre n’eut le cran de le suivre. Agitant son bec de corbin, il sembla également prendre par surprise l’homme-bête qui leva trop tard le bras pour parer le coup. Un coup vicieux qui était en réalité une feinte. La pointe de l’arme se glissa sous le poignet bardé de bracelets du monstre pour venir lui mordre profondément la cuisse.
Oui ! s’écria Enguerran à cette blessure sanglante.
Néanmoins si la créature en souffrit, elle ne le montra pas. Le temps que l’homme dégage le pic de son arme, l’homme-chèvre lui planta profondément dans l’abdomen le javelot qu’il tenait de la main opposée. L’arme lui ressorti dans le dos sans éclaboussure. Pour autant, une tache sombre entoura rapidement sa veste de lin. Son hurlement de panique et de douleur leur vrilla les tympans.
Devant le groupe paralysé par ce retournement soudain, le mutant lui prit la tête entre les mains et lui asséna un violent coup de boule. Le cri cessa en même temps que son nez volait en éclat. Il tomba mollement au sol, le visage méconnaissable.
Courrez ! s’écria Jeannot en retrouvant ses moyens, le monstre se tournant déjà vers eux.
Tendant le bras, il indiqua la direction opposée à celle d’où avait surgit l’homme-chèvre et y entraina Enguerran. Le jeune garçon eu tout juste le temps de voir la bête arracher froidement le javelot du corps encore chaud avant de passer un coin de mur. Un beuglement bestial les poursuivit toutefois alors qu’ils contournaient plusieurs masures.
Ils débouchèrent enfin face à la tour tant désirée. La porte à une centaine de mètres était fermée, mais la lumière timide d’une bougie était visible au premier étage. A cette vision, Enguerran sentit ses jambes s’alléger dans leur course. Jusqu’à ce qu’un choc d’une violence inouïe le projette à terre. Il vola plusieurs secondes avant de rouler sur le dos, complètement sonné par sa chute. Les oreilles remplies de mugissements et de cris de panique, il se força à se redresser sur les coudes.
Malgré son vertige, il vit clairement son père tenu à la gorge par une créature plus grande encore que la précédente. Il avait lâché son épée et agrippait le poignet du monstre des deux mains, les pieds éraflant le sol. Derrière eux plusieurs formes sombres s’agitaient autour des autres fuyards, plaqués au sol pour la pluparts. Il entendait plus qu’il ne discernait ce qu’il s’y déroulait : coups étouffés, tissus déchirés, pleurs de femme, gargouillis et mugissements. Des rires aussi, bestiaux, alors que les monstres mutilaient les uns et exécutaient les autres. Et son père qui brusquement cessa de se débattre, une dague enfoncée dans le ventre. Il roula à son tour au sol, son regard trouvant celui de son fils à peine rétablit debout.
Enguerran chuta en arrière, horrifié. Son univers volait en éclat, démoli par la lame de cette créature. Renâclant, l’humanoïde à tête de bouc se détourna du corps de Jeannot et s’avança d’un pas assuré vers le garçon. Luttant contre l’effroi, il recula dans la boue, jouant des talons et s’écorchant les coudes. Plus rien n’avait d’importance. Seul s’éloigner de ce monstre importait. Ses compagnons beuglèrent de triomphe en levant leurs armes comme lui levait une hache immaculée, jusque-là fixée au dos de son harnais. L’enfant roula sur le ventre et ferma les yeux en se prenant la tête.
Le supplice dura de longues secondes, qui semblèrent un temps infini au garçon. Mais le coup salvateur ne vint pas. Lorsqu’il osa ouvrir un œil, il constata que la porte du fort était ouverte. Un individu se tenait dans l’encablure, la lumière de plusieurs torches soulignant sa silhouette. Il était torse-nu, arborant de simples lambeaux tachés et avait une épée au poing. Les hommes-bêtes s’étaient tus, surpris de cette apparition. D’un pas lent, le nouveau venu s’avança. Puis il prit une pose de combat, défiant les monstres d’approcher. Ces derniers furent prompts à retrouver leur ardeur et rugirent de nouvelles acclamations. Le bourreau d’Enguerran semblait ne plus le voir : il n’avait d’yeux que pour cet inconnu. Enjambant l’enfant, il s’ébroua et chargea, hache levée.
Après seulement trois enjambées le mastodonte bondit en avant, donnant un maximum d’amplitude à sa frappe sourde. Enguerran voulu prévenir l’homme, lui intimer de bouger, mais fut pris de vitesse. Tout comme la créature. En un instant et avec quelques étincelles, le combattant dévia la hache malgré la force effroyable du coup. Puis il évita d’être plaqué au sol d’un pas de côté. Il dépassa l’homme-bête en se redressant dans une giclée vermeille. Aussitôt l’homme-bête beugla de douleur et s’effondra en avant, le jarret sectionné. Dans son dos le guerrier torse nu leva le bras, pointe d’épée vers le blessé, avant de vigoureusement l’enfoncer jusqu’à la garde dans la fourrure. La lame ressortie sous le cou de la bête empalée à la base de la nuque. Ce n’est que lorsqu’il retira son épée que le corps s’effondra en gargouillant.
Avec un calme étonnant il fit volte-face et dévisagea les autres mutants d’un regard écarlate. Cette rapide démonstration avait douché leur enthousiasme. Mais pas leur soif de sang. Ils se ruèrent en beuglant, tous à la fois, sur l’humain. Par réflexe Enguerran se recroquevilla pour ne pas être piétiné… mais le combattant le dépassa le temps d’une respiration et intercepta leur charge.
Mécaniquement, Enguerran osa relever la tête. Et découvrit une scène qui se grava au plus profond de son esprit. Entouré d’au moins cinq créatures à tête de boucs, toutes plus grandes que lui, l’individu luttait. Seul. Armé d’une épée contre plusieurs haches, flamberges, lances et même un fléau. Il se fendait et esquivait à une vitesse inhumaine, frappant du pied d’un côté et tranchant un poignet de l’autre. Enguerran le vit même effectuer une brusque flexion et esquiver un coup de lance venu de derrière que l’enfant lui-même n’avait pas vu venir. En un éclair sa botte vint frapper l’articulation de la cheville de l’attaquant. Avec un craquement sinistre, son propriétaire roula au sol et mugit de douleur. Et déjà l’homme était debout, parant de justesse un coup au chef d’une flamberge immense. Il ploya sous l’effort mais ne céda pas. Coinçant l’arme dans le quillon de son arme, il parvint à pivoter de côté en entrainant la flamberge. La pointe de l’épée longue vint érafler un autre mutant. Dans le même temps sa main libre vint gifler une autre créature venue de ce côté. Celle-ci fit aussitôt un pas de côté, portant la main à son œil. Lorsqu’elle s’ébroua et revint au combattant, ils étaient les derniers debout.
Le jeune garçon vit les boules à pointes du fléau trembler comme le monstre effectuait un pas en retrait. Et sans demander son reste il tourna les talons en poussant un mugissement de panique. L’inconnu n’en resta toutefois pas là. Arrachant la lance d’une victime vautrée à ses pieds, il arma rapidement son tir et projeta l’arme en avant. Le fuyard ne fit qu’un pas de plus avant de s’effondrer, son beuglement se perdant dans un gargouillis évocateur.
Trempé de sang qui n’était pas le sien, l’homme jeta un regard à l’enfant paralysé par ce qu’il venait de voir. Puis revint au lancier homme-bête au sol, à présent désarmé. Il le passa sommairement au fil de son épée. Calmement, il balaya la cours du regard. Quatre cadavres l’entouraient, mais lui s’attarda un instant sur les trois humains étendus à l’ombre du bâtiment. Trop loin des torches, Enguerran ne pouvait les distinguer dans l’obscurité. Cela ne semblait pas être le cas de l’homme qui s’y rendit calmement. Il se pencha sur l’un des corps. Une femme, devina le garçon à sa poitrine nue. L’homme lui murmura quelques mots qu’il ne comprit pas. Puis il inclina la tête et se redressa. Sans plus de cérémonie il posa la pointe de son épée contre son sein.
Que…
Avant qu’Enguerran ne réagisse il plongea l’arme dans le cœur de la femme à terre. Celle-ci eu un soubresaut lorsqu’il retira son arme. Sans un regard en arrière, l’assassin s’en détourna et marcha jusqu’à l’enfant.
Retrouvant l’usage de ses membres, Enguerran n’avait plus qu’une envie : s’éloigner de ce lieu. Quitter cet endroit investi par la folie et la mort. Mais l’homme aux yeux écarlates, brillants dans la semi-pénombre, marchait plus vite qu’il ne pouvait ramper sur les coudes. Arrivé à son niveau, il s’agenouilla et l’étudia un instant.
Es-tu blessé ?
Sa voix se voulait rassurante. Mais avec le visage poisseux de sang entre ses cheveux noirs, encadrant son regard de braise, il n’inspirait aucun réconfort. Opposé au mutisme de l’enfant terrorisé, il poussa un soupir et se passa la main sur le visage, étalant davantage encore le sang sombre. Il jeta un regard aux cadavres, puis revint à l’enfant qui ne le quittait pas des yeux.
Cette pauvre femme avait une pointe dans l’abdomen et le visage salement amoché. Ainsi que… il hésita avec un nouveau regard, puis se justifia sans terminer sa phrase. Je lui ai évité des heures d’agonies.
Mais Enguerran n’en fut pas plus rassuré. Tremblant comme une feuille, il n’arrivait pas à détourner le regard. L’autre jura dans sa barbe et se redressa.
Jamais été doué avec les gosses, grogna-t-il en se dirigeant vers la tour.
Le garçon se tourna de côté pour le suivre du regard. Qui était cet homme ? Pourquoi avait-il les yeux rouges ? Comment… Papa !
En un éclair il fut sur pied et enjambait les cadavres des monstres. Il tomba à genoux face à la dépouille encore chaude de son père. Si ce n’était la flaque tiède dans laquelle il venait de poser la main ou le filet rouge à ses lèvres, il paraissait encore en vie. Puis il vit son regard. Les lapins auxquels il brisait le cou avaient ce regard vitreux, perdu dans le vague.
Papa ! s’écria-t-il en le prenant dans ses bras, incapable de retenir ses larmes plus longtemps.
Ses pleurs résonnèrent dans les ruelles de longues minutes. Il serrait le corps dans ses bras aussi fort qu’il le pouvait en hurlant la douleur qui lui déchirait les entrailles. Comme si, d’une certaine façon, il pouvait recevoir cette même étreinte en y appliquant suffisamment de force. Mais il savait déjà ses efforts vains…
‘en ai choppé six, mais vu les flammes qu’on voit de l’étage cela me surprendrai pas qu’il y en ait davantage.
Il se redressa brusquement en entendant la voix. L’homme était ressorti de la tour, accompagné d’un individu dans une armure cabossée. Lui aussi avait les yeux rouges et brillants.
Z’ont épargnés un môme ? s’étonna celui-ci en s’essuyant la bouche.
Toutefois et malgré la distance, Enguerran vit parfaitement que son menton et sa gorge étaient maculés de sang.
J’ai entendu les cris à temps pour intervenir.
C’est peut-être pas un cadeau que tu viens de lui faire, ajouta l’homme en armure en le dépassant.
Sans répondre, le combattant toujours couvert de sang d’homme-bête s’attarda sur l’enfant, avant de prendre le pas de son compagnon. Enguerran les suivis du regard comme ils s’éloignaient en direction du cœur du village. Il vit celui en armure dégainer une épée avant de les perdre de vue.
GAYLRIA !
Le cri cingla aux oreilles de l’enfant qui eut un sursaut. Une peur viscérale le cloua sur place, tel un mulot paralysé par la clameur du rapace. Et sans se retourner, il devina une présence dans son dos. Quelque chose se tenait derrière lui. Quelque chose qui l’observait, le jaugeait. Il le sentait instinctivement, bien que ce quelque chose ne fasse pas le moindre bruit ou mouvement. Tremblant comme une feuille, il osa un regard par-dessus son épaule.
Enguerran eu le souffle coupé en découvrant la créature. Sa face n’était qu’à quelques centimètres de son visage. Les pupilles de ses yeux exorbités luisaient tout comme ceux de son sauveur et du guerrier en armure. De multiples nervures écarlates striaient le blanc de ses orbites. Et l’enfant était si près qu’il aurait aisément pu les compter, le regard plongé dans celui de ce prédateur.
Gaylria, repris la voix, plus posée. Recule doucement.
Lentement, elle inclina la tête de côté, jaugeant le jeune garçon sans ciller. Elle ne haletait pas comme l’aurait fait un loup, mais sa gueule était grande ouverte. Une gueule dégoulinante de sang aux crocs acérés. Une gueule dont l’haleine était semblable à l’odeur de la viande crue, fraichement découpée. Lentement, la femme plissa le nez, ouvrant la bouche un peu plus grand.
Je t’ai dit de RECULER !
Sans prévenir, la femme fut tirée en arrière. L’individu l’envoya rouler avec une force incroyable. Et tel un chat elle acheva sa roulade sur ses quatre membres. Elle feula avec agressivité en direction du nouveau venu.
Tu t’es suffisamment nourrie pour le moment, déclara-t-il avec un calme jurant avec la violence dont il venait de faire preuve. Maintenant, il va falloir que tu apprennes à contrôler ta…
Mais déjà la femme, dont Enguerran remarqua les oreilles pointues entre deux mèches de cheveux bruns, n’écoutait plus. Elle semblait avoir remarqué les corps autour d’elle et se jeta sur le plus proche. Un de ces monstres à visage ovin.
Non ! Ne…
Son ordre se perdit dans un soupir. Déjà des morceaux de chair volaient dans tous les sens comme elle s’acharnait sur la gorge et le torse de la dépouille. Il maugréa quelques paroles dans sa barbe. Puis se tourna vers Enguerran, médusé. Il réprima un frisson en découvrant que lui aussi avait les yeux rouges. Ils se considérèrent un instant, dans un silence troublé uniquement par les mastications de la chose-elfe.
Gilnash ?
Le premier combattant, torse-nu, était de retour. Et Enguerran fut à peine surpris de voir ce qu’il tenait à la main. Après tout ce qu’il venait de lui arriver cette dernière heure, découvrir un homme presque nu jeter trois tête de d’hommes-bêtes contre un mur ne parvenait plus à le choquer davantage. Et ce malgré l’évidente tâche sombre qui resta imprimée aux pierres de la masure.
C’est bon, je… gère, hésita-t-il avec un nouveau regard à l’elfe, avant de désigner les corps. Des mutants ?
Coïncidence, je présume. Luther s’amuse avec les derniers en ce moment même. Mieux vaudrait toutefois mettre les voiles d’ici. Je n’ai pas très envies d’être découvert dans le coin au lever du jour.
Le dénommé Gilnash opina. Puis le premier guerrier s’adressa à Enguerran.
Viens avec moi gamin, j’ai des questions à te poser.
Mais… papa… murmura-t-il avec un nouveau regard vers le cadavre.
A ses mots il sentit sa gorge se serrer comme les larmes venaient à nouveau brouiller son champ de vision.
Ton père… ne veut pas s’envoler pendant que tu seras avec moi, répondit-il en choisissant difficilement ses mots, ce qui échappa à l’enfant bouleversé. Mon ami ci-présent s’en assurera. Pendant qu’il continue… de gérer.
En posant une main ferme sur l’épaule d’Enguerran, il jeta un regard équivoque à Gilnash. Celui-ci alla de Gaylria à la dépouille du père. Puis opina.
Viens avec moi.
Le ton n’admettait aucune contestation.
Dis-moi, Enguerran… où sommes-nous ?
L’enfant lui jeta un regard ahuri après lui avoir donné son nom. Où ils se trouvaient ?
Cas… Casseneuil de Morceaux, balbutia-t-il.
Morceaux ? Le fleuve de Gien ?
Comme l’enfant guère rassuré hochait timidement la tête, il insista :
Sommes-nous près de Gien ? Derrevin ? Bordeleaux ? énuméra-t-il.
Bordeleaux… les bacs tonneliers mettent une semaine pour descendre le courant jusqu’à la ville…
Je vois… la garce nous a lâché dans la forêt de Châlons…
Il eut un regard vers l’extérieur de la petite demeure où ils se trouvaient, avant de murmurer pour lui-même :
On a de la chance qu’il ne s’agisse pas de peaux-vertes…
Qui… qui êtes-vous ? osa interroger Enguerran.
L’adulte le dévisagea, étonné. Puis esquissa lentement un sourire amusé. Toutefois, lorsque l’enfant remarqua les mêmes crocs que ceux de la femme étrange, il eut un mouvement de recul.
Je suis un chevalier, déclara-t-il en s’efforçant de masquer son rictus. Un chevalier de l’ordre des Dragons de Sang. Tout comme mes compères, Luther et Gilnash. Toutefois, comme tu peux le voir, ma tenue a quelque peu souffert du voyage…
Des chevaliers… répéta-t-il. Mais, vos dents… Vous allez me dévorer ? Comme…
Nous ne te ferrons pas de mal, le rassura-t-il calmement. Nous ne tuons que les…gens méchants.
Mais, la dame aux oreilles pointues, elle…
Elle est malade, répondit-t-il du tac-au-tac. Et Gilnash la soigne comme il peut. N’ai crainte.
Luther… continua Enguerran sur sa lancée. Il avait du sang, sur la bouche et…
Un souci qui afflige notre ordre, prétendit-il. C’est une longue histoire…
Sur ces mots, il quitta sa posture accroupie et se releva. Il fit mine de sortir de la masure lorsqu’Enguerran l’interrogea de plus belle :
Chevalier, vous vous rendez au tournoi de Bordeleaux ?
Main sur la porte, l’homme torse-nu s’immobilisa en entendant ces mots.
Tournoi dis-tu ?
Nous partons pour Bordeleaux.
Tu crois vraiment que le moment est bien choisit pour aller jouer de l’épée ? lui répondit Gilnash, dubitatif.
Et pourquoi pas ? Depuis que nous avons quitté Kemperbad nous n’avons fait que voyager sans réel objectif. Pour une fois qu’une occasion de s’amuser se présente il n’est pas question de la manquer !
Il sera interdit de tuer mais cela devrait être marrant, songea Luther à voix haute. J’en suis.
Pour autant que cela nous importe, nous ne pouvons pas laisser le village dans un tel état, souligna toutefois le nouveau père dans la mort.
Face aux mines surprises de ses compagnons, il haussa les épaules.
Tant de cadavres vont attirer la vermine et peuvent être source d’épidémies pour les hommes. Moins d’humains signifie moins de… de…
…gibier ? compléta Luther en esquissant un sourire malsain.
Gilnash grimaça. Mais ne chercha pas à le contredire.
Et le petit, qu’en fait-on ?
Tous les trois se tournèrent vers Enguerran. Mais celui-ci ne suivait plus leur discussion, captivé par la nouvelle créature ayant fait son apparition. L’être immatériel, hérissé de pointes, qui voletait devant lui était même parvenu à le détourner du corps de son père. Tout aussi curieux, le farfadet voletait d’un côté puis de l’autre, suivant les mouvements de tête de l’enfant.
On l’emmène avec nous.
Manesh’k… tu es sûr ? s’étonna Gilnash.
Nous le laisserons une fois à Bordeleaux.
Le passer au fil serait lui rendre service si tu veux mon avis, rétorqua Luther. Enfin. Que fait-on des corps du coup ?
Le Morceaux n’est pas très loin, déclara alors Gilnash. Néanmoins, quitte à le garder en vie…
Enguerran fut brusquement tiré de sa fascination naïve pour l’esprit sylvain lorsque Manesh’k, le guerrier torse-nu, se posa devant lui.
Enguerran, commença-t-il en captant son regard. Nous allons aller jusqu’au fleuve. Toutefois je vais avoir besoin que tu me rendes un service.
L’enfant cligna des yeux, mais le vampire s’efforça de conserver son attention. Le regard étincelant, il poursuivit :
Écoute ma voix.
Le brouillard… Il évoluait dans une épaisse brume ayant soudainement envahi Casseneuil... Mais, même s’il voyait à peine ses pieds tant la purée de pois était dense, il n’avait pas peur. L’enfant voyait le petit animal aux piquants voler près de lui, malgré la distance. Sans qu’il comprenne pourquoi, cette vision le rassurait. Et il savait Manesh’k tout proche. Il l’avait protégé contre les monstres. Et le ferait à nouveau. Enguerran pouvait d’ailleurs entendre sa voix toute proche… Ainsi que celles de ses compagnons, atténuées par la brume…
Un jour il faudra que tu m’expliques comment tu fais cela, déclara dans le lointain la voix de Luther, étouffée par le brouillard.
Un jour, peut-être, répondit celle de Manesh’k, bien plus proche. Que fait-on d’eux ?
Les chèvres tu les brûles, expliqua une troisième voix à peine audible tant elle était proche d’un murmure. Les humains, vous les emmenez à la rivière.
Jusqu’au Morceaux ? Tu te moques de nous j’espère ? Je vais pas me trimballer…
Tu voulais t’exercer non ? l’interrompit Manesh’k à quelques pas de l’enfant. Voici l’occasion rêvée.
M’exercer ?
Ne crois pas que la distance qu’a parcouru le père du gosse m’ai échappé, reprit-il, amer.
Luther ne chercha même pas à contester l’accusation.
Un temps incroyablement long s’écoula. Le regard perdu dans le vague, Enguerran marchait. Doucement. Calmement. Les monstres avaient disparus. Les flammes étaient éteintes. Le sang avait séché. Même le regard de son père avait été avalé par la brume. Il marchait. L’esprit aux piquants volait avec lui. Tout comme Manesh’k. Son sauveur. Son ami. Il pouvait lui faire confiance. Il… était soudain tiré de son rêve beat.
Que…
Manesh’k !
Clignant des yeux sans comprendre, Enguerran chercha le chevalier du regard. La brume s’était brusquement dissipée. Ils n’étaient plus à Casseneuil mais quelque part en forêt. L’enfant le devinait malgré l’obscurité, la lune éclairant timidement le chemin où ils se trouvaient.
Par le feu du Dragon, qu’est-ce qu’il lui arrive ?
Aucune idée ! Manesh’k réponds moi, que…
Je vais… bien… gronda une voix sourde qu’Enguerran sentit résonner jusque dans sa poitrine.
En quête de réponses, il pivota et se retrouva nez à nez avec un adulte. Josh, parvint-il à le reconnaître malgré les ombres. Et malgré sa mâchoire inférieure manquante. Ainsi que son regard vitreux et la plaie sanglante qu’il avait à l’abdomen.
Foudroyé par cette vision de cauchemar, il poussa un glapissement de terreur en faisant volte-face. Mais là se trouvait la lainière, les pointes de cheveux blonds devenus écarlates. Un rai de lune mit en évidence le trou gros comme le pouce dans sa robe. Et d’un autre côté se trouvait le fils des voisins, le visage à moitié arraché…
Et là les guerriers lui ayant sauvés la vie. Complétement paniqué et la raison vacillante, il se précipita vers eux en haletant. Gilnash et Luther étaient penchés sur son sauveur, un genou à terre et la tunique bleue d’un soldat à la main.
Manesh’k, aide-m…
Le regard qui lui fut décoché le cloua sur place. Etincelant de fureur, ce regard brillant dans le noir posa le poids d’une montagne sur ses épaules. Les deux autres personnes n’existaient plus. Ne restait que le regard bicolore de cette créature ancestrale d’une puissance qui le broyait sur place. Ses yeux étaient deux véritables lanternes vertes aux noyaux brillants tels du métal porté au rouge. En comparaison, les couleurs vues chez un souffleur de verre au village voisin auraient fait pâle figure. Tout dans ce regard éblouissait l’enfant.
Enguerrr…raaaan…
La voix rocailleuse n’avait plus rien à voir avec celle du guerrier. Son apparence même avait changé. Même si l’enfant était incapable de le réaliser, son torse-nu était recouvert de fin serpents de nuit dans cette pénombre. Sa stature elle-même rivalisait avec celle des géants des histoires de son père. A genou, il était aussi grand que ses compagnons. Et lorsque le vent souffla un instant, la lune révéla que même la peau de ses bras et ses épaules avait évolué. Epaisse et boursouflée, elle semblait rigide, rugueuse. Comme de l’écorce.
Mais cette vision était tout bonnement impossible. Tout comme la mort de Jeannot son père. Tout comme les monstres au village ou les cadavres de ses proches marchant au clair de lune en pleine forêt. C’était…
…écoute ma… voix…
Enguerran eut un haut-le-cœur et tomba à genoux. Se faisant il perdit de vue le monstre difforme qu’était Manesh’k. Haletant, il contempla la terre sous ses mains. Il était bien en forêt. Comment était-il arrivé ici ? Que…
Une poigne herculéenne se referma sur son crâne. Avant qu’il ne comprenne ce qu’il lui arrivait, il sentit le sol disparaître sous ses pieds. Puis le visage de Manesh’k, illuminé par son propre regard, emplit son champ de vision. Et à cette distance, tenu d’une main, il pouvait constater que la métamorphose affectait également son visage.
Les lèvres du chevalier étaient enflées en fendues en plusieurs points. La peau de son front, de ses pommettes et son menton avait elle aussi l’apparence revêche et craquelée de l’écorce. Son nez était réduit à un nœud difforme entre ses yeux aveuglants.
Ma… voix…
Il sembla réaliser quelque chose, son ton grinçant se perdant dans un murmure fatigué. Le colosse observa sa propre main, puis son corps, avant de fermer les paupières. Il leva le visage vers le ciel et ouvrit la bouche, mâchoire crispée. Sa poigne se resserra encore sur la tête de l’enfant tétanisé, les bras ballants. Enguerran poussa un cri, à la fois de douleur et de terreur, en écho à la lutte intérieure que semblait mener son bourreau.
Lorsque toutefois il rouvrit les yeux, ceux-ci ne luisaient plus que d’une lueur carmin. La pression sur les tempes de l’enfant s’allégea comme il déclarait d’une voix beaucoup plus douce :
Ce n’est qu’un mauvais rêve. Rendors-toi.
Et, sans qu’Enguerran ne puisse l’expliquer, la douleur s’envola. En quelques instants, de la brume serpenta entre les arbres et les morts immobiles, ainsi que tout le long du sentier menant au fleuve. Elle avala toutes les horreurs de la nuit et l’enveloppa dans une mélasse blanche et cotonneuse. Un sanctuaire où il put, un temps au moins, retrouver la paix.
L’aube approche, rappela Luther.
Mais Manesh’k lui fit signe de les laisser seuls. Agenouillé au niveau de l’enfant, il garda le silence. Il ne connaissait pas de mots pour ce que vivait Enguerran. Face à eux, la terre avait été retournée. Et dans l’écorce du chêne au-delà étaient désormais gravés les quelques mots :
Ici repose Jeannot.
Milicien de Bordeleaux et père aimant.
Un long moment ils restèrent ainsi. Immobiles. Alors que le ciel se colorait lentement. Et, sans prévenir, Enguerran se tourna vers lui. Avant de se jeter dans ses bras. Il éclata en pleurs, les épaules secouées de sanglots. Pris de cours, le mort-vivant en tunique bleue chercha ses compagnons du regard, mais ne trouva aucun d’eux. Grimaçant, il se força à lentement replier les bras dans le dos du garçon.
Comme Enguerran resserrait son étreinte, les mots de Luther revinrent au vampire : « C’est peut-être pas un cadeau que tu viens de lui faire ». Mais il chassa rapidement ces derniers de ses pensées. Il prit la peine d’inspirer, chose rare, puis après avoir tapoté la tête du garçon, l’écarta en douceur. Son regard était embué de larme. Sa peine fit naitre un sentiment de malaise dans le cœur du mort-vivant, qu’il n’avait plus ressenti depuis bien des années. Pas même à la mort de Claster de la main du sorcier, à Grissenwald. Lentement, il se força à prendre la parole.
Nous partirons demain soir, à la tombée de la nuit. Tu pourras rester si tu le souhaites. Ou nous accompagner rejoindre le monde des vivants, à Bordeleaux. C’est comme tu le voudras. Mais à présent il est tard, ou tôt... Va dormir.
L’enfant fit un pas en arrière, les joues encore inondées de larmes. La lèvre tremblante, il allait pleurer de plus belle, se tournant à nouveau vers la tombe.
N’ai crainte. Il ne partira plus d’ici. Et attendra chacune de tes visites.
Le temps commençait à presser. Il allait le relever lorsqu’Enguerran se redressa de lui-même. Avec un dernier regard, il rejoignit la masure un peu plus loin d’un pas lent. Une écurie jouxtait celle-ci, où piaffaient quatre chevaux.
Soulagé, Manesh’k se détourna dans l’instant de la tombe improvisée et se dirigea vers le fleuve, au-delà du modeste bâtiment. Les deux autres mort-vivants s’y trouvaient déjà, accompagnés de l’esprit sylvains ne lâchant plus Luther depuis quelques heures. Sur la gauche était attachée une barge longue possédant une cabane aménagée, chargée de tonneaux. Et sur la droite, une seconde était emportée par le courant. Elle n’était pas chargée de tonneaux. Néanmoins cette barge-ci était tellement chargée que sa ligne de flottaison était confondue avec la surface tumultueuse de l’eau. Et la fumée épaisse, dégagée par les flammes, s’élevait haut dans le ciel qui rosissait de minute en minute.
Pourquoi avoir creusé cette tombe ? l’interrogea Luther avec un regard réprobateur. Ce n’était qu’un humain.
J’ai creusé cette tombe car lui en avait besoin, répliqua Manesh’k comme une évidence.
Devançant la question suivante, il ajouta :
Et je n’ai pas juste retourné la terre car il me répugne de lui mentir. Qu’il s’agisse d’un humain ou non. Nous sommes déjà des monstres, inutile d’en rajouter.
Et eux ?
Je n’avais pas la patience de creuser pour un village entier, maugréa-t-il comme les habitants du village brûlaient devant eux. Mais les laisser là serait revenu à agir comme un fils de W’Soran. Les dévorer… comme une saleté de Strigois.
Dubitatif, Luther fit mine d’acquiescer.
Qu’aurait-on fait s’il n’y avait eu qu’une barge ? Pour nous rendre à Bordeleaux nous…
Il y avait deux barges, coupa Gilnash sans détourner le regard du bucher flottant.
Soupirant, Luther se détourna et prit la direction de la masure, laissant ses ainés. Aussitôt, l’esprit hérissé de piquants se précipita dans son sillage, venant tourbillonner autour du mort-vivant. Exaspéré, il le chassa du dos de la main, ce qui ne fit que l’encourager à insister.
Où est passée Gaylria ? s’interrogea brusquement Manesh’k à son frère. Je ne l’ai pas revue depuis…
Encore au village. Elle nous rejoindra à la tombée de la nuit prochaine.
Tu ne crains pas qu’elle…
Non, elle nous reviendra dès la tombée de la nuit. Je le pressens. Par ce… lien, dont tu m’as parfois parlé avoir. Avec Claster.
Le vampire retint sa réplique. Il comprenait ce dont voulait parler son ami. En partie…
Il n’y avait plus d’humains là-bas, tu es sûr ?
Aucun à moins d’une journée de chevauchée, lui assura-t-il. Pour sa première nuit, mieux vaut qu’elle ne soit pas en présence du petit. Quant au soleil… rien ne marque davantage que l’expérience. Ainsi même dans sa condition, elle se rappellera que l’ombre est désormais son domaine et que le jour ne la tolère plus.
Tu en es sûr ? douta-t-il après un instant. L’infant elfe de Varison…
Varison ne comprend rien aux vents, répondit-t-il avant de reprendre. Qui mieux qu’un adepte des bêtes, comme disent les humains, pour dresser une personne sauvage ? D’ailleurs, elle porte elle aussi cette affinité, bien qu’en de moindres mesures. A l’état latent. Et je ne la perds pas de vue. Mon regard porte loin.
Toi et tes oiseaux… soupira-t-il avec un sourire amusé.
En silence, ils observèrent la barge s’éloigner. Elle était loin et l’astre apparaissait à l’Est lorsque Gilnash l’interrogea brusquement.
Tu dis ne pas avoir accompli l’exploit de père, que la soif est juste en retrait comme le répétait Meloch. Mais qu’en est-il de…
Du pouce, Manesh’k indiqua le soleil levant.
Nous allons vite le savoir, répondit-il, songeur.
Gilnash recula progressivement dans l’ombre. Son compagnon resta dans la lumière, vêtu d’une tunique bleue prise à la tour de Casseneuil. Fermant les yeux, il leva les bras et laissa la lumière le réchauffer pour la première fois en plus d’un millénaire. Et cette chaleur ne le consuma pas.
L’astre n’était plus affecté par la magie étrange de Loren, il le sentait sur sa peau. Cette douce chaleur était réelle. Non loin, il devinait son frère. Attentif au moindre changement. Toutefois, il n’eut pas besoin d’ouvrir les yeux pour deviner le spectacle actuel.
La peau de son visage et de ses bras nus fumait. Littéralement. Comme un animal par grand froid ou un individu sortant d’un bain bouillant. Une sorte de vapeur se dégageait de lui. Il ne brûlait pas instantanément comme autrefois, mais le fardeau que représentait le soleil était toujours présent. Bien que moins pesant.
Inutile d’insister et vérifier si je commence à me couvrir de cloques, abrégea-t-il. Je n’ai pas besoin d’ajouter à mon apparence actuelle pour que les humains de Bordeleaux soient sur leurs gardes.
Ce n’est que bien plus tard que l’enfant se réveilla sur une paillasse sommaire. Les voix des vampires lui parvinrent comme il se frottait les yeux, cils collés par les larmes.
J’ai quand même peine à comprendre pourquoi nous avons embarqués ces deux canassons, déclara Manesh’k.
C’est pourtant simple, soupira Luther. Ces barges sont chargées de tonneaux de vinasse. Elles descendent le fleuve jusqu’aux écluses de Bordeleaux et au-delà. Une fois arrivés, les chevaux tractent les barges depuis la rive pour remonter le courant, avec des tonneaux vides. Et ils recommencent, encore et encore. Tous les domaines vignerons près du fleuve profitent de ce système. Sur cette rive comme côté Aquitanie.
Ça m’explique toujours pas pourquoi les chevaux sont…
Tu le fais exprès ? Comment tu veux que les gardes aux écluses ne nous trouvent pas suspect si nous n’avons pas nos propres montures pour remonter ? Déjà que nous nous présenterons de nuit…
Toutes ces histoires commerciale me fatiguent… abrégea Manesh’k en se frottant les tempes.
Je crois que notre ami est réveillé, intervint la voix de Gilnash.
Enguerran mit quelques longues secondes à réaliser qu’il parlait de lui. Se redressant, il découvrit les deux vampires assis à une table. Ils étaient dans la semi-pénombre de deux vitres, calfeutrées avec des chiffons. Gilnash se trouvait de l’autre côté et ne lui jeta pas un regard, penché sur l’elfe étendue à même le sol. Sol qui tangua soudain sous le pas d’Enguerran.
Que…
Nous sommes sur l’eau, le prévint Manesh’k en retrouvant une voix amusée.
Se faisant, il lui tendit un panier dans lequel se trouvait des pommes et des poires.
Mange. Tu as besoin de reprendre des forces.
Il considéra un instant l’individu aux yeux rouge, brillants dans l’obscurité, et s’efforçant de paraître amical. Puis le panier de fruits. Il n’hésita pas longtemps avant de se remplir la panse. Croquant à pleines dents, il étudia plus attentivement l’endroit, sa vision s’accoutumant aux ombres.
La cabane où ils se trouvaient ne comportait qu’une porte. Porte que la chaise reculée de Manesh’k maintenait fermée. Instinctivement, il commença à mastiquer plus doucement. Puis l’étrange créature translucide se manifesta, voletant autour de Luther.
Fout’ moi la paix toi, grogna-t-il en agitant la main pour le chasser.
Feulant, la créature simiesque prit du recul en agitant des bras trop long pour son corps trapu. Puis, après quelques instants, s’approcha à nouveau du mort-vivant blasé par son manège.
Qu’est-ce que c’est ? murmura Enguerran, le regard rivé sur l’esprit sylvain, ses yeux retrouvant quelques étoiles.
Gilnash leva les yeux de sa fille dans la mort, lui-même curieux d’en apprendre davantage. Après tout, ce « farfadet » comme l’avait appelé Gaylria avant de sombrer dans la folie, les avait sauvés à deux reprises déjà…
Ce que c’est… répéta Manesh’k avec amusement.
Adossé à sa chaise, il ferma les yeux, les lèvres articulant quelques mots inaudibles. Puis les rouvris, un soupçon de vert venant teinter le blanc de sa cornée. Vert qui interpela Luther face à lui. Il eut un léger mouvement de recul, la main sur la garde de son arme à la hanche. Néanmoins, son ainé le rassura d’une brève mimique. Puis il se tourna vers Enguerran. Toutes traces des évènements de la nuit précédente semblaient déjà derrière lui. Pour le moment du moins.
Loin, très loin de Casseneuil, se trouve une forêt, expliqua-t-il calmement. Les esprits de la nature veillent sur celle-ci. Ils peuvent prendre différentes forme. De simples reflets dans l’eau, habiter et faire bouger des arbres… ou celle-ci.
Il peut faire bouger un arbre ? s’étonna Enguerran, à la fois émerveillé et dubitatif.
Je ne pense pas. En revanche, il peut parler avec eux.
Semblant réaliser que l’on parlait de lui, l’esprit follet cessa d’importuner Luther. Il flotta jusqu’au centre de la table, pivota dans les airs, allant de regard en regard. Ses membres postérieurs, ridiculement cours en comparaison de ses bras, pendaient dans le vide. Dans son dos, les longues pointes qu’ils savaient désormais pouvoir redresser, comme l’aurait fait un hérisson, ondulaient alors qu’il tournait la tête.
Dans ces bois, les esprits comme lui sont appelés des fées. Ou farfadets, comme l’a nommé notre amie ici endormie. Celui-ci est un farfadet « piquant ». Habituellement, il s’agit d’esprits agressifs qui défendent leurs bosquets.
Agressif ? l’interrompit Luther avec dédain. De tout notre séjour dans cette fichue forêt, il n’a pas levé le petit doigt à notre égard. En plus il ne peut pas nous toucher…
Tu te trompes, déclara Manesh’k d’un ton tout à fait sérieux.
Pourquoi crois-tu que je vous ai incité à ne tuer personne et à ne pas abimer leur sanctuaire ? lui fit remarquer Gilnash.
Luther cligna plusieurs fois des yeux.
Attends, tu veux dire qu’en plus d’avoir vu les oreilles pointues tu avais vu le golgoth qui nous à…
Non, se reprit-il. Lui, je ne l’avais pas vu. Pas avant qu’il soit trop tard. Les… esprits comme les a nommés Manesh’k… de son envergure lui sont très rare à Loren. Mes compagnons volant eux-mêmes ignoraient son existence…
Gaylria poussa un léger soupir dans l’étrange sommeil où il l’avait plongé, le ramenant à sa nouvelle fille.
Même alors, insista Luther. Il ne peut pas nous toucher. Comment…
Calmement, Manesh’k leva la main en direction du farfadet, paume vers le plafond. Celui-ci l’étudia un instant, considérant son invitation. Puis vint doucement se poser dans celle-ci. Contredisant son neveu, le cuir jusque-là intangible de la créature commença à scintiller. Et devant trois spectateurs ébahis, le farfadet à pointes prit forme physique.
Maladroitement, il se redressa sur ses jambes atrophiées, prenant appui sur ses bras noueux. Ses grands yeux jaunes balayaient la pièce comme s’il la découvrait pour la première fois. Instinctivement, les épines de son dos se redressèrent et tirèrent la peau noueuse de son museau écrasé.
Fasciné, Enguerran leva la main pour le toucher, mais Manesh’k l’en empêcha, lui saisissant les doigts.
Je te le déconseille. Les piquants de son dos te plongeraient dans un sommeil peuplé de cauchemars. Et je pense que cela s’applique à toi aussi, ajouta-t-il à un Luther qui s’offusqua aussitôt.
A-t-il un nom ? demanda l’enfant.
Pas que je sache, répondit-il en laissant le farfadet reprendre sa forme habituelle pour venir flotter près de Gilnash.
Ne risque-t-il pas de disparaitre, si loin de Loren ? s’étonna brusquement ce dernier.
Pris de court par la question, Manesh’k croisa les bras, réfléchissant.
Je ne crois pas, déclara-t-il finalement. Un esprit inférieur comme lui doit pouvoir subsister dans n’importe quelle forêt suffisamment importante… ou aux côté d’un autre esprit sylvain, plus puissant que lui.
La main sur le front de Gaylria, Gilnash hocha la tête. Suite aux récents évènements, la créature puisait dans la présence de leur compagnon pour rester à leurs côtés. Pourquoi les avait-il accompagné plutôt que rester avec les siens en revanche, même Manesh’k semblait l’ignorer.
Amusé par l’enfant fasciné, Manesh’k lui fit signe d’approcher.
J’ai autre chose à te montrer, déclara-t-il en s’efforçant de paraître amical.
Néanmoins, Enguerran resta à distance prudente. Aussi il n’insista pas. Après un regard pour s’assurer que le farfadet s’était éloigné, voletant près de l’elfe, il leva un doigt.
Fixant celui-ci avec insistance, il attira l’attention de Luther.
Qu’y a-t-il a…
Un brusque crépitement fit sursauter l’enfant comme une flammèche s’allumait soudain sur son index. La mâchoire du garçon manqua de se décrocher, bouche-bé qu’il était. Pour autant, Manesh’k n’en resta pas là. Le visage de plus en plus crispé par la concentration, il s’efforça de manipuler, façonner un vent que l’humain ne pouvait voir. Et, lentement, la flamme dansante enfla. Elle se tordit, brûlant en une boule difforme d’où émergèrent timidement deux petits membres. Puis les pointes des flammes s’orientèrent dans la direction opposée, mimant des piquants mouvants.
Luther en resta quoi. Bien que grotesque, il avait sous les yeux une représentation flamboyante du farfadet à piquants. Néanmoins, l’effort semblait coûter au mort-vivant qui dissipa brusquement sa création d’un revers rapide.
Incroyable, fut tout ce que put prononcer Enguerran alors que les derniers volutes de fumée disparaissaient. Comment… comment faites-vous ça ? Où avez-vous eut de tels pouvoirs ?
C’est… compliqué. Je ne suis pas sûr que tu…
Essaye quand même.
Son ton insistant et familier à la fois prit de cours les morts-vivants. Ceux-ci échangèrent un regard étonné. Avant qu’ils ne deviennent des sourires amusés.
T'es un curieux toi, répondit-il. Ces pouvoirs, j'ai… triché pour les obtenir. Et désormais, si je veux les conserver, je dois les mériter. Pratiquer régulièrement, comme je viens de le faire. Ce genre de choses.
Je ne comprends pas...
Vois ce pouvoir comme une liqueur, intervint Gilnash comme son frère cherchait une réponse adaptée. Une bouteille de liqueur. A chaque gorgée, tu peux utiliser ce pouvoir à volonté. Par conséquent, à chaque utilisation, la bouteille se vide. Petit à petit. Jusqu'à ce que ce pouvoir soit perdu. Et récemment, il a eu la descente facile. Du coup, s'il veut conserver cette faculté, il lui faut apprendre à produire cette liqueur. Ainsi, à terme, il ne sera plus dépendant de ce flacon, au contenu limité.
Mais la bouteille, cette liqueur je veux dire, où l'a-t-il trouvé ? D'où vient-elle à l'origine ?
Heuu...
Les deux ainés échangèrent un regard gêné. Que répondre à cette question candide, alors que le sourire de Luther s'étirait d'une oreille à l'autre ?
C'est au clair de lune naissant que le bac, allégé de quelques tonneaux, laissa les écluses derrière lui. Dans le lointain, les hauts-quartiers de la cité se distinguaient par leur douce lumières. Et c’est en esquissant des sourires impatients que les vampires appréciaient cet ilot dans la nuit claire.
Quelques heures plus tard, ils dépassaient les arches du seul pont enjambant le fleuve.
Lors de mon précédent passage, commenta Luther en suivant la voûte du regard, les travaux venaient de commencer…
Enguerran fronça les sourcils, ne saisissant pas le sens de cette déclaration. Il était pourtant évident que les travaux venaient d'être achevés suite à des décennies de labeur. Ou étaient sur le point de l'être, comme en témoignait la présence d'échafaudages autour de sa maçonnerie. Son père lui-même lui avait toujours parlé du pont en travaux depuis sa propre enfance… son père…
Il sursauta comme une main se posait soudain sur son épaule. Manesh’k c’était approché silencieusement.
Tu es déjà venu ici ? l’interrogea-t-il.
Enguerran secoua la tête, enfouissant ces pensées et refoulant ses larmes.
Moi non plus, compléta-t-il. J’ai comme l’impression que ce port tente de s’inspirer de ce qui se fait à Marienburg.
Pour leur démesure ? hasarda Luther en s’attardant sur les immenses palaces visibles depuis le fleuve, éclairés en contre-bas par de véritables feux de joie.
Par leur pagaille, rectifia-t-il en observant les rues mal agencées et les docks de la rive opposée. Leur anarchie…
Pourtant, se sont bien ces bâtiments qui redorèrent le regard d’Enguerran. Illuminés par des lueurs en contre-bas, ils ressemblaient à des géants à l’assaut du ciel aux yeux de l’enfant. Même l’esprit sylvain, voletant près de lui à cet instant ne parvint pas à attirer son attention. La créature, elle, était bien moins enthousiasmée par cet environnement…
Les guildes marchandes, commenta Luther en suivant son regard. Rien n'est jamais trop cher pour eux quand il faut se pavaner...
Si sa remarque fit sourire Manesh'k, elle n'atteignit pas l'enfant dont le sourire s’étirait à mesure qu’ils approchaient.
Se détournant de la rive Nord, richement éclairée, le vampire guida leur embarcation vers les docks situés côté sud. Selon ses dires, la majorité des échanges commerciaux étaient réalisés sur cette rive. Et ce malgré le fait que les immenses navires de pleine mer étaient situés de l’autre côté. C'était au sud que se trouvaient les quartiers malfamés, les marchés parallèles et les logements où la couleur de l'or prévalait sur son origine. La facilité avec laquelle Luther parvint à vendre leur embarcation, les tonneaux ainsi que les montures à un docker confirma ses dires. Et ce en dépit de l'heure tardive à laquelle ils se présentaient ou de leur accoutrement hétéroclite.
Comme je le pensais, commença Luther en revenant vers eux après avoir terminé les négociations. Le tournoi a lieu à l’entrée Nord de la ville et pas devant la demeure du seigneur actuel. Thierry je crois. Cela fait plusieurs semaines qu’ils ont commencés à ériger les infrastructures.
Tu as appris quel était le motif de l’évènement ? demanda Manesh’k en croisant les bras, tenant les dockers dans son champ de vision. Ainsi que la récompense ?
Hugo, le petit-fils du seigneur, fête ses 10ans. Pour l'occasion, il souhaite enrichir la future cour de l’héritier par la présence d'une nouvelle lignée de chevaliers.
Manesh’k grimaça.
Accueillir le vainqueur à sa cours ? Tu parles d’une récompense… enfin, pour les humains…
Dans le mille, confirma Luther. Le vainqueur du tournoi se verra offrir à lui et sa descendance une place à la table seigneuriale. Ainsi qu'un domaine vigneron conséquent. Un choix politique qui semble alimenter les discutions vu l'engouement du gars m’ayant raconté tout cela.
Oui. Et je crois qu’il est temps pour nous d’y aller.
En effet, il avait remarqué l’intérêt que semblait leur porter les quelques marins et commerçant peu scrupuleux des quais. Leurs regards convergeaient régulièrement vers leur groupe arrivé sur une barge cédée bien trop facilement. Trop souvent à son gout.
Tu pourras la tenir en laisse le temps que nous trouvions une auberge adéquat ? interrogea Luther en indiquant l'elfe du menton comme ils reculaient vers l’allée la plus proche.
Après avoir assisté à la boucherie qu'elle avait réalisé dans les geôles de Casseneuil, il avait peine à croire que l'elfe qui les accompagnait était bien le même individu. Elle n’avait toujours pas prononcé le moindre mot depuis qu’ils avaient quittés les sentiers forestiers. La tête droite sous une capuche dissimulant ses oreilles, elle dévisageait les badauds. Dans son regard écarlate luisait sa soif de meurtre. Ses yeux sautaient d'un homme à l'autre comme l'on étudie la carte d'un restaurant. Et pourtant, son visage fin demeurait impassible. Ses mains restaient jointes devant elle.
Mais ni Luther ni Manesh'k n'étaient dupe : depuis leurs expériences partagées lors de l'assassinat de Castille ou du cairn de Loren, ils étaient capable de ressentir l'effet des courants magiques. A un certain degré. Malgré leur manque d'affinité avec les dons de Gilnash, les efforts qu'il déployait depuis plusieurs jours pour l'empêcher de réduire Enguerran en charpie étaient faciles à deviner. L'ornithologue ne la quittait jamais du regard, la fixait sans cesse. Même lorsque ses compagnons à plumes venaient se poser sur ses épaules ou voleter autour d'eux. De plus, régulièrement, les deux mort-vivants ressentaient des frissons leur hérisser les cheveux sur le crâne. Et ce malgré leur nature même de morts-vivants…
Elle restera calme, déclara Gilnash d'un ton posé et monocorde sans même lui accorder un regard. Nous la laisserons le temps d'aller vous présenter pour le tournoi.
Luther allait répondre, mais articula dans le vide en assimilant cette dernière phrase. Il avait l'intention de la laisser seule au milieu des bas-fonds des humains ?
Soit, ajouta-t-il simplement, renonçant à chercher la logique motivant les choix de son ainé.
Puis il jeta un regard à l'enfant qui étudiait cet environnement avec curiosité naïve. Nullement fatigué, il s’attardait notamment sur les immenses navires que l’on pouvait apercevoir sur l’autre rive. L'excitation du moment semblait avoir balayé la peine d'avoir perdu son père comme la fatigue du voyage. Elle semblait également le rendre aveugle aux dangers que représentait cet endroit.
Il reste avec nous encore un moment, le devança Manesh'k. Je pense qu'il peut nous être utile.
Le cadet plissa le regard, dubitatif. Mais ne contesta pas et prit la tête de leur groupe. Manesh'k ferma la marche, attentif à conserver l'esprit immatériel dans les replis de sa tunique. Attirer l'attention sur eux par la présence du farfadet aurait été fâcheux, à peine arrivés à la cité portuaire. Si ses compagnons l'avaient observé à cet instant, ils auraient pu apercevoir la brève lueur verte de son regard.
Trouver une auberge peu fréquentée dans ces bas quartiers, entre deux mendiants ou poivrots ivre-morts, se révéla une tâche aisée. Et leur générosité auprès du tenancier leur assura que personne d'autre qu'eux ne logerait à l'enseigne. Tant qu'ils s'y trouveraient. Ils piochèrent grassement dans leur pécule acquis quelques minutes plus tôt. Après tout, l’or n’était pas réellement une nécessité pour les immortels…
De plus, s'assurer que Gaylria serait laissé en paix diminuait les risques de voir la situation leur échapper. Encore qu'aucun d'eux trois n'était réellement inquiet pour l'elfe-vampire. Les trahir aurait été à son propre péril pour le propriétaire qui n'avait jamais dû gagner autant en une nuit... Par quelques maléfices qui échappèrent même à Gilnash, Manesh’k incita cependant l’esprit sylvain à se détourner de Luther qu’il harcelait une fois de plus. Dans cette cité humaine, il ne serait qu’une distraction non désirée. Il resta auprès de l’elfe taciturne, assise sur le bord de lit, le regard dans le vide. Ils prirent toutefois la précaution de l’enfermer derrière eux.
C'est avant que la nuit ne soit trop avancée que les trois vampires, toujours accompagnés d'Enguerran, empruntèrent le pont nouvellement érigé, et étonnamment peu gardé, pour rejoindre la rive Nord.
La procession avait lieu aujourd’hui ? répéta Manesh’k, dépité.
C’est exact, répéta le garde moustachu en croisant les bras.
Il bomba le torse et releva le menton. Avec le poil soigné qu’il arborait fièrement, sa posture aurait pu être comique. En effet, les trois morts-vivants le toisaient malgré ses efforts pour paraitre plus grand qu’il ne l’était.
Le défilé s’est déroulé cet après-midi, poursuivit-il. Nos demoiselles ont choisis leurs champions. Et demains ils participeront aux joutes ici-m…
Nous nous fichons des faveurs de ces mesdames, l’interrompit Luther comme le Bordelais leur indiquait déjà l’espace sombre derrière lui. Nous ne souhaitons qu’humblement participer aux épreuves de combat.
Grognant, l’homme se campa sur ses appuis dans l’encadrement de l’accès. Derrière lui se devinaient des tribunes, le terrain de joute et plusieurs chapiteaux. Des silhouettes se dessinaient sur le tissu de ces dernières, projetées par quelques braseros.
Cela ne sera guère possible je le crains, renifla-t-il avec un regard de plus en plus condescendant. La chevalerie a ses règles et il serait indigne que des participants… pardonnez-moi messieurs, mais êtes-vous seulement chevaliers ?
Se faisant, il détailla de la tête aux pieds les individus qu’il avait face à lui : trois adultes accompagnés d’un enfant au regard perdu. Si le premier avait vaguement l’allure d’un chevalier, son armure était en si piteux état qu’elle était difficilement digne d’être considérée comme telle. Quant aux deux autres, l’un avait une simple tunique de milicien du seigneur et l’autre un pourpoint en cuir. Typique des brigands de grand chemin d’ailleurs… Enfin, les trois adultes avaient des mines pâles, les yeux écarlates et ainsi que les cheveux encrassés.
Cela ne sera guère possible, reprit-il.
Manesh’k soupira. Il jeta un regard blasé à ses compagnons, puis s’approcha. Il posa la main sur l’épaule du brave homme avec familiarité. Puis s’assura d’avoir son attention avant de déclarer :
Ecoutez-moi… et si vous alliez demander à votre officier supérieur de nous recevoir ? Je suis sûr que…
Ses mots se perdirent lorsqu’il remarqua l’attroupement qui déboula du plus proche chapiteau. Perturbé par le comportement de ce « milicien », le moustachu secoua la tête. Puis remarqua la main sur son épaule. Mais avant qu’il ne puisse protester, celui-ci l’avait déjà dépassé.
Manesh’k s’interposa devant la grappe de personnes qui se dirigeaient justement dans leur direction pour quitter les installations du tournois. Et, avant que quiconque ne l’en empêche, il effectua une adroite courbette en esquissant un sourire. La couronne au front de l’homme le plus âgé du groupe ne lui avait pas échappé.
Monseigneur, veuillez pardonner mon audace mais je me dois de quérir quelques secondes de votre temps.
Derrière le seigneur se tenait un individu de forte stature à la mine sombre, vêtu d’un gambison noir. Il avait un bras en écharpe, mais cela ne l’empêcha pas de porter son bras valide à sa hanche, où se trouvait la garde d’une épée. Une seconde personne de haute taille suivait, à la fois plus frêle et plus jeune. Suivaient enfin deux gardes portant la même tunique bleue que Manesh’k à cet instant, qui s’interposèrent devant le mort-vivant audacieux. Ils attendirent néanmoins la réaction de leur seigneur avant de menacer le vampire de leurs armes. Seigneur qui jeta un regard surpris à ce perturbateur.
Quelques instants pas plus, milicien. Quelle affaire justifie de m’assaillir à une heure aussi tardive ?
Ne vous en déplaise, seigneur, je ne suis pas un milicien. Mes…
Comment osez-vous vous prés… commença le garde de l’entrée du tournois.
Mais d’un signe de la main, il fut docilement réduit au silence. Dans la foulée, les deux autres gardes s’écartèrent. Seul le massif individu s’avança, restant au plus près de la discussion.
Mes compagnons et moi-même, reprit Manesh’k, venons d’une lointaine contrée. Nous avons appris votre tournoi tardivement et sommes venus aussi vite que nous le pouvions afin d’avoir l’honneur de participer à celui-ci. Il semblerait que nous ayons raté la traditionnelle parade d’introduction et votre garde…
Refusait catégoriquement d’accorder crédit et respect à des chevaliers méritant, intervint Luther en s’avançant.
Il jeta un regard noir au premier garde. Ecarlate, celui-ci fulminait en silence.
Des chevaliers ? répéta le jeune homme de haute taille en s’approchant.
Dubitatif, il tourna autour des deux vampires, examinant leur équipement d’un œil critique.
J’ai peine à le croire au vu de vos accoutrements respectifs. Peut-être vos noms me seront plus évocateurs…
Je me prénomme Mane…
Mandrak, Gaétan et moi-même, Luther Harkon, l’interrompit son neveu en improvisant à la volée des prénoms moins exotiques à ses oncles. Tous trois chevaliers de l’ordre du Dragon, en Averland.
Suspicieux, le jeune homme examina de plus belle le vampire qui le dévisageait également, arborant une mine féroce.
Assez Julot, réclama le seigneur en agitant la main. Luthor Harkon, veuillez pardonner mon neveu. L’organisation de cette fête le rend particulièrement nerveux. C’est en effet un long chemin depuis l’Averland que vous avez fait messieurs. En ma qualité de seigneur de cette belle cité qu’est Bordeleaux, moi Thierry, vous souhaite la bienvenue.
Luther, reprit le vampire en grinçant des dents.
Enchanté, seigneur, déclara aussitôt Manesh’k. Veuillez excuser nos tenues à Luthor et nous autres, mais la route a été longue et périlleuse jusqu’à votre cité...
Si Luther avait pu foudroyer son ainé d’un regard, celui-ci n’aurait pas vu l’aube.
Longue et périlleuse, répéta Thierry, songeur. Je suis curieux d’en entendre davantage. Notamment pourquoi arborez-vous mes couleurs. Il est tard, mais nous ne sommes plus à une heure près. Que diriez-vous de me résumer votre périple autour d’une bouteille ?
Mon oncle, vous n’y pensez guère…
Tu devrais également venir Julot, j’ai le sentiment que l’histoire qu’ils ont à raconter sera particulièrement enrichissante.
Il se tourna brusquement vers l’un des gardes :
Allez annoncer à ma dame de finalement ne pas m’attendre plus longtemps. Les préparatifs pour demain se révèlent plus compliqués que prévus.
Celui-ci opina, puis disparut à grande enjambées dans la nuit.
A présent, chevaliers, vous avez une histoire à me conter. Et j’espère qu’elle vaudra le sommeil que vous me coûtez. Ou Mannan vous protège.
Les vampires esquissèrent des sourires amusés. Le seigneur Thierry se révélait être un homme à la fois ouvert d’esprit et conciliant.
… et c’est ainsi que nous avons sauvés ce pauvre garçon, acheva Manesh’k. Il était trop tard pour le reste des villageois. Les monstres étaient déjà sur eux et nous n’avons rien pu faire. Avoir purgé Casseneuil de leur présence est une bien maigre consolation vis-à-vis de ce qu’ils ont fait là.
Thierry n’avait pas prononcé le moindre mot depuis le début de leur histoire, attentif à chaque détail. Tout comme son acolyte au bras blessé. Son neveu, Julot, trépignait de son côté. Interroger ces hurluberlus le démangeait visiblement. Ecouter le massacre de Casseneuil avait à peine douché ses ardeurs.
C’est à suite à ce terrible affrontement que mon armure est devenue ce que vous découvrez à présent, compléta Luther. Quant à celle de mon compagnon Mandrak, elle était désormais inutilisable. Il dû en subtiliser une à l’un des…
… dans la réserve de la tour de gardes, intervint brusquement Gilnash qui n’avait pas prononcé un mot jusque-là.
Il lorgna vers Luther qui réalisait juste la bourde qu’il avait failli commettre. En effet, Manesh’k n’avait non pas récupéré sa tenue dans la tour mais sur le cadavre d’un milicien. Dépouiller l’un des hommes du seigneur aurait probablement été mal perçu. Toutefois, Thierry ne sembla pas le remarquer, digérant toutes ces informations.
Ce garçon est donc l’unique survivant de tout le village, déclara-t-il finalement en se tournant vers lui. Je suis désolé de l’apprendre… Quel est ton nom mon garçon ?
Il chercha du regard les vampires, qui l’encouragèrent à répondre.
Je m’appelle Enguerran, répondit-il finalement. Enguerran, fils de Jeannot.
Jeannot dis-tu ? intervint brusquement le garde moustachu, posté jusque-là à l’entrée du modeste chapiteau où ils se trouvaient. Jeannot de Casseneuil ? Seigneur, puis-je…
Il s’immobilisa, attendant la réponse de Thierry qui l’invita rapidement à approcher.
Fiston, reprit-il. Ton père, l’était pas milicien à Mare-aux-Cerfs ?
Je… non, papa donnait un coup de main au moulin et passait son temps à la taverne, il…
Mais il avait bien une tenue comme celle de cet individu, insista le garde en désignant un Manesh’k surpris, toujours vêtu de bleu.
Dans un coffre oui, avec sa veille épée et…
C’est ce que je pensais. Seigneur, je connaissais le père de cet enfant. Il a quitté la milice il y a une dizaine d’années pour vivre avec une dame originaire de Casseneuil. Celle-ci travaillait au moulin à farine du village.
Les vampires échangèrent des regards interloqués. Cet énergumène, qui refusait de les laisser voir le seigneur Thierry à peine une heure plus tôt, était en train de confirmer leur histoire. Histoire pourtant tirée par les cheveux, bien qu’en partie véridique.
Et vous auriez défaits, à vous trois, les monstres qui ont brûlés tout un village ? intervint enfin le neveu du seigneur. J’ai peine à le croire vu vos accoutrements.
Luther eu un rictus suffisant à ces mots, adressant un sourire narquois au jeune homme.
Tu ne nous en crois pas capable ? répondit-il avec malice.
Je crois surtout que, si Casseneuil a effectivement brûlé, vous avez ramassés ce gosse dans les ruines encore fumantes avant de nous l’apporter et…
Suffit Julot, coupa Thierry.
La réaction du jeune coq surpris les mort-vivants. Mais il ne répliqua pas. Thierry semblait avoir une réelle autorité sur son neveu. Soupirant, le seigneur de Bordeleaux consulta du regard le colosse à ses côtés. Le bras en écharpe, il était resté immobile tout le temps du récit et n’avait toujours pas prononcé un mot depuis l’arrivée des vampires. Il hocha la tête à une question silencieuse qu’eux seuls saisirent.
Chevaliers de l’Ordre du Dragon d’Averland. J’enverrais des miliciens confirmer vos dires. En attendant, vous êtes mes invités pour avoir nettoyés mes terres de cette vermine et sauvé ce garçon. De plus, si participer au tournoi de demain est votre souhait, je vous l’accorde. Toutefois je dois vous prévenir : mes conseillers m’ont annoncés un temps exécrable tout au long de la journée. Par conséquent il se tiendra en soirée, pour les deux journées restantes. Si l’on puisse parler de journée dans ces conditions. Cela ne vous dérange pas j’espère ?
Pas le moins du monde, déclara Manesh’k en s’inclinant, ravis d’apprendre que les évènements n’auraient pas lieu à la lumière du jour. Nous sommes honorés de la confiance que vous nous accordez, seigneur.
Jusqu’à ce que l’on constate qu’ils mentent comme ils respirent, plaça Julot.
La main sur l’arme d’apparat à sa hanche, il s’avança.
J’ai toujours peine à croire que vous soyez capable de vous battre contre des brigands de la forêt de Chalons. Encore moins contre des aberrations qui…
Serait-ce un défi ? hasarda Luther en souriant calmement.
Que oui s’en est un, cracha-t-il en toisant le mort-vivant enclin à le provoquer.
Julot…
Seigneur, hasarda Gilnash.
Tous se tournèrent vers lui. Il n’était que peu intervenu dans le récit, néanmoins tous se tournèrent vers lui.
Prouver notre valeur de dérangerait nullement notre ami Luthor. Pour peu que cela dissipe vos doutes quant à l’histoire que nous vous avons contés.
Thierry grimaça. Et après un nouveau regard à son garde en tenue sombre, soupira.
Soit. Enseignez à mon neveu l’humilité, Chevaliers. Mais de grâce, il est tard donc soyez brefs. Et ne le blessez pas, cela déplairait grandement à ma fille…
Mon oncle !
N’ayez pas d’inquiétude, répondit Gilnash d’un ton apaisant. Luthor ne lui infligera guère plus que des bleus.
Fulminant, le jeune homme sorti du chapiteau, l’épée déjà au poing. Souriant d’avance, Luther suivit, ainsi que le reste des personnes présentes. A peine le vampire eut-il dégainé que Julot se jeta sur lui.
Si je puis me permettre, chevalier Gaétan, commença Thierry à l’adresse de Gilnash comme Luther évitait adroitement la fente du jeune homme. Pourquoi vos yeux à tous les trois sont-ils rouges et… brillent-ils dans l’obscurité, remarqua-t-il en étudiant les combattants.
Une… particularité régionale d’où nous venons, en… Averland, se rappela-t-il. Tout comme notre peau blafarde. La majorité des membres de notre ordre affichent les mêmes singularités.
Mmmmh…
Sans remettre en doute ses paroles, Thierry n’ajouta pas un mot. Devant eux, Luther avait totalement inversé la vapeur. Il jouait littéralement avec son adversaire, faisant rebondir la pointe de son arme contre la lame de Julot.
Etes-vous nombreux dans cet ordre ?
Une quinzaine, tout au plus, répondit Manesh’k. Eparpillés à travers l’empire, à la recherche d’exploits dignes de notre maître à tous.
Votre maître… répéta Thierry. Cette personne doit être redoutable une épée à la main, pour mériter le respect que je décèle dans votre voix.
Comme il prononçait ces mots, l’arme de Julot lui sauta des mains. L’instant suivant il tombait en avant, déséquilibré par une adroite passe du vampire.
He bien, il semblerait que vous ayez gagnés votre place à mon tournoi, déclara-t-il en observant son neveu se relever, le pourpoint taché de boue.
Le soleil disparaissait lentement à l'horizon et éclairait encore le chemin. Celui-ci sombrait lentement, grignoté par les herbes folles. Toutefois le phénomène s'inverserait d'ici quelques semaines, lorsque leurs travaux seraient terminés. Le jeune homme s'étira péniblement les épaules et lâcha un bâillement qui fit déguerpir un petit animal, quelque part dans les fourrés. Il n'aspirait qu'à deux choses : un repas digne de ce nom et une bonne nuit de sommeil.
Le travail avec le charpentier local l'épuisait, mais c'était une tâche gratifiante qui l'assurait de pouvoir remplir son assiette le soir. Il n'en demandait pas davantage. Ou peut-être de pouvoir aussi nourrir sa sœur sans qu'elle n'ait besoin d'être serveuse dans la taverne du coin. Elle avait toujours pris soin de lui durant leur enfance et il aurait souhaité lui rendre la pareille à présent. Difficile toutefois compte tenu du caractère de celle-ci. Mais tous deux étaient heureux, et c'était l'important.
Il ouvrit grand la mâchoire pour lâcher un nouveau bâillement et manqua s'étrangler dans un hoquet. Au loin une fumée sombre venait d'apparaître, droit dans la direction du village. Bien trop importante pour n'être qu'un feu de camp. La peur au ventre il commença à courir, prenant le risque de se tordre la cheville dans une ornière qu'il n'aurait pas vu. Quelque chose était arrivé au village.
Ses craintes s'accentuèrent lorsqu'il dévala les quelques ruelles, l'incendie montant des bâtiments à l'opposé. Là où se trouvait l'auberge. L'ensemble du village était rassemblée là, du moins ce qu'il en restait. Une chaîne humaine avait visiblement été mise en place jusqu'au ruisseau non loin. Mais les pompiers improvisés étaient visiblement résignés face aux décombres fumants. Il n'y avait plus rien à sauver là-dessous.
Que s’est-il passé ? S'écria-t-il comme les villageois s'écartaient à son approche.
Florion ! S'écria un vieil homme, le visage maculé de suie. Tu es sauf !
J'étais à la bâtisse de Gontrand au village d'à côté, justifia-t-il. Il y a des blessés ? Où est Carmen ? Questionna-t-il en cherchant sa sœur du regard.
L'autre balbutia quelques mots avant de détourner le regard, la mine sombre.
Où est Carmen ? Insista-t-il. Où est ma sœur ?
Florion, plusieurs personnes ont disparues, dont...
Comment ça disparues ? Que... Charles !
Se frayant à son tour un chemin, l'intéressé vint se poster devant le charpentier avant de chercher son souffle, mains sur les genoux. Le tenancier de l'auberge n'était que l'ombre de lui-même. Grand et mince, il était réputé pour sa bonne humeur et son ton imposant. Toutefois c'est d'une voix cassée qu'il répondit aux interrogations de Florion.
'rien pu faire. 'arrivé trop vite. Ils ont tués Bill et Fabien... 'ont mis le feu à la baraque et emmené les filles...
Quoi ! Qui a tué... où sont-ils allés ? Et toi où étais-tu, tu...
'partis chercher de la bidoche, toussa-t-il en levant les mains pour se défendre.
Mais Florion n'insista pas. Il était connu dans le bourg que Charles réalisait lui-même la majorité des commissions de l'auberge. Quant au qui...
Florion, déclara sombrement un jeune homme qu'il reconnut comme l'un des trappeurs faisant régulièrement halte dans la région. C'était des hommes à face de bouc.
Le charpentier s'apprêtait à lui demander s'il se payait sa tête, mais plusieurs autres acquiescèrent sombrement.
Des hommes-bêtes... par Sigmar !
Doucement mon gars, le retint un voisin comme il chancelait.
De tels monstres n'avaient plus été vus dans la région depuis plus d'une décennie. Lui-même n'avait jamais cru à l'existence même de ces créatures... Et Carmen, sa Carmen, avait été enlevée par...
Il faut aller les chercher s'exclama-t-il en se redressant si vite qu'il fit sursauter l'aubergiste. Dans quelle direction ont-ils filés ?
Vers le champ du vieux, déclara un gamin au premier rang en indiquant la direction du pouce. J'les ai vu, y sont entrés dans la forêt !
Florion hocha la tête.
Combien étaient-ils ?
La colère qui brûlait dans son regard laissa le gosse sans voix, incapable de répondre. C'est le trappeur qui répondit :
Ils étaient une bonne vingtaine et le plus petit d'entre eux faisait ta taille.
Florion prit le temps de déglutir. Plus de vingt ? Ils se feraient massacrer ! Aucune des personnes présentes ne savait se battre, voire n'avait d'arme. Quelques arcs et couteaux à lapins au plus...
Quelqu'un au dernier rang lâcha un glapissement de surprise qui fit sursauter toutes les personnes présentes. A nouveau les villageois s'écartèrent comme un seul homme ce qui permit à Florion de découvrir l'origine de ce nouveau chahut.
Un individu se tenait là. Il les toisait en silence, peu dérangé d'être devenu le centre d'attention. Il était bien bâti mais la cape tachée de boue, qui s'enroulait autour de ses épaules et lui tombait sur les genoux, dissimulait sa tenue. Toutefois au vu de ses bottes renforcées et de l'excroissance à sa hanche, son accoutrement restait facile à déterminer.
Qui êtes-vous ? Questionna Charles, l'aubergiste, prenant finalement la parole.
L'étranger posa son regard sur lui. Il était écarlate, totalement injecté de sang. Mais également emplit d'un détachement qui faisait froid dans le dos. La partie inférieure de son visage était dissimulée par une écharpe sombre, aussi personne ne put voir ses lèvres bouger lorsqu'il répondit enfin :
Un voyageur.
Sans rien ajouter, il s'approcha, tout le monde reculant à son approche. Son regard se posa sur les décombres qui finissaient de brûler, indéchiffrable. Florion s'apprêtait à l'interpeller lorsqu'il déclara d'une voix fatiguée :
Des têtes de boucs, c’est bien cela ?
Doucement il pivota pour faire face à l'assemblée.
Par où se trouve cette forêt ?
Quoi ?
Florion avait peine à croire ce qu'il voyait et entendait. Les voyageur étaient rare dans cette partie de la Sylvanie, alors là... C'est le même enfant qui leva un doigt tremblant. L'inconnu hocha légèrement la tête, puis fendit à nouveau la foule dans la direction indiquée.
Attendez, vous allez où comme ça ? S'écria Florion sans oser le rattraper. Seul et avec cette obscurité ils vont vous mettre en pièce !
Qui a dit que j'allais à la rencontre de ces animaux ? Lança l'autre sans prendre la peine de se retourner.
Le charpentier jura et tourna les talons. Tout le monde avait les yeux rivés sur lui, à présent que l'étranger avait disparu au coin d'une maison. La mâchoire crispée, il abandonna là le reste du village et se précipita à la petite chaumière qu'il partageait avec sa sœur, héritée de leurs parents. Il avait toujours son vieil arc de chasse.
Pas question qu'il abandonne Carmen à ces monstres. Ni d'entraîner qui que ce soit d'autre que lui dans cette folie. Leur village venait de subir un drame suffisamment terrible.
Quelle connerie que nous sommes en train de faire.
Florion préféra garder le silence. Avec le ciel étoilé pour seul témoins, Charles, le trappeur et lui-même traversaient le champ en friche les séparant du bois. Malgré ses protestations, tous deux avaient insisté pour l'accompagner. Au moins ils n'avaient pas tenté de le dissuader. Deux arcs de chasses, trois couteaux et une petite masse... jamais ils ne verraient l'aube.
Tel un immense béhémot, la forêt se dressait face à eux, sombre, imposante, menaçante. Enfin arrivés à sa lisière, tous mes trois s'arrêtèrent, hésitant à faire un pas de plus. Un oiseau coassa dans les ténèbres, puis un craquement sur le côté les fit sursauter. Probablement un petit animal...
J'y vois pas à trois mètres, murmura Charles, bien moins confiant que lorsqu'il l'avait intercepté pour venir.
J'ai une torche, déclara le trappeur qui ajouta en devinant la désapprobation de Florion : crois-moi ils nous sentiront bien avant de voir la lumière. Autant nous, y voir quelque chose.
Il n'opposa aucun argument. Le chasseur gratta son briquet à amadou jusqu'à enflammer un tissu imbibé d'huile. Et soudain un craquement déchira l'obscurité. Pas besoin d'être chasseur pour deviner que celui-ci n'avait pas été causé par un lapin mais par une créature bien plus massive. Le trappeur jura en laissant tomber le tout et chercha maladroitement à se saisir de son arc. Florion avait déjà encoché une flèche en retint son souffle, sondant le sous-bois à la lueur tremblante de la flamme.
Merde merde merde...
Accroché à sa massue à s'en blanchir les phalanges, l'aubergiste était à deux doigts de tourner les talons, tremblant comme une feuille. Florion le chassa de ses pensées. Seul comptait sa cible, droit devant, sur le point d'apparaître...
Florion !
Il faillit lâcher le trait alors qu'une femme jaillissait de l'obscurité. Quelqu'un poussa un juron dans son dos. Abandonnant toute précaution, il jeta son arc et se précipita dans les bras de sa sœur.
Que... balbutia Charles.
Carmen ! S'écria Florion. J'ai cru t'avoir perdue !
Il remarqua alors les deux autres filles manquantes, elles aussi accourant. Toutes les trois avaient leurs vêtements en lambeaux, les cheveux en pagailles et les bras couverts de bleus et d'égratignures. Mais étaient en vie. Elles se précipitèrent jusqu'à eux. L'une d'elle fondit en larmes en s'effondrant dans les bras de Charles, à bout de forces.
Caressant les longs cheveux noirs de sa sœur, Florion inspecta rapidement les ténèbres, immobiles. Aucune trace des hommes-bêtes.
Carmen, se reprit-il en plongeant son regard dans celui embué de sa sœur.
Carmen comment... que s’est-il passé ? Où sont les...
A ces mots elle ouvrit grand les yeux et fit volte-face, scrutant à son tour le sous-bois. Il jeta un regard aux autres filles, et visiblement il n'en tirerait pas plus de réponses. Toutefois, elles ne semblaient nullement effrayée malgré ce qu'elles avaient vécues et les monstres rodant dans les parages. Elles semblaient... soulagées. A bout de nerfs, mais soulagées.
Carmen...
Le sang de Florion se glaça dans ses veines comme il serrait sa sœur contre lui. Son regard était rivé sur le sous-bois où deux braises venaient d'apparaître, un regard lumineux les scrutant avec intensité.
Reste derrière moi, s'écria le charpentier en passant devant sa sœur.
Armé de son poignard, il fit face, prêt à en découdre.
Non ! s’écria Carmen en le retenant.
Il tenta de se dégager, mais celle-ci insista jusqu’à capter son regard. Elle avait peur. Mais pas de la chose des bois. Elle avait peur pour lui. En douceur, elle lui fit baisser le poignet, jusqu’à ce qu’il retrouve une posture plus pacifique. D’un même mouvement, ils se tournèrentvers le sous-bois. Lentement, une silhouette se détacha des ombres et vint se dresser devant eux, silencieuse. L’inconnu les toisait de toute sa hauteur. Il faisait preuve d’un calme déplacé pour cette situation. Sa cape était imbibée de sang et gouttait à ses pieds. Le regard de Florion détailla le combattant, la mâchoire à deux doigts de tomber par terre. Ses deux compagnons étaient tout aussi hébétés que lui.
Sans avoir prononcé un mot, leur sauveur pivota et fit quelques pas.
Attendez !
Délaissant son frère, Carmen accouru et faillit attraper le bras de l’inconnu. Elle s’abstint : le tissu était semblable à une éponge écarlate. L’individu posa sur elle un regard étonné et s’immobilisa. La jeune femme n’était nullement impressionnée par ses prunelles rouges, luisant dans la semi-pénombre comme ceux d’un chat.
Venez avec nous, au village, déclara-t-elle simplement en posant sa paume sur l’étoffe au niveau de sa poitrine.
Les autres villageois retinrent leur souffle, comme il baissait la tête sur son torse, les bras ballants.Son visage restait indescriptible, à moitié dissimulé par sa cape. Mais le guerrier grogna et secoua la tête. Cependant elle insista avant qu’il ne tourne à nouveau les talons.
Je vous en prie. Au moins, dites-moi quel est votre nom.
Carmen !
Elle ignora Florion, rivant son regard dans celui de son interlocuteur avec détermination. Il l’étudia quelques secondes, avant depousser un soupir et lâcher d’un ton résigné :
Je m’appelle Mane… appelez-moi Mandrak, se reprit-il.
*
Une autre choppe !
Les lèvres pincées, Carmen chercha conseil dans le regard de Charles qui hocha imperceptiblement la tête.
Je regrette, cela ne va pas être possible, répondit-elle simplement.
Quoi ? J’suis dans une taverne flambant neuve et j’peux pas me rincer l’gosier ? beugla l’individu, passablement éméché.
Les trois autres hommes à sa table restèrent imperturbables, attendant de voir comment la serveuse gérerait cette situation. Ils étaient les derniers clients de la soirée.
Monsieur, je vais vous demander de partir, insista-t-elle avec autorité.
Non ! beugla-t-il en se levant.
Il tituba un instant, s’appuya sur le bord de la table, puis leva un index accusateur vers la jeune femme :
J’partirais pas, j’veux à boire et j’veux…
Il fit un pas incertain de côté, détaillant Carmen de haut en bas. S’en était assez.
Messieurs, intervint calmement Charles. Je vais vous demander de quitter…
Toi tu te tais, cria soudain le poivrot qui dégaina une dague et la pointa vers le propriétaire. J’suis un soldat impérial et j’vais pas me laisser marcher dessus par des gueux !
Charles considéra un moment la menace. Bien que saoul il restait dangereux. Et ses amis semblaient s’amuser de cette situation, refusant d’intervenir. Il soupira.
Ecoutez, si je vous offre un dernier verre vous…
Non ! Tu m’as énervé et maintenant j’suis en colère.
Il se tourna à nouveau vers Carmen qui leva les deux mains en signe de reddition.
Toi notamment tu m’as énervé. Et les filles comme toi qui m’énervent, voilà ce que je leur fait !
D’unrevers il gifla soudain la serveuse. Celle-ci trébucha et renversa une chaise. Mais ne poussa pas le moindre cri.
Carmen !
Charles tenta de s’avancer, mais il se retrouva à nouveau face à l’arme du soldat en civil.
Reste où tu es si tu veux pas que j’m’occupe aussi de toi ! cracha-t-il.
Laisse, déclara Carmen en le devançant, je m’en occupe.
Prenant sur elle-même, la jeune femme se releva et fit à nouveau face au perturbateur. La colère couvait dans son regard alors qu’un filet rouge perlait à sa lèvre fendue. Elle s’essuya du coude et contempla son sang quelques secondes, avant de refaire front.
C’est ce que tu fais aux filles qui t’énervent ? Et que dirais-tu de faire davantage ?
Que… commença Charles.
L’autre éclata de rire, rapidement imité par deux de ses compagnons. Cependant, elle resta impassible et attendit. Lorsqu’il réalisa qu’elle était sérieuse, il la considéra sous un autre angle.
Attends toi pas à être payée ma jolie ! J’vais te montrer de quel bois je me chauffe.
Un sourire se dessina sur le visage de Carmen, que Charles devina n’être qu’une façade. Il la suivit du regard alors qu’elle invitait le poivrot à la suivre à l’extérieur. Puis remarqua que la nuit était déjà tombée. Deux autres soldats se levèrent à leur tour pour les suivre.
Je reviens vite, déclara Carmen avec un regard entendu, les lèvres rouges.
Il hocha sombrement la tête. Et tous les quatre sortirent dans l’obscurité. Il resta ainsi immobile durant de longues minutes, scrutant la porte. Puis le dernier soldat l’interpella, réclamant un nouveau verre. Celui-ci était sobre et semblait différent de ses compagnons. Il sirota tranquillement sa boisson, le regard vague.
De retour derrière son comptoir, le tavernier recommença à scruter l’extérieur avec inquiétude. Dehors tout était calme.
Jusqu’à ce qu’un hurlement ne déchire le silence. Aussitôt le soldat fut sur ses pieds. Il jeta un œil à Charles, puis à la porte. Le cri s’interrompit brusquement. Le tavernier fut interrogé du regard.
Tu devrais partir, conseilla-t-il d’une voix grave.
*
L'épée antique reposait dans son fourreau, adossée à la commode. Le cuir fatigué portait les traces d'enluminures à présent disparues. D'une main décidée, Carmen s'en empara. Toutefois au moment de la lever, le poids de l'arme la fit vaciller.
Elle est bien plus lourde que je ne l'aurais cru, confessa-t-elle.
Mandrak se contenta de sourire. Allongé dans le lit de la jeune femme, il contemplait cette mortelle passer le ceinturon à ses hanches nues. Et, tentant d'afficher une mine sérieuse, elle dégaina l'arme puis fit quelques gestes lents avec celle-ci.
Elle se tourna vers le vampire et le menaça de la pointe. Il conserva son sourire amusé, ses yeux carmin rivés dans ceux de la femme.
Cela semblait si facile pour toi ces deux nuits là, dans la forêt et derrière la taverne, soupira-t-elle en se détournant. Alors qu'il m'est difficile de la soulever...
J'ai quelques années d'expérience, déclara-t-il simplement.
Combien ?
Un instant il s'apprêta à répondre plus d'un millénaire, mais s'abstint.
J'ai perdu le compte passé la vingtaine.
Mmh.
Maladroitement, elle parvint à glisser l'arme dans son fourreau. Puis elle le rejoignit.
Je voudrais te demander quelque chose...
Je t'écoute.
Qui est Gilnash ?
Ses doigts glissés dans les longs cheveux noirs de Carmen s'immobilisèrent aussitôt. Instinctivement, elle se tourna vers lui. Le regard du vampire, d'ordinaire si serein était brusquement agité par quelque chose qui lui était totalement inconnu.
Je... t'ai entendu murmurer ce nom dans ton sommeil, expliqua-t-elle.
Il cilla et posa son regard sur l'épée, posée sur la table. Que pouvait-il lui révéler ? Qu'il était son frère de par la malédiction ? Que tous deux avaient parcourus le monde, connus et bien au-delà ? Qu'un démon haut comme une montagne l'avait tranché en deux sous ses yeux ?
Elle renonçait à sa question quand il répondit toutefois :
C’est une personne qui m'est chère. Doté d'une grande sensibilité et d'une intelligence rare. Pendant des années...
Des siècles songea-t-il.
... nous avons voyagé ensemble. Je ne saurais dire combien d'aventures nous avons partagés.
Allongée sur lui et la tête sur son torse blafard, elle buvait ses paroles. Ses grands yeux verts plongés dans les siens.
Où est-il ?
…
En cendres quelque part au nord de Kislev.
Parti. Je ne pense pas le revoir avant un long moment.
Il n’ajouta rien de plus, se contentant d’observer vaguement les poutres du plafond. Elle soupira et se laissa aller contre lui. La chaumière resta silencieuse de longues minutes. La bougie qui éclairait la pièce, faisait danserles ombres sur le mur opposé. Tous deux profitaient mutuellement de ce calme apaisant.
Je te connais si peu, glissa-t-elle finalement. Tu ne parles jamais de ton passé, tu ne réponds pas à nos questions…
Il garda le silence, se contentant d’étudier la chandelle diminuer lentement. S’il ne parlait pas de ces années à parcourir le monde, ce n’était pas sans raison. De plus, comment répondre à leurs interrogations lorsqu’il pouvait à peine soutenir le regard de ses frères ?
Shiing. Claster. Gilnash. Gailrya et tous les autres… A peine fermait-il les yeux que leurs visages revenaient hanter sa vision. Chacun de ses frères et sœurs disparut. Mandrak ne pouvait les oublier. Ils ne prononçaient nuls jugements ou accusations à son encontre, et d’une certaine façon il aurait préféré que cela soit le cas. Non, ils se contentaient de l’observer en silence, suivant la « vie » qu’il menait et qu’ils n’auraient jamais. Lui avait survécu tandis qu’ils étaient tombés. Et pourquoi ? En quoi avait-il mérité plus qu’eux de continuer à arpenter le monde ?
Je sais que tu m’as sauvé à deux reprises, commença-t-elle brusquement en le tirant de ses pensées, que tu as aidé à rebâtir la taverne, que tu protèges la région des bêtes féroces…
Il cligna des yeux un instant et s’apprêta à répliquer mais s’abstint. Qu’avait-elle pu lire sur son visage quelques secondes auparavant ?Impossible à dire. Elle esquissa un sourire.
Ne crois pas que je sois si idiote que cela. Avant ton arrivée les voyageurs parlaient de créatures terribles, rencontrées une fois la nuit tombée. Et je ne parle pas que des ours. Tu ne me feras pas croire tes vagabondages nocturnes n’ont rien à voir avec cela.
Mandrak se força à sourire à son tour. Elle disait vrai. Toutefois, mieux valait qu’elle continue à ignorer les horreurs qu’il avait terrassé dans la région. Qu’elles restent enfouies au plus profond de lui. Avec les visages de ses compagnons.
Il garda doncle silence mais celui-ci était équivoque aux yeux de Carmen. La jeune femme se rallongea et poursuivit, parcourant sa peau fraiche du bout des doigts :
Le soir de ton arrivée, tu souhaitais disparaître. Aujourd’hui je crois comprendre pourquoi. Tu t’imagines être l’un de ces monstres que tu chasses au clair de lune. Mais à mes yeux tu es bien plus. Et ce quel que soit ton passé.
Elle se redressa et l’obligea cette fois à plonger son regard dans le sien, encadrés par ses cheveux en cascade. Les deux prunelles écarlates luisaient faiblement dans cette ombre. Son visage était à seulement quelques centimètres du sien. Elle pouvait sentir l’absence de souffle à ses lèvres.
Tu as beau avoir les yeux rouges et voir dans les ténèbres, posséder la force de dix hommes et un cœur qui ne bat pas, fuir la lumière et ne pas manger ou boire, je te vois tel que tu es. Tu es quelqu’un de bien. Et mon avis est partagé par les autres villageois.
Sauf que je me nourris du sang qui coule dans vos veines, songea-t-il avec un rictus. Et cela personne ne l’a encore découvert…
Pourquoi me dis-tu cela ? répondit-il après un instant.
Parce que je suis capable de voir ce que tu caches au fond de ce regard. De la solitude, et non de la colère comme tu veux le faire croire avec tes airs de guerriers.
Il détourna le regard, ce qui la fit rire comme une enfant. Elle lui caressa le menton et repris avec espièglerie :
Ici, avec moi, tu ne peux le cacher. Sinon, pourquoi serais-tu resté ?
Il ouvrit la bouche pour répliquer, mais ne prononça aucun son. Cette jeune mortelle ignorait de quoi elle parlait. Même si elle était témoin de son tourment, Carmen ne voyait pas ses frères comme lui les voyait. De plus elle ne pouvait appréhender les siècles passés et l’éternité à venir, c’était au-delà de sa vision.
Toutefois… il pouvait lui décrire. Ou même lui offrir cette éternité à ses côtés.
A peine cette pensée l’eu-t-elle traversé qu’il la rejeta avec force et secoua la tête. Il n’était pas question qu’il répande à nouveau sa malédiction ! Encore moins ici, où il c’était trouvé un…
Qu’y a-t-il ? s’inquiéta-t-elle en le voyant s’agiter.
A nouveau il se plongea dans son regard de jade. Si belle et si généreuse. Après tant d’années, il n’aurait pas cru rencontrer quelqu’un comme elle. Quelqu’un capable de comprendre ses émotions sans même être immortel. Quelqu’un pour qui il serait prêt à rengainer son épée. Quelqu’un qui ravivait la flamme éteinte au creux de sa poitrine.
Et il n’était pas question de la blesser. Le regard effrayé de Carmen ne fit que renforcer sa détermination. Il se redressa et la prit dans ses bras, la faisant sursauter. Mais après quelques secondes elle s’abandonna à son étreinte.
Je vous protégerais, déclara-t-il en lui caressant cheveux. De mes démons comme de ceux à l’extérieur. Cet endroit le mérite, c’est un havre de paix comme je n’en ai vu depuis des décennies, c’est…
… mon foyer, osa-t-il penser.
Carmen doutait avoir compris sens de sa déclaration, mais peu importait. Ils étaient là, ensemble. C’est tout ce qui comptait.
*
Mandrak ?
Pas de réponse. Doucement, Florion ouvrit la porte et entra dans l’ancienne chaumière. Personne. Avec précaution il referma et se retrouva dans l’obscurité, les fenêtres était calfeutrées derrières leurs rideaux.
Puis deuxlueurs rougeoyantes émergèrent face à lui. Il resta immobile, bien que mal à l’aise en présence de l’amant de sa sœur. Puis un claquement de doigts le fit sursauter. La seconde suivante, Mandrak déposait une chandelle allumée dans une coupole prévue à cet effet. Il n’avait ni silex ni briquet à la main, mais Florion ne s’attarda pas sur ce détail.
Les soldats sont revenus, lâcha-t-il sans détour.
En quoi cela me concerne-t-il ? répondit-il après quelques secondes, invitant le menuisier à s’asseoir.
Florion secoua la tête en déclinant.
Ils voulaient venger leurs camarades et sont allés à la taverne, révéla-t-il en soutenant le regard de Mandrak.
L’expression du vampire se crispa soudain. Aussitôt l’humain fit un pas en retrait. Il avait le même regard que cette nuit, lorsqu’il avait libéré Carmen des hommes-bêtes…
Continues, grogna-t-il en serrant les poings.
Ils… voulaient savoir qui avait fait ça, expliqua-t-il en cherchant ses mots. Ils…
Et qu’avez-vous répondus ? interrogea le vampire, l’impatience palpable dans sa voix.
Rien. Personne au village n’a parlé de toi.
La colère de Mandrak sembla baisser l’espace d’une seconde. Puis il leva sur Florion un regard glacial.
Il y a quelque chose que tu ne me dis pas…
Le charpentier eu un hoquet. Comment ?
L’un des soldats du Comte a reconnu Charles et Carmen ! ajouta-t-il.
… Et ?
Comme personne ne voulaient leur répondre, ils les ont emmenés. C’était il y a une heure à peine.
Mandrak étudia attentivement la mine du charpentier, son regard semblant le traverser. Puis il se détourna.
Ton cœur me dit que tu n’as plus rien à m’apprendre, grinça-t-il en se détournant.
Mon cœur ? Songea Florion sans comprendre.
Je devine que personne ne s’est interposé, pensa-t-il à voix haute. Et je ne vous en tiens pas rigueur : vous n’êtes pas des combattants. Ont-ils fait du mal à quelqu’un ?
Florion secoua la tête et le vampire soupira. De soulagement ou d’agacement ? Difficile à dire.
Tu es sûr que personne ne leur a parlé de moi ?
Certain.
Mandrak hocha la tête. L’effet de surprise serait un atout de poids. Carmen et le tavernier seraient de retour à l’aube.
Ils… ont pris la route du sud pour rejoindre Drakenhof, l’informa Florion en s’adossant à la porte, soulagé d’un poids.
La demeure du Comte ?
L’autre confirma d’un signe de tête.
Vlad von Carstein, ajouta-t-il.
Vlad ? répéta Mandrak. En es-tu sûr ?
Pour autant que je sache, oui, en quoi…
Vlad était déjà Comte de Sylvanie lorsque Walach a fondé son ordre et chassé Luther, murmura-t-il sans s’adresser à l’humain. Cet homme a plus de deux cent ans…
Les noms de Walach et Luther étaient totalement inconnus aux oreilles de Florion. Tout comme l’air inquiet qu’arborait son compagnon.
Il n’est pas rare dans la noblesse de vivre jusqu’à un âge…
Aucun humain ne peut régner aussi longtemps, coupa Mandrak, plongé dans ses réflexions. Combien de temps reste-t-il avant que le soleil ne se couche ?
Une heure ou deux, tout au plus, répondit Florion.
Le vampire hocha la tête. Il devrait ronger son frein jusque-là. Puis la traque commencerait.
Retourne informer les villageois qu’ils ne doivent pas s’inquiéter. Je les ramènerais avant l’aube.
Florion poussa un soupir de soulagement, puis sortit sans demander son reste. Il ne remarqua pas le rai de lumière qui éclaira Mandrak l’espace d’un instant, mais celui-ci resta stoïque. Son esprit était déjà loin, tourné vers la nuit à venir. Il avait déjà perdu ses proches une première fois et le visage de la jeune femme ne viendrait pas les rejoindre. De simples mortels ne lui arracheraient pas Carmen.
Patiente encore quelques heures, murmura-t-il d’une voix solennelle. J’arrive.
Le guerrier poussa un cri de rage avant de pointer un index accusateur sur Warda.
Tout ceci est ta faute enchanteresse ! Si tu avais vu que ces vampires étaient aussi dangereux, si tu nous avais prévenu qu'un démon les servait, si tu n'avais pas abusé de tes...
Bothel ! Assez.
L'ordre de son père était cinglant. Le ton comme le regard employé n'admettaient pas de protestations.
Elle a tué Gailrya sous tes yeux ! s'écria-t-il toutefois, nullement intimidé. Elle vient de bannir ma sœur dans les bosquets perdus, ta propre fille a été...
Il s'interrompit soudain alors que le seigneur elfe allait répliquer. Une lueur lui traversa le regard et dans la seconde il fit volte-face, se penchant sur l'enchanteresse.
Envoies moi là-bas ! Je la ramènerais !
Que...
L'elfe recula de quelques pas, sa robe diaphane voletant derrière elle. Elle secoua la tête.
Ce n'est pas possible...
Bien sûr que si ! Tu as bien été capable d'y expédier ma sœur ! En quoi m'y envoyer serait différent ?
Warda soupira puis se tourna vers Helion en quête de soutien. Cependant, il n'était pas en mesure de lui apporter cette aide. Lui-même brûlait de lui réclamer cette faveur. Si elle n'était pas en mesure de décourager le danseur, il suivrait son fils dans cette folie.
Ce n'est pas sans raison qu'il ne faut pas s'éloigner lorsque nous arpentons les sentiers secrets. Au-delà, Kurnous lui-même ne serait plus en sécurité.
Elle prit le temps de reprendre son souffle. Père et fils étaient pendus à ses lèvres.
L'endroit où j'ai malencontreusement envoyé Gailrya se trouve au cœur de ces bois perdus. Elle ne peut...
Envoies moi là-bas, réclama à nouveau Bothel. Je ne crains pas les esprits sauvages de Loren. Je...
Tu n'auras aucun moyen de revenir, coupa-t-elle à son tour. Seul un adepte serait capable de revenir de cet endroit sans utiliser un passage. Or il est impossible d'en créer de nouveau ou de ramener quelqu'un depuis notre monde, sans quoi Gailrya serait déjà de retour parmi nous. Je suis désolée mais il n'y a aucun moyen de la ramener.
Bothel prit quelques secondes pour digérer ces informations. Mais déjà il revint à la charge :
Dans ce cas viens avec moi. Tu pourras ainsi nous ramener tous les trois.
Je...
Cela ne serait qu'un juste tribut après ce que tu...
Bothel ! s'écria Helion.
Celui-ci s'interrompit, rouge de colère.
Père ! Elle...
Elle ne peut quitter notre cité alors qu'un démon rôde dans nos bois !
Ce ne serait l'affaire que de quelques minutes ! opposa-t-il. J'ai déjà arpenté les sentiers cachés, je sais que le temps s'y écoule différemment ! Chaque seconde que nous perdons sont des heures qui exposent Gailrya à...
Sors.
L'ordre était sévère. Le regard du seigneur lourd de menaces.
Mais père ! Elle est aveugle aux déplacements de cette créature ! Elle n'est ici d'aucune...
Sors ! cria-t-il soudain.
L'espace de quelques instants le souverain sembla avoir gagné en stature. Il dominait à présent son fils pourtant bien bâtit. Sa tunique finement ciselée se soulevait au rythme de ses inspirations. Mais son poignet ne tremblait pas alors qu'il désignait fermement la sortie.
Sors, répéta-t-il pour la troisième fois.
Fulminant, Bothel se précipita à l'extérieur de la demeure. Ce n'est qu'après une minute qui sembla durer des siècles que Warda rompit le silence.
Helion...
J'en ai assez entendu. Ce qui est fait... est fait. Trouve cette abomination.
La douleur était palpable dans la voix de cet elfe qui semblait maintenant bien moins imposant, écrasé par le poids du destin.
*
La mâchoire aux crocs acérés claqua dans le vide. Puis la bête retomba sur ses appuis et fit volte-face, prête à bondir à nouveau. Une lame Lahmienne vint toutefois la clouer au sol. L'acier lui traversait la gueule de part en part, pourtant celle-ci continua de gigoter pour s'en défaire. Il fallut s'acharner quelques instants et projeter des échardes dans toutes les directions pour qu'enfin la chose ne cesse de bouger.
Cinq pattes, une gueule grande comme les trois quart du corps. Garnie de dents. Le reste est recouvert d'écailles... Cette chose est vraiment... en bois ?
Manesh'k s'agenouilla pour examiner le cadavre. Il esquissa une grimace puis se redressa. La réponse était positive...
Prudemment, il revint auprès des deux autres mort-vivants. Dans chaque direction, une lumière latente émanait des sous-bois, comme un coucher de soleil ayant lieu dans chaque direction, ou un incendie les ayant encerclé. Sauf que cette lueur ne tremblait pas comme l'auraient fait des flammes. Elle était diffuse, comme une sorte de brume s'étalant aux frontières de leur champ de vision. Et où qu'ils aillent, ces bêtes de ronces les traquaient et les agressaient sans relâche. Abattre leurs congénères ne les dissuadait pas vraiment de revenir à l'assaut...
Il posa le regard sur ses deux camarades. Tous les trois étaient en piteux états. La tunique impériale de Gilnash était en lambeaux et l'armure de Luther n'avait que peu à lui envier. Quant à Manesh'k il ne portait plus que des loques : à l'exception de son épée, tous les éléments de son équipement en métal étaient tombés en poussière. Jusqu'à sa boucle de ceinture et les ornements de son fourreau.
Mais, plus que leur état lamentable ou le fait qu'ils ignorent où ils étaient : l'elfe était avec eux, mourante. Mais bel et bien vivante. Les battements faiblissants du cœur logé dans sa poitrine résonnaient à leurs oreilles comme des coups de massue.
Gilnash leva la tête sur l’épéiste, hagard. Il devinait de quoi souffrait son ami. Depuis qu’ils avaient atterris dans cet endroit ils n’avaient pas entendu un bruit, hormis les bêtes de ronces. Pas un seul animal, pas le moindre chant d’oiseau. Ces bois nuisaient à l’ornithologue, coupé de ses compagnons à plumes. Plus longtemps ils resteraient là et plus Gilnash s’éloignerait d’eux. Manesh’k le savait. Ils avaient déjà été confrontés à ce genre d’isolement par le passé. Plus tôt ils quitteraient cette foret mieux se serait.
Venant brusquement voleter à hauteur du regard de Manesh’k, l'esprit translucide lui rappela que lui aussi avait été piégé. Agitant ses bras simiesques, trop long pour son corps trapu, il blâmait le mort-vivant pour quelque chose qu'il se fichait de savoir. Distraitement il le chassa de la main comme s'il s'agissait d'un insecte indésirable. Les piquants qui lui hérissaient le dos s'allongèrent comme il pestait de plus belle...
Après ce qu'ils nous ont fait cela n'est que justice ! protesta à nouveau Luther. Si tu refuses de la saigner tant pis pour toi. Je me ferais un plaisir de m'en occuper !
Se nourrir aurait soulagé leurs blessures, à défaut de les régénérer. Mais malgré cela Gilnash refusa d'un signe de la tête. Le corps inanimé dans les bras, il percevait juste sous ses doigts les battements de cœur de plus en plus espacés. A seulement quelques centimètres sous la peau froide...
Mais regarde la, cette chose de bois lui a fichu les tripes à l'air ! C'est gâcher de la nourri...
Assez, soupira Gilnash alors que Manesh'k se laissait tomber, profitant de ces quelques instants de répit. Regarde autours de toi, ouvre tes sens. Nous ne sommes plus dans la forêt des elfes. Et de plus...
Il eut un rictus ironique.
Nous ne souffrons pas de la soif. C'est la gourmandise et les années écoulées depuis notre malédiction qui te poussent...
Pardon ?
Si Manesh'k avait encore eu un cœur, celui-ci aurait probablement raté un battement. Qu'est-ce que l'ornithologue lui sortait là ? Ils étaient écorchés, lacérés, les côtes brisées... Des mortels auraient été cloués au sol, auraient cessés de se battre... Et pourtant il réalisa que Gilnash disait vrai. Son regard alla de son ami à ses paumes de main. Luther était aussi bousculé que lui. Lui dont la peau du visage avait été arrachée, plus que ses aînés, aurait dû succomber à sa bête intérieure. Tous les trois, dans leurs états respectifs, n'auraient pas dû avoir à tergiverser sur une proie offerte comme celle-ci. Elle devrait déjà n'être qu'une carcasse exsangue depuis des heures. Or elle continuait d'agoniser entre leurs mains, bel et bien vivante.
Où est-ce qu'on est ? s'interrogea une fois de plus le cadet à voix haute.
Je crains qu'il n'y ait qu'elle qui puisse nous répondre, répondit Gilnash dans un souffle.
Se faisant il écarta une mèche de cheveux bruns, collés au front de la mourante par la transpiration. Elle était glacée sous ses doigts. Son regard était désolé.
Tu n'y penses pas j'espère...
Bien au contraire. Elle pourra nous apporter les réponses que nous cherchons plutôt que des brides de souvenirs dérobés au hasard, répliqua Gilnash.
Mais... la malédiction affecte les elfes ? s'étonna Luther. Je croyais que Varison n'avait pas réussi à...
Son infant était une bête dégénérée digne des rejetons d'Ushoran, expliqua Manesh'k sans quitter Gilnash du regard. Il était incapable de contrôler sa soif, c'est pourquoi il l'a lui-même abattu.
Ah... Je vois. Mais alors...
Gilnash détourna le regard.
Il espère que cet endroit atténuera sa soif comme il atténue les nôtres, devina Manesh'k à voix haute.
Du regard il balaya l'océan de fougères, songeur. Il s'attarda sur la lumière jusqu'à ce que l'esprit hérissé de piquants ne vienne à nouveau voleter dans son champ de vision. C'était un pari osé. Tous les trois avaient eu des réactions des plus violentes en embrassant la non-vie Mais avaient-ils seulement le choix ?
*
Assis en tailleur sur la branche basse d'un résineux, dénuée d'épines, le changeforme observait. En silence. L'immense homme-arbre était agité. Cela n'avait rien de nouveau. Mais les événements de la veille n'avaient de toute évidence rien arrangés. A plusieurs reprises, l'esprit vénérable avait brusquement disparut du bosquet pour réapparaître sans prévenir d'un autre côté. Même la suite de buissons incarnés et de dryades qui ne le quittaient jamais ne parvenait pas à le suivre. Ils entraient dans une frénésie confuse puis se ruaient vers l'homme-arbre lorsque celui-ci réapparaissait. A l'heure actuelle, Gusternum ne faisait probablement plus de distinction entre homme, elfe et mort-vivant. Aussi lorsqu'il entendit approcher l'enchanteresse, bien avant qu'elle ne soit en vue, il vint à sa rencontre. Se faisant, il contourna avec précaution les esprits de la forêt.
Père et fils sont furieux, soupira-t-elle comme introduction.
Ils ne sont pas les seuls, répondit Anos avec un nouveau coup d'œil au sous-bois. Allons plus loin.
Elle acquiesça. Ce n'est que lorsqu’ils se furent suffisamment éloignés au goût de l'elfe solitaire qu'il reprit :
Il les recherche. La forêt est agitée de ses allées et venues entre ici et les sentiers.
Oui, je le sens aussi. Mais je doute qu'il ne retrouve jamais Gaylria.
Anos la scruta, l'air surpris.
Gusternum n'a que faire de la cavalière, fut-elle la fille d'Helion. Il n'a d'yeux que pour les vampires.
Elle hocha la tête en signe de résignation. Anos admettait déjà ce que ni elle ni sa famille refusaient d'accepter : Gaylria était morte à l'instant où le bannissement avait frappé la fille d'Helion.
Je n'arrive pas à comprendre... murmura-t-elle. Comment tout ceci a-t-il put arriver...
Anos inclina la tête de côté, attendant de voir où l'enchanteresse voulait en venir.
Le bannissement n'a eu aucun effet sur cette chose rouge et peinturlurée, pourtant Gaylria et les vampires ont disparus dans l'instant. Et puis... comment est-il arrivé jusqu'ici ? Si les vampires étaient capables de dissimuler sa présence, pourquoi ne l'ont-ils pas fait pour eux-mêmes ? Et comment ? Comment ont-ils fait et comment continuent-ils de le rendre invisible même aux yeux de Loren ! C'est impossible !
Se passant la langue sur les lèvres, Anos fit quelques pas, avant de revenir à l'enchanteresse.
Je crois que nous prenons le problème à l'envers.
A l'envers ?
J'étais présent aux monolithes. Il n'y avait nulle trace du démon. Pourtant sa présence n'aurait pas été de trop. Et il n'était pas avec eux à la Mortourbe lorsque nous les avons pris en embuscade. Il n'est arrivé qu'ensuite.
Où veux-tu en venir ? interrogea-t-elle en croisant les bras.
Je ne pense pas que ces vampires contrôlent ou aient contrôlés le démon. Je pense qu'ils n'en ont pas même le pouvoir.
Tu te trompes, deux d'entre eux ont manipulés...
Les vents brun et sombre. Ce n'est pas suffisant pour invoquer un tel serviteur. De plus, celui-ci arborait un collier.
Devant la mine perplexe de son interlocutrice, Anos balaya du pied les feuilles mortes et révéla le terreau sous celles-ci. Du gros orteil, il traça grossièrement le symbole qu'il avait remarqué au cou de la bête. Un chiffre humain "huit", stylisé et déformé. Le regard de Warda s'éclaira aussitôt. Elle avait en effet vu le pendentif, mais sur le coup n'y avait accordé aucune importance.
La rune du fléau...
Elle se tourna vers Anos qui prenait le temps de soigneusement effacer le dessin impie.
Ce sanguinaire portait le symbole de Khorne lui-même ! C'est un élu de la ruine ! Il est...
La vérité semblait si évidente à présent...
*
Bothel se laissa tomber de la branche. Il s'approcha lentement de la dépouille, ses épaules s'affaissant à chaque pas. Les plaies à moitiés cautérisée fumaient encore avec la fraîcheur matinale. Le meurtre était tout récent, mais il était parfaitement conscient que traquer la bête serait vain. Les éclaireurs comme l'enchanteresse de son père étaient aveugles aux mouvements de cette créature. Lui, simple guerrier, n'avait que peu de chances de la retrouver.
Le combat avait dû être rude : la corne de l'animal était tachée d'un sang qui n'était pas le sien. Mais cela c'était révélé insuffisant… Au moins, l'agonie de la licorne ne s'était pas éternisée.
Poings crispés, il ravala un hurlement de rage. Son impuissance le rendait malade. Il ne pouvait pas sauver sa sœur. Il ne pouvait pas protéger la forêt du démon assoiffé de sang. Il ne pouvait pas passer sa colère sur les mort-vivants responsables de ce chaos.
Le regard sombre, il chercha quelle direction pouvait avoir empreinté la bête. En vain...
*
Délicatement, l'ornithologue déposa le corps par terre. Maintenant, il fallait attendre. Attendre que la malédiction fasse effet. Que cette elfe dont ils ignoraient tout les rejoigne dans la non-vie. Les trois vampires échangèrent plusieurs regards. Il n'y avait pas besoin de paroles. Ayant remarqué leur changement de comportement, l'esprit aux piquants vint voleter entre eux, mais ils n'y prêtèrent pas attention. Pas même lorsqu'il vint voleter près du visage de l'elfe, blême.
Que...
Tous trois pivotèrent dans la direction qu'indiquait Luther. Quelqu'un les avait rejoints. A une dizaine de mètres d'eux, une autre elfe les dévisageait, impassible. Elle semblait apparue de nulle part, trompant les sens affûtés des mort-vivants
C'est toi ! s'écria le cadet. C'est toi la truie qui nous a envoyé ici !
Mais l'enchanteresse ne répliqua pas, se contentant de les observer. Sa robe diaphane voletait autour d'elle. Pourtant il n'y avait aucun vent pour la soulever.
Levant son épée entre eux deux, Manesh'k fit quelques pas prudents vers elle.
Elfe, commença-t-il. Nous ne vous voulons aucun mal. Ce qui est arrivé à cette malheureuse est un...
Sans prévenir l'elfe fut remplacé par une nouvelle créature végétale. A l'instant où l'illusion fut dissipée, elle ouvrit grand une gueule garnie d'épines. La chose projeta ses membres en avant et comme s'il s'agissait de lassos ils vinrent s'enrouler autour du vampire prit au dépourvu. Avant qu'il ne puisse réagir elle le traînait déjà à lui, des anneaux de lianes et de lierres se resserrant autour du mort-vivant. Son épée tomba au sol, inutile.
Manesh'k !
Brandissant sa propre épée, Luther se précipita en avant. Il dû cependant se raviser : tel un monstrueux serpent, la bête de bois gobait tout entier son aîné. Etouffé et comprimé, il ne pouvait trancher à coup d'épée sans blesser la victime.
Il poussa un juron et attrapa sa dague. Le corps de Manesh'k était agité de spasmes incontrôlés. Même sa nature de mort-vivant ne pourrait supporter longtemps un tel traitement. Tirant sur un lien, Luther entreprit de le sectionner, mais celui-ci était recouvert d'une écorce sur laquelle sa lame ne faisait que glisser. De plus...
Merde !
Il bondit en arrière, secouant sa main blessée. Ébahi il constata que des épines aussi longues que son index avaient instantanément jaillit du tentacule verdâtre. Elles avaient traversé son gantelet comme du papier. La mâchoire serrée, il chercha à toute allure comment aider le vampire. Il consulta l'ornithologue du regard, mais celui-ci n'avait pas de réponse à lui fournir, pris de cours...
Un cri inhumain fit brusquement sursauter Luther. Sous leurs yeux ébahis, la chose végétale... hurlait de douleur. Elle se tortilla en tous sens, visiblement en proie à une souffrance insoutenable. Ses tentacules glissèrent sur eux-mêmes jusqu'à révéler deux braises incandescentes. Les anneaux étrangleurs se resserrèrent plus encore, évitant soigneusement les sphères brûlantes. La bête avait l'intention d'en finir. Mais la manifestation arcanique entra en mouvement, venant s'apposer sur les plus gros anneaux.
Luther et Gilnash étaient pétrifiés. Tous deux étaient debout, face à ce prodige. Les boules de feu allaient et venaient, mutilant sans pitié l'incarnation végétale qui ne cessait de hurler. Uns à uns les tentacules tombaient au sol, noircis par les flammes. Jusqu'à ce que les anneaux ne se desserrent et que la créature ne roule pitoyablement au sol.
Devant eux, inspirant à pleins poumons, se tenait le vampire, secoué mais entier. Au creux de ses paumes étaient lovées les flammes salvatrices qui continuaient de brûler, alimentée par la rage du mort-vivant. Le souffle rauque, alors que celui-ci n'avait pas besoin de respirer de par sa nature, il les laissa progressivement se consumer. Sa peau ne portait même pas la trace des cendres du sortilège.
Les compagnons restèrent incrédules.
Alors celle-là !
Manesh'k jeta à son cadet un regard fatigué. Il trébucha et sans Luther se serait pitoyablement étalé au sol.
C'était incroyable ! Comment as-tu fait pour manipuler ces flammes ? le questionna-t-il sans se préoccuper de l'état du vampire.
Laisse le récupérer une seconde, intervint Gilnash. Moi je vais t'expliquer.
Luther amena Manesh'k près du corps de l'elfe où il se laissa tomber de tout son poids.
*
Mon gars, ça fait quatre jours que tu nous fais poireauter ici. Tes oiseaux de mort-vivants ont foutus le camp, qu'ils se soient engagés dans c'te forêt ou pas. Et j'voudrais aussi qu'tu nous explique pourquoi on doit faire ça.
Runtnar insista bien sur ce dernier mot, désignant l'assiette posée au milieu de la route, à quelques pas seulement de l'imposant menhir. Depuis leur arrivée, tous les trois campaient à l'orée de la forêt et laissaient une assiette de nourriture se gâter, au grand désarroi des deux nains. Tous deux n'étaient pas stupides et avaient bien compris qu'il s'agissait d'une offrande ou d'une sorte d’invitation. Ils savaient Loren hantée. Mais l'acharnement du répurgateur mettait leur patience à rude épreuve...
John garda le silence. Il n'avait pas vraiment de réponses à offrir. Si ce n'est qu'en pénétrant les bois sans invitation tous les trois ne trouveraient que la mort. Il soupira. La piste était froide à présent. Et les vampires avaient, selon toutes vraisemblances, disparus dans le sous-bois. Jamais ils n'en ressortiraient.
Vous avez raison, soupira John qui tourna les talons. Nous n'avons plus rien à faire ici. Rentrons.
Comment ? Attends bonhomme.
Runtnar vint se poster entre le répurgateur et son paquetage, fermement campé sur ses appuis.
Tu vas plier les geôles, comme ça et rentrer prendre une tisane à Aldorf ? Après nous avoir fait cavaler à travers les cols et poireauter devant un tas d'fougères ? Juste parce que tu as les foies d'entrer dans c'te forêt ? Attends si j'me rappelle bien ces gars-là ont tués tes potes et massacrés deux patrouilles qui...
Il s'interrompit. Le rictus de haine qui c'était lentement dessiné sur le visage de John Grenaille le laissa sans voix. Plusieurs veines de son front pulsaient dangereusement au-dessus de ses yeux écarquillés. Il souffla intensément à plusieurs reprises, puis se détourna du nain. Il le contourna puis se pencha sur son paquetage.
Messieurs.
John et Runtnar se tournèrent vers le second nain qui, comme à son habitude, était resté un témoin silencieux de toute la scène. Hrugnir c'était levé et, serrant le manche de son maillet, observait la route en plissant les yeux.
Un individu se trouvait entre le menhir et la gamelle. Seul, vêtu d'un pagne et armé d'une épée pointée vers le sol. Son torse, sa jambe et son bras droit étaient recouverts de tatouages de loups et végétaux, tandis qu'un rapace était dessiné sur sa joue. Son regard perçant était encadré de mèches de cheveux tressés. L'elfe était bien plus musclé que la plupart de ceux que John avait eu l'occasion de rencontrer.
Allons bon, grogna Runtnir en attrapant son fusil.
Baissez vos armes, intima John en s'avançant, les mains bien en vue. Faites-le ! insista-t-il comme tout deux restaient stoïques.
A contrecœur, Runtnar s'exécuta, ensuite imité par son frère.
Veuillez accepter... commença John.
Que venez-vous faire ici ? Questionna l'elfe sans détour, interrompant le répurgateur.
Les deux nains tiquèrent, mais John ne releva pas l'offense. Il délaissa l'offrande et les rituels dont on lui avait autrefois parlé pour entrer dans le vif du sujet.
Nous sommes à la poursuite de trois fugitifs. Nous pensons qu'ils se sont enga...
La mine de l'elfe paru brusquement s'assombrir comme il avançait vers eux d'un pas énergique. Se faisant il releva sa lame d'un air menaçant. Runtnar le mit aussitôt en joue alors que Hrugnir se rapprochait de John.
Vous allez me dire tout ce que vous savez, tout de suite !
*
Le sourire joyeux de Bothel et nos courses-poursuites au cœur de la foret faisait toujours fulminer notre père, Helion. Nous savions qu’il était interdit de venir dans ces bosquets. C’était précisément pour cela que ne venions qu’ici…
Le bonheur de vivre découvrir ces créatures fabuleuses. Les marchands les retiennent dans des cages parce qu’ils chantent, mais ils ne méritent pas d’être emprisonnés. Ces idiots ne comprennent même pas les mélodies : ce sont des prières d’espoir, de liberté, pas de vulgaires sons issus d’instruments humains.
Retiens attentivement mes paroles car je sais que tu les entendras. Mon nom est Gilnash et je suis né de l’autre côté du continent il y a des centaines d’années.
Attends, je récapitule, stoppa Luther en se pinçant le front.
Il inspira puis repris mécaniquement :
Pas le même monde, pas les mêmes flux d’énergie. Le feu de Tristotruc… le mage, n’a pas trouvé à s’alimenter. Donc il a puisé dans les réserves de Manesh’k. J’ai bon ?
Plus ou moins, soupira Gilnash après une seconde. Mais l’idée est là.
Un craquement en hauteur les fit brusquement sursauter. Un nouvel ennemi venait de se laisser tomber des branches. Luther eu juste le temps de rouler de côté en emportant le corps de l’elfe pour ne pas qu’il soit découpé par un fouet végétal, hérissé d’épines. Jurant, Manesh’k se mit à genoux. Il était une cible facile dans son état.
Attrapant l’épée Lahmienne de son frère, Gilnash repoussa la bête. Mais celle-ci ne renonça pas et revint aussitôt à l’assaut.
*
La colère de père fut sans précédents lorsque Bothel partit. Même mon rite initiatique parmi les cavaliers du vent fut évincé. Pourtant je fus la première à souffrir de son départ : depuis toujours mon grand-frère avait été là. Et aujourd’hui il m’avait abandonnée.
Battre des ailes, crier sa joie à pleins poumons, sentir le vent sur ses plumes… Jamais je ne pourrais vivre de sensations plus intenses que partager le vol d’un prince des airs. C’est du moins ce que je croyais. En une nuit, la soif de sang a tout fait basculer.
Je sais que mes souvenirs défilent sous tes yeux en ce moment. Les souvenirs ne mentent pas. C’est pour cela que tu dois avoir confiance : nous ne sommes pas vos ennemis.
*
Le lien s’enroula autour de la lame. D’un coup sec elle fut projetée de côté. Toutefois la poigne du vampire ne céda pas et il suivit avec. Son corps se fracassa contre un tronc proche avant de disparaître sous les fougères.
La chose de ronces se tourna à présent vers ses victimes suivantes. Levant sa propre épée, Luther s’interposa entre elle et les deux blessés.
Toi tu vas voir de quel bois je me chauffe, grogna-t-il, prêt à bondir au moindre mouvement de son ennemi.
Nullement intimidée la créature se jeta en avant et s’empala jusqu’à la garde. D’un mouvement rapide Luther arracha une partie entière de son corps, sans plus d’effet. Il roula à son tour de côté, touché à la tête par un membre bardé d’épines.
Se relevant péniblement, Gilnash vit leur ennemi se pencher sur Manesh’k, offrant son corps en bouclier à l’elfe inconsciente. Tous deux allaient être réduits en charpie s’il n’intervenait pas !
*
La coquille tremble sous mes doigts. Il est sur le point d’éclore. Et quelque minute plus tard, des étoiles pleins les yeux comme une petite fille, je découvre ce frêle animal. Non, il est bien plus qu’un animal. Aujourd’hui, ce n’est qu’un nouveau-né, mais demain il sera le seigneur du ciel. Il sera mon compagnon. Mon ami. Il sera Anok !
Combattre la soif pour chaque cœur battant à proximité, lutter contre la bête intérieure pour ne pas succomber à la folie. Les préceptes d’Abhorash sont inhumains. Ils sont trop durs à suivre… Mais il le faut. Car au fond de moi je sais qu’il s’agit de la seule chose à faire. Sinon s’ôter définitivement la vie. Pour mes frères des cieux et mes frères de sang, je serais fort, je saurais résister.
Je ne vais pas te cacher que le réveil sera douloureux. Tu as mortellement été touchée et je n’avais qu’un seul moyen de te sauver. A la soif viendras s’ajouter ta blessure. Il va te falloir réaliser l’impossible. Il va falloir que tu résistes. De toute façon, il n’y a pas d’hôtes ici pour te contenter.
Feulant avec plus de violence que jamais, l’esprit simiesque fusa de nulle part. Il traversa littéralement la bête de ronces avant de virevolter, gesticulant comme un diable. L’effet fut immédiat. Leur agresseur recula, affecté par l’animal intangible d’une quelconque façon. Il s’arc-bouta et poussa une série de grincements menaçants. Mais leur compagnon au dos de porc-épic ne se laissa pas intimider et continua de protester. Et, aussi incroyable que cela paraisse, il repoussait la créature. Beuglant des sons inarticulés, il continua de molester son adversaire jusqu’à ce que finalement il ne tourne les talons.
Bouches-bé, les trois vampires suivirent la bête de ronces du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans les ombres. Puis revinrent à l’esprit translucide.
Par le feu du dragon, qu’est-ce qu’il vient de se passer ? jura Luther.
*
Aujourd’hui nous sommes assez forts. Père est enfin fier de nous et n’a plus besoin de nous comparer à Bothel. Lui-même est envieux de mon statut, il me l’a confessé lors d’une visite. Anok nous a emmenés tout deux sous les étoiles. A présents nous sommes réunis. Bothel, Anok et moi. Rien ne pourrait être plus merveilleux.
Il l’a fait. Père y est parvenu. La dépouille du monstre s’est fracassée devant nous, tandis qu’Abhorash était enfin libéré de la malédiction. C’est à peine croyable. Après tant de décennies, nous savons qu’il existe une transcendance à notre état. Et j’entends bien y parvenir moi aussi. C’est avec mes frère, Manesh’k et Walach que nous entamons notre propre quête. Nous trouverons nous aussi des adversaires à notre mesure. Nous vaincrons une fois pour toute la soif écarlate.
Les paupières de Gaylria se soulevèrent. Ses prunelles de jade étaient striées de rubis. Du plus profond de ses entrailles monta un cri d’agonie. Elle se redressa brusquement et laissa sa souffrance éclater à pleins poumons.
S’approchant gaiement du reptile, Wattouat secoua la queue en bêlant. Visiblement il semblait ravit d'avoir un compagnon. Mais Salamèche tourna la tête de côté, faisant comme s'il ignorait le jeune ovin enchanté. Il avança jusqu’à la rambarde pour observer l’eau en contrebas.
- Ça va pas être simple, murmura le dresseur en se frottant la tête.
Wattouat vint vers lui sans comprendre la réaction du reptile. Mais il n’avait pas de réponse à lui donner…
La veille au soir, ils avaient tous les trois embarqués à bord du navire à direction de Cramois’Ile. A plusieurs reprises, Vgiik avait effectué des études de fossiles pour le musée d’Argenta. Régulièrement, les chercheurs en poste échangeaient des spécimens avec un laboratoire basé sur l’ile exotique. Il connaissait les grandes lignes des travaux effectués là-bas. Toutefois, il était curieux d’en apprendre davantage. Cela ne pourrait qu’être positif pour ses propres études.
- Salut bonhomme, tu m'as tout l'air d'être un dresseur.
Le garçon se retourna et prit une seconde pour dévisager son interlocuteur. C’était un homme enrobé d'une trentaine d'année qui se tenait près d'eux, la caricature même du touriste : casquette, énormes lunettes, chemise à fleurs et short flashy.
- Cela te dirait un petit duel avec moi ?
- Jour’, déclara juste Vgiik en levant les yeux pour tenter de capter le regard de cet inconnu à travers ses lunettes de soleil. C’est que… je viens de les avoir et ils n’ont encore jamais combattus, donc je préférerais…
- Cela tombe bien moi non plus, répondit-il avec entrain en agitant la main pour appuyer que cela lui importait peu. Vois toi-même !
Avant que Vgiik n’ai le temps de répliquer il sorti une ball de nulle part et dans un flash écarlate, révéla son propre pokémon.
- Zaton ! Zaton !
Sautant sur place, le canin à la fourrure rayée aboya avec euphorie avant de remarquer sa propre queue panachée. Il entreprit aussitôt de tourner sur lui-même pour tenter de l'attraper : Zaton ! Zaton ! Zig-Zigzaton !
Comment faire comprendre à cet hurluberlu qu’il n’était pas intéressé ? Gêné, il se tourna vers Wattouat qui lui jeta un regard dans lequel il s’attarda un instant…
- Sala, gronda son autre protégé, dans son dos…
- Salamèche ?
Légèrement voûté en avant, le reptile observait le Zigzaton avec intensité. Celui-ci se tourna vers lui, la langue pendue alors qu’il respirait rapidement.
- Zaton !
- Salaa…
- Je crois que ton Salamèche à envie de combattre, jeune homme…
Il affichait une mine victorieuse à laquelle le garçon n’avait rien à répliquer.
- Je crois aussi, concéda Vgiik, surpris.
Il se tourna vers Wattouat qui leva la tête vers lui en remuant la queue avec affection.
- Ça va être le premier combat que tu verras Wattouat, ne rate rien surtout !
- Wattouat !
- Alors près ? lui demanda le touriste en faisant quelques pas en retrait pour laisser de la place aux deux combattants.
- Salam… commença Vgiik.
- SALAAA ! Rugit brusquement le reptile sans attendre d’ordre de son dresseur, faisant vaciller le Zigzaton surpris qui eut du tac au tac le réflexe de pousser son propre rugissement.
- ZIGZATON !
Assourdis, Salamèche vacilla à son tour et secoua la tête en grognant.
- En voilà des manières, s'étonna l'homme en posant les mains sur les hanches. Zigzaton, Rugissement encore, montre à cet impétueux qu'on ne t’importune pas ainsi !
- Je...
Vgiik hésita un instant à s'excuser du comportement de Salamèche, mais en constatant que son adversaire enchaînait sans perdre de temps, il fit de même. Autant pour les règles de combat standard, le match avait débuté, qu’il le veuille ou non.
- Salamèche ! Griffe !
- ZATON ! s'écria la bestiole à fourrure en coupant Salamèche en pleine charge.
Toutefois le reptile enflammé se ressaisit rapidement et bondit en avant. Il griffa cruellement le Zizzaton au museau qui poussa un glapissement plaintif en bondit en retrait. Il secoua la tête quelques secondes avant de grogner d’un air menaçant. Le plaisancier grimaça mais n'en démordit pas :
- Accroche-toi Zigzaton ! Mimi-queue !
- Continue comme ça Salamèche ! Griffe à nouveau !
- Wattou ! s'écria aussi la touffe de laine en bondissant sur place avec entrain.
- Sala !
Salamèche se redressa, défiant arrogamment son adversaire de venir à la charge.
- Zig... grinça-t-il d’un ton menaçant.
Zigzaton sautilla rapidement de droite à gauche, débordant Samèche de par sa vitesse. Les griffes du reptile ne fendirent que du vide. Zigzaton passa plusieurs fois devant Salamèche et le gifla à plusieurs reprises de coups de queue. La colère de celui-ci fut rapidement palpable lorsqu’il se redressa en grondant en suivant son ennemi du regard.
- Sala !
Happant au passage l'autre belligérant, Salamèche le griffa à au flanc. Zigzaton poussa un nouveau glapissement et bondit en arrière. Il sautilla sur place, douché par le coup qu’il venait d’encaisser.
- Assez ! s'exclama le touriste en se précipitant entre Salamèche et son protégé. C'était un beau combat, déclara-t-il en se tournant vers Vgiik et Salamèche.
Il s’agenouilla et posa une main réconfortante sur les oreilles du Zigzaton et entrepris rapidement de lui caresser le dos. Lentement, la respiration haletante de son camarade retrouva un rythme plus régulier.
- Tu t'es bien battu Zigzaton, ajouta-t-il en se faisant lécher le nez.
- Salaa...
- Bravo Salamèche, le félicita Vgiik en approchant du reptile visiblement disposé à continuer.
Remarquant qu’il ne quittait pas son adversaire des yeux, il se plaça entre eux deux et tendit la main vers sa joue. Il l’évita et fit un pas de côté, relevant le museau d’un air agressif. Wattouat le devança toutefois, venant sautiller autour du combattant de feu qui détourna enfin le regard du Zigzaton. Il lui accorda finalement un léger hochement de tête en retrouvant une posture plus détendue, pour le plus grand bonheur de son partenaire à quatre pattes.
Vgiik serra sportivement la main de son adversaire qui ne quitta pas le reptile des yeux, Zigzaton lové au creux de son autre bras. Après un dernier salut, il emprunta une porte vers l’intérieur du navire. Sans doute pour rejoindre sa cabine.
Le dresseur réfléchissait aux mots adéquats pour revenir sur le comportement de Salamèche sans attiser son tempérament difficile. Il daignait cependant s’intéresser à Wattouat remarqua-t-il. Le bon caractère de son ami électrique semblait adoucir celui de leur nouvel ami. Il tendit la patte et la posa sur le museau de Wattouat qui bêla joyeusement.
Il n’a pas dû souvent côtoyer d’autres pokémons, songea Vgiik.
Ce détail pouvait en partie expliquer sa réserve vis-à-vis d’eux deux. Ceci s’améliorerait avec le temps. En revanche, il serait nécessaire de revoir son comportement en combat, s’il était amené à nouveau à affronter d’autres adversaires.
Un cri aigu le tira brusquement de ses réflexions. Tous les trois, homme et pokémons, pivotèrent. Une femme paniquée dévalait le pont en sens inverse.
- DES TENTACOOLS ! hurlait-elle à tue-tête en agitant les bras.
Elle allait franchir la baie vitrée donnant sur l'intérieur quant trois marins en polos rayés en sortirent, visiblement alertés par le chahut. Ils les dépassèrent pour aller vers l’avant. Sans perdre une seconde, Vgiik leur emboîta le pas.
Effectivement, une dizaine de créatures aquatiques bleu et rouge, dotées de longs tentacules, avaient investis le pont en répandant de l'eau partout. Malgré le vent océanique qui lui vrillait ici les oreilles, Vgiik dégaina son pokédex et visa les envahisseurs rassemblés en arc-de-cercle autour d'un des leurs.
- Tentacool, le pokémon Mollusque, entama la voix électronique et monocorde de l’appareil. Les Tentacools... bancs à la surface de l'eau. Ils... principalement au large, mais les... ramener près des côtes. Les deux grands globes rouges.... puissants ultrasons, et leurs tentacules sont venimeux.
Un rapide coup d'œil à la fiche apparente lui appris également qu'ils mesuraient en moyenne presque un mètre pour un peu moins d'une cinquantaine de kilos.
- Mais... ceux-ci sont bien plus petits, murmura-t-il avec étonnement.
- Hypotrempe, le pokémon dragon, enchaîna le pokédex en changeant de fiche. Hypotrempe résiste aux forts courants...
Mais la description se perdit dans une rafale de vent. Vgiik grimaça, flanqué de part et d’autre par Salamèche et Wattouat.
- Comment ça Hypotrempe ? S’étonna Vgiik à voix haute. Je ne vois que des mollusques !
Il glissa son pokédex dans une poche. Visiblement, l’appareil n’était pas très fiable et nécessitait encore des mises au point…
- Salaa, gronda le reptile en faisant un pas vers les céphalopodes bleu et rouge.
- Allez les gars ! Protégez les clients ! s'écria l'un des marins.
Avec plusieurs flashs écarlates, les matelots firent appel à leurs propres compagnons. Une sorte de pierre grisâtre pourvue de bras qui lévitait à quelques centimètres du sol, un amphibien bleuâtre avec un motif spiralé sur le torse et une écrevisse rouge et blanche recouverte d'une carapace firent leur apparition sur le pont. Ils se déployèrent en demi-cercle autour des intrus d’un air menaçants. Visiblement, tous les trois étaient habitués à combattre ensemble et gérer ce genre d’incidents.
- Wattouuu, poussa l’ovin à laine jaune d'un ton pressant en levant la tête vers son maître. Wattouat ‘touat !
Salamèche de son côté ignora la bestiole électrique qui bousculait son maître au niveau des genoux. Il fit un pas un avant, concentré sur les Tentacools qui pour le moment n’agressaient pas les combattants dressés.
- Ptitard ! Pistolet à eau !
- Racaillou ! Jet d'boue !
- Ecume Ecrapince !
Les attaques déferlèrent sur les envahisseurs. A la surprise générale, une poignée de Tentacools se précipita sur la trajectoire des attaques et les intercepta malgré leur violence combinée. Ils furent projetés sans ménagement contre la rambarde de sécurité, deux d'entre eux passant même par-dessus bords.
- Aller, on lâche rien ! Encouragea l'un des marins.
- Faites les partir ! S'écria une dame en retrait.
- Montrez-leur ! Appuya quelqu’un d'autre.
- Wattouuu ! Insista-t-il, se dressant sur ses pattes arrière pour s'appuyer sur vgiik.
- Qu'est-ce qu'il y a ? interrogea-t-il, s'agenouillant à la hauteur de son protégé.
Celui-ci se tourna vers la mêlée.
- Wattouaat !
- Racaillou !
Avec hargne le bloc de pierre vivante se jeta sur les créatures aquatiques et entreprit de les frapper de ses poings durs comme le roc. Un autre Tentacool ne tarda pas à passer par-dessus bord. Pourtant aucun d'entre eux ne ripostait. Ils se contentaient de subir l'assaut des trois marins...
Alors que Salamèche s’apprêtait à bondir lui-aussi dans le combat, Vgiik remarqua un Tentacool en retrait par-rapport aux autres, que ses confrères protégeaient des attaques de Ptitard et Ecrapince. Il dressa plusieurs membres flasques pour parer les coups du Racaillou déchaîné. Ce faisant il révéla la créature plus petite qu'il tenait enserrée dans un autre tentacule. D'où ils étaient positionnés, seuls Vgiik ses camarades respectifs avaient pu apercevoir la créature bleue ciel.
- Non d’un Zarbi !
Uns par uns, les Tentacools se faisaient mettre au tapis par les acolytes des marins. Et aucun d’entre eux ne répondait à leurs attaques.
- Wattouuuu ! Implora le Wattouat en pressant son maître. Tou, tou wattouat !
- Encore ! S’écrièrent les marins, enhardis par la tournure du combat.
De jeunes Tentacools qui envahissent le pont d’un navire de croisière, qui refusent de répondre aux attaques des marins, encaissent sans broncher et transportent un autre pokémon…
- Salamèche ! Arrête-les ! Protège les Tentacools ! S’écria tout à coup Vgiik en se relevant. Wattouat ! Avec lui !
- Sala ? S’étonna-t-il en se tournant vers lui, ne comprenant pas le sens de cette manœuvre.
Toutefois, lorsque Wattouat le dépassa d’une course déterminée, il ne perdit pas un instant de plus et sauta dans la mêlée à son tour.
- Wattouuu !
- Salaaaa !
Bousculés par les rugissements des deux nouveaux importins, Racaillou, Ecrapince et Ptitard interrompirent leurs attaques et se tournèrent vers leurs agresseurs d’un air menaçant. Leurs maîtres respectifs se tournèrent vers l’archéologue sans comprendre alors que les passagers rassemblés s’écartaient de lui. La peur, l’incompréhension voire la colère pouvaient se lire sur leurs visages.
D’un air menaçant, Racaillou se tourna vers ces nouveaux adversaires, nullement intimidé. Wattouat le chargea avec audace. Toutefois il ne fit que rebondir sur la créature rocailleuse qui ne broncha pas sous le choc. Brusquement, Salamèche jaillit de côté. Plutôt qu’attaquer de front, il glissa la patte antérieure sous le corps de roche et le projeta de côté. L’impact sur le métal du corps de roche tinta comme une cloche.
- Raca racaillou ! S’écria-t-il furieusement en reprenant de la hauteur.
- Arrêtez ! S’écria Vgiik en s’interposant bras écartés entre les marins dressés et les Tentacools sauvages qui levèrent la tête avec étonnement.
Perturbés, Racaillou, Ptitard et Ecrapince consultèrent du regard leurs maîtres respectifs. Wattouat et Salamèche en profitèrent pour venir encadrer le jeune homme, prêts à en découdre.
- Qu’est-ce qui te prends gamin ? Bouge de là ! S’écria l’un des marins d’une voix menaçante, son Ecrapince avançant aussitôt en claquant ses pinces redoutables.
Les témoins de la scène n’osaient intervenir. Tout allait trop vite, ils ne comprenaient pas le comportement des Tentacools et de ce garçon impétueux.
- Déjà je ne suis pas un gamin, et ensuite non je ne bougerais pas ! Ouvrez les yeux bon sang ils n’ont agressés personne et ne répondent pas à vos attaques !
Le marin fronça les sourcils. Le doute se lisait sur ses traits.
- Tenta, tenta tentacoool…
Faisant sursauter Wattouat, un Tentacool posa un appendice sur son flanc de laine. Tout le monde retint sa respiration, la preuve de la folie de ce dresseur révélée à tous… sous la forme d’une créature bleu ciel, lovée au creux d’un appendice qu’il tendit à Vgiik. Ce spécimen-ci était couvert d’écailles, jaunes sur le ventre. Il possédait une bouche allongée comme un canon et dépourvue de dents alors que sa queue était enroulée sur elle-même. Cependant, le pseudopode de son porteur dégoulinait d’une humeur écarlate. La créature marine saignait en plusieurs plaies très localisées, comme s’il avait été percé par des aiguilles de tricot. Il était inconscient et respirait avec difficulté entre les tentacules qui semblaient soudain bien délicats… Avec mille précautions, le jeune homme plaça ses mains en coupelles et Tentacool y déposa la créature. Hypotrempe. Le blessé trembla dans les paumes de Vgiik comme l’humain se redressait. Ayant suivi toute la scène, les marins rappelèrent leurs partenaires. Ils approchèrent mais aussitôt les Tentacools s’interposèrent, menaçants
- Comment tu veux qu’on l’aide si on ne peut pas approcher, grogna le propriétaire de Ptitard.
- En même temps, vous les avez tout de suite attaqués… répliqua le dresseur en lui jetant un regard sombre.
L’homme soupira.
- D’où je suis, je peux juste te confirmer qu’il a besoin de soin et qu’il… il plissa le regard. Il a subit une attaque Dard-venin ! Il est sûrement empoisonné !
- Dard-venin ? L’interrogea son voisin. Tu es sûr de toi ?
- Oui, Ptitard avait été piqué par un Qwilfish il y a quelques mois et avait eu les mêmes marques de piqûres d’aiguilles sanguinolentes.
- Il n’y a pas d’infirmière pokémon à bord, déclara un autre marin. Cependant, nous disposons d’un médecin. Même s’il traite les humains il doit avoir une idée de comment traiter ce genre de blessures…
A peine une dizaine de minutes plus tard, Hypotrempe était étendu sur un lit recouvert de toile à l’infirmerie du navire. Se faisant violence, le médecin chassa de la petite chambre marins, dresseurs et Tentacools ayant escorté l’archéologue tout au long du trajet. Il était quelque peu exaspéré d'avoir à soigner des pokémons, mais acceptait malgré tout de s'occuper de ce cas.
- Quel tempérament… commenta l’un des marins.
- C’est pas tout, mais on peut pas les laisser vagabonder partout ou trainer dans l’infirmerie, commenta le dresseur au Ptitard en se frottant le crâne.
Son regard était rivé sur les Tentacools. Ils ne protestaient plus à l’encontre des humains, ayant compris que leur compagnon serait soigné. En revanche ils n’étaient pas disposés à quitter les lieux et laissaient des trainées humides dans le couloir…
- Dites, je peux changer de cabine ? Plaça le dresseur comme Wattouat et Salamèche levaient le regard vers lui.
- Heu… cela doit pouvoir se faire… mais pourquoi ?
- Prenez-moi une chambre libre le plus près possible de l’infirmerie. Je laisserais les Tentacools y rester jusqu’à ce qu’Hypotrempe soit rétablit.
De retour sur le pont, la créature laineuse leva la tête vers l’archéologue qui lui accorda un sourire.
- Bien joué Wattou', sans toi nous n'aurions pas remarqué cela. Bien joué à toi aussi Salam...
Il s'interrompit en se tournant vers le reptile. Celui-ci fixait avec intensité trois Tentacools restés sur le pont, n’étant pas descendus à l’infirmerie. Devinant qu'il ne tirerait rien de bon à le laisser en présence des mollusques sauvages, il préféra prendre congé.
Le soleil venait de se coucher et il y restait très peu de personnes sur le pont. Wattouat sur les talons et Salamèche venant un peu plus loin, Vgiik alla s’asseoir contre une bouche de ventilation, presque aussi haute que le jeune homme. Quelques mètres en avant une grande baie vitrée coupe-vent les protégeaient des rafales. A peine fut-il installé que son premier complice lui bondit gaiement sur les genoux et décréta qu’il n’en bougerait plus.
- Wattou ! Wattou ! Wattouat !
Souriant, Vgiik lui caressa la tête et celui-ci agita la queue de contentement.
- Et toi Salamèche ? Comment a été ta journée ?
Inclinant la tête de côté, le reptile lui renvoya son éternel regard mitigé. Plutôt que s’approcher davantage il se laissa tomber là où il était. Il leva les yeux au ciel, observant les nuages et les premières étoiles apparaissant. Tendant sa main libre, Vgiik passa les doigts au-dessus du bout de la queue du reptile, ses doigts glissant entre les flammes de son appendice. Il les retira vite avant d’être brûlé. Salamèche n’avait rien remarqué. Le dresseur joua un instant avec les flammes et Wattouat posa sa tête contre l’autre bras, commençant à somnoler.
- Tu sais Salamèche, cela m’a fait très plaisir aujourd’hui que tu prennes la défense des Tentacools. C’était très courageux de ta part.
L’autre ne répondit pas, se contentant d’observer les étoiles. Vgiik l’imita. Celles-ci brillaient de plus en plus fort comme le soleil se couchait. Il tourna la tête lorsqu’il remarqua qu’il ne sentait plus la douce chaleur sur ses doigts. Salamèche s’était lové en boule, ramenant sa queue près de lui. D’après sa respiration il s’était déjà endormi !
Avec un regard bienveillant, Vgiik se pencha et le prit délicatement par l’épaule pour le rapprocher de lui. Il ne protesta pas. Calé entre ses deux pokémons, il continua d’observer le ciel. Il était bien.
L'archéologue en herbe coupa la communication. Il en tremblait encore d'émotion. Son professeur attitré venait de le contacter pour lui annoncer la bonne nouvelle : il était admis à sa licence de dressage, avec les félicitations des examinateurs. Mais ce n'était pas ce résultat, attendu, qui le mettait dans tous ses états. Le professeur Chen lui-même venait de le lui annoncer, tout en lui apprenant qu'il serait responsable du nouveau dresseur.
- Chen ! Le professeur Chen lui-même ! s'écria Vgiik en se tournant vers son compagnon.
- Wattou’ ! approuva-t-il joyeusement.
- Je n'arrive pas à y croire…
Il secoua la tête. Ce n'était pas le moment de se laisser griser. Il devait être au Bourg-Palette dans deux jours pour récupérer son diplôme et il avait du pain sur la planche. Prévenir ses enseignants, faire ses affaires, se procurer des vivres pour le voyages, et…
- Wattou !
Son compagnon lui arracha un sourire.
- Oui, je ne t'oublie pas mon ami.
“Prière de conserver nos amis les pokémons dans leurs balls”
- … Wattouat, viens te reposer.
L'obliger à revenir dans la sphère métallique ne l'enchantait pas, mais s'il voulait pouvoir nourrir tout le monde dans les jours à venir, il fallait bien faire des provisions.
- Je me demande pourquoi quelqu'un d'aussi connu que le professeur reste dans un village aussi perdu, s'interrogea-t-il à voix haute tout en gravissant une butte. Il gagnerait à déménager à Celadopole ou Azu…
Les mots lui manquaient soudain. Du sommet de sa colline, il embrassait du regard l'immense parc s'étalant devant lui. Partout des créatures vaquaient en paix. Il n'avait jamais entendu parler de la majorité d'entre eux. La réponse à sa question se trouvait ici : jamais dans une grande ville ils n'auraient disposés de tant d'espace. Certains étaient petits mais d'autres simplement énormes !
Le sentier bifurquait au pied d'une autre colline avant de mener à un important complexe flanqué de plusieurs éoliennes. Quelqu'un entamait d'ailleurs cette ascension, canne à la main. Pressant le pas, il s'engagea à son tour. Le poids de son paquetage et la tente qu'il trimbalait semblaient brusquement bien léger, porté par l'excitation d'une nouvelle rencontre.
L'étudiant rejoignit l’inconnu sur le perron de l'édifice. Celui-ci venait visiblement de terminer une conversation via l'intercom et dévisagea de haut en bas le nouveau venu. Il était affublé d'un béret noir et jaune ainsi que d'une veste sombre aux bandes jaune-orange. La main crispée sur une sacoche en bandoulière, il portait appuyée sur l'épaule sa canne de marche sur laquelle des flammes avaient été peintes. Probablement un autre diplômé. Il le salua d'un hochement de tête auquel l'autre répondit sans dire un mot.
Les portes vitrées coulissèrent et une troisième personne vint les accueillir. Un homme dans la force de l’âge les étudia un instant, cherchant probablement à placer des noms sur leurs visages.
- Enchanté Mr. Chen, prit-il l'initiative. Je m'appelle Vgiik, nous nous sommes parlé il y a quelques jours.
- Oui c'est exact, bonjour ! lui répondit-il avec enthousiasme, avant de se tourner vers le second.
- Bonjour professeur, déclara-t-il sobrement.
- Zac ! Je t'ai reconnu, dit-il en souriant. Je vous en prie entrez entrez, les invita-t-il d'un pas de côté. Les autres ne sont pas encore arrivés aussi je vais vous demander de patienter près de la baie vitrée en attendant que nous soyons au complet.
Alors que le professeur disparaissait dans une pièce annexe, il déposa sac et tente contre un fauteuil. La pièce était imposante mais Vgiik n'avait d'yeux que pour le parc en contrebas. Il était époustouflé par le nombre de créatures qui vivaient paisiblement là.
- D'où viens- tu ? Interrogea brusquement le dénommé Zac sans le regarder.
Il observait distraitement les multiples tableaux qui décoraient la pièce : paysages, peintures, diplômes et brochures de journal encadrées…
- Safrania. Et toi ?
C'est à ce moment qu'un homme en blouse apparut dans l'entrée, guidant une jeune fille portant la casquette. Son regard sautait d'un élément à l'autre de la pièce, des étoiles plein les yeux.
- Je viens de Parmanie, répondit Zac après un instant, recommençant à longer le mur en faisant tournoyer sa canne.
- Une nouvelle venue ! s'exclama le professeur en réapparaissant, un plateau de jus de fruits à la main. Tu dois être Ladael, la jeune lauréate qui habite à deux pas d'ici. Soit la bienvenue dans mon laboratoire.
Il déposa son plateau sur une table-basse et les invita à se servir.
- Vous êtes arrivés bien tôt tous les trois, commenta-t-il avec entrain. J'ignore si les autres lauréats seront aussi matinaux que vous.
Cette fille semblait avoir chaussé des ressorts. Elle trépignait sous leurs yeux en fixant intensément le professeur, excitée comme une puce.
- Veuillez me pardonner mais je suis tellement émue de vous rencontrer !
C'était peu dire. Vgiik la vit machinalement saisir un verre, mais ses mains tremblaient tant qu'il fut surpris qu'elle n'en renverse pas. Chen lui-même observa la fille un instant, songeur.
- He bien voilà qui fait plaisir à entendre, déclara-t-il avec un sourire sincère. Mais je ne suis qu'un humble scientifique vous savez…
Il jeta un nouveau regard à la baie vitrée, consulta sa montre et se tourna à nouveau vers les enfants. Il savait pertinemment que tous les regards étaient braqués sur lui et eu un rire gêné.
- D'autres jeunes lauréats devraient arriver dans la journée, mais puisque vous êtes tous les trois ici et que nous ignorons quand ils arriveront…
Avec entrain le professeur se dirigea vers le bureau où étaient soigneusement alignés plusieurs appareils, les trois dresseurs sur les talons. Il tendit la main pour en saisir un… puis se ravisa. A la place il se tourna vers l'autre table. Une dizaine de sphères attendaient, sagement alignées. Sous la carapace rouge et translucide les silhouettes curieuses observaient les nouveaux venus.
- Vous avez tous les trois passés avec succès votre Licence de Dressage pokémon, commença le professeur. Et j'ai l'honneur de vous remettre votre premier compagnon. Vous n'imaginez pas la joie que j'éprouve en ce moment, à officialiser votre nouveau statut de dresseurs. Mais trêve de bavardages. Il m'a été communiqué quels étaient vos souhaits concernant votre premier pokémon. Toutefois j'aimerais vous entendre me donner le nom de l'heureux élu qui vous accompagnera aux cours de vos aventures. Honneur aux dames, quel était ton choix Ladael ?
Avec émotion, elle fit un pas hésitant en avant, puis d'une petite voix déclara :
- Evoli… J'ai toujours voulu vivre avec un evoli…
Chen eu le regard protecteur d'un père à son protégé en considérant la boule métallique rouge et blanche. Puis, souriant, tendit simplement le bras vers Ladael, l'invitant à saisir la sphère tant désirée.
Dans un crépitement d'énergie la ball s'ouvrit. La créature se matérialisa avec un flash écarlate.
- Evoli !
Le cri résonna dans la grande salle et la boule de poils beige et marron retomba dans les bras de Ladael. Aussitôt le pokémon ouvrit de grands yeux couleur noisette, découvrant l'humaine en même temps que celle-ci pouvait contempler son nouveau compagnon. Ses longues oreilles furent parcourues par un frisson et le pokémon poussa à nouveau son fameux cri : “Evoli !” avant de donner un léger coup de langue sur le nez de la jeune fille.
Rayonnante, elle poussa un cri de joie en serrant cette véritable peluche dans ses bras. Vgiik et Zac regardèrent en souriant le plaisir communicatif de la jeune fille. Euphorique, Evoli semblait avoir attendu Ladael depuis toujours, lui faisant la fête en poussant son cri.
- Evoli !
- Quel entrain, cela fait plaisir à voir, commenta le professeur Chen alors que Ladael et Evoli semblaient avoir quelque peu oubliés où elles se trouvaient.
Se tournant vers les deux garçons, il écarta les bras, les invitant tous deux. Vgiik hésita un instant, puis fit signe à l’autre garçon de passer en premier. S’avançant d’un pas raide, il se racla la gorge. Son regard allait des pokéballs au professeur. C’est toutefois avec assurance qu’il déclara :
- Débugant sera mon premier pokémon !
Le professeur attrapa la pokéball correspondante et la tendit à son nouveau propriétaire qui la prit d’une main tremblante. Il jeta un regard plein d’étoiles au professeur, fit quelques pas en arrière et jeta la ball en l’air.
- Je te choisis, Débugant !
Dans un second flash rouge, le second pokémon se matérialisa face à Zac. Beaucoup plus grand qu’Evoli il se redressa doucement pour un peu moins d’un mètre de haut. Il leva la tête vers son nouveau dresseur. Ses prunelles orangées scintillaient alors que Zac s’agenouillait pour être à sa hauteur.
- Bonjour Débugant. Mon nom est Zac. Souhaites-tu devenir mon ami ?
Pokémon et dresseur se considérèrent un instant, puis un sourire se dessina sur le visage de Débugant, ses yeux orangés brillant de joie.
- Débu !
Et il sauta dans les bras de Zac qui vacilla un instant, surpris, puis se redressa en éclatant de rire, son protégé serré contre lui.
Vgiik observait en silence cette émouvante rencontre, ponctuée d’un « Evoli ! » venu de derrière lui. Instinctivement, sa main se porta à sa ceinture où se trouvait la ball de Wattouat. Il espérait de tout cœur que ses deux protégés s’entendraient… Débugant assis sur son épaule, le bras accroché à sa casquette, Zac fit quelques pas de côté, laissant le troisième dresseur en tête à tête avec le professeur.
- Il me semble que c'est ton tour Vgiik, déclara le professeur avec un sourire.
Le cœur battant la chamade, le dresseur déclara solennellement :
- Je souhaiterai commencer cette nouvelle aventure avec Salamèche !
Quelques instants plus tard, il avait la ball en main. A travers la coque rouge et translucide, il pouvait voir la silhouette de la créature de feu qui le dévisageait également.
- Montre toi ! s'écria euphoriquement Vgiik en tendant le bras.
Dans un nouveau flash lumineux, le troisième pokémon du professeur se matérialisa devant les trois humains. D'abord replié sur lui-même, il se redressa lentement et se tourna vers eux, sa queue enflammée ondulant dans son dos. Il cligna des yeux en les étudiants à la lumière du jour et non plus à travers sa ball.
- Sala…
S'accroupissant, Vgiik tendis les bras vers le reptile orange, l'invitant à approcher en souriant.
- Salamèche, mon nouvel ami…
Mais le pokémon inclina la tête de côté, sans pour autant approcher.
- Il a un peu de caractère, le prévint rapidement le professeur, l'étonnement devant se lire sur le visage du dresseur. Tu…
Coupant aux conseils du scientifique, Vgiik se releva lentement et marcha jusqu'au pokémon, s'accroupissant à nouveau doucement en tendant le bras pour lui effleurer la joue. Le premier réflexe de Salamèche fut de s'écarter d'un pas. Mais, constatant que l'humain se contentait de rester immobile, les doigts à quelques centimètres de ses écailles, il revint sur ses pas et frotta timidement sa tête contre la paume du dresseur.
En arrière, Zac se garda de tout commentaire, se contentant de frotter doucement le dos de Débugant, toujours juché sur son épaule. Le professeur croisa les bras en souriant, gardant également le silence. Il avait craint que celui-ci ne pose problème… mais il s'en était peut-être fait pour rien. Zac se tourna vers son protégé qui lui fit un sourire et sera sa tête contre lui.
- Haa je vois plus rien ! s'écria le garçon en trébuchant, projetant Débugant au sol.
- Débuu… culpabilisa-t-il en l'aidant à se relever.
- C'est rien c'est rien va…
Vgiik se rapprocha de la terrasse, Samalèche à ses côtés qui lorgnait les autres pokémons évoluant plus bas.
- Salamèche, il y a quelqu'un que je voudrai te présenter dès maintenant.
Attrapant la seule ball à sa ceinture, le jeune homme leva celle-ci devant son compagnon orange. A l'intérieur, Wattouat était collé à la paroi, observant Salamèche avec de grands yeux curieux.
- Je te présente Wattouat, déclara Vgiik.
Tendant la patte, Salamèche effleura la ball avec une expression partagée.
- Saaala…
- Professeur, je viens d'avoir un coup de fil d'un autre lauréat, déclara l'assistant en faisant irruption dans la grande pièce. Celui-ci ne pourra pas passer aujourd'hui. Quant au dernier je n'ai aucune nouvelle.
- Comme c'est dommage… commenta celui-ci. Dans ce cas nous allons procéder avec les trois jeunes gens ici présents.
- Evoli !
Tout heureuse, Lili bondissait joyeusement en précédant Ladael, Vgiik et Salamèche. Ce dernier suivait le groupe un pas en retrait malgré le regard sollicitant du jeune homme. Toutefois il ne souhaitait pas bousculer le reptile orange. Si celui-ci avait besoin d'un peu de temps il le lui accorderait.
Se tenant fièrement devant la seconde table où il c'était auparavant attardé, le professeur jeta un dernier œil aux dernières balls. Puis se reconcentra sur les trois dresseurs à présent alignés face à lui.
Ladael et Evoli qui, à ses pieds, étudiait curieusement le laboratoire.
Vgiik et Salamèche, derrière eux, qui observait la baie vitrée en retenant un bâillement.
Zac et Débugant, toujours sur son épaule et qui scrutait le professeur avec attention.
Prenant l'un des cinq appareils qui trônaient sur la table, le professeur leur exposa fièrement ce qu'il avait en main. Il était composé de deux parties rouges entourant un cœur bleu lumineux, qui se déploya pour devenir un écran tactile lorsque le professeur l'effleura. Son sourire parvint à s'élargir un peu plus encore.
- Je suppose que vous savez tous de quoi il s'agit, déclara-t-il en leur montrant l'objet tant convoité.
- Le Pokédex, déclara Zac.
- Tout à fait mon garçon. Le pokédex. Cette nouvelle version est le fruit de mes longues années d'études sur les pokémons et des efforts de vos prédécesseurs. En effet, il s'agit d'une encyclopédie électronique capable de reconnaître un spécimen et vous fournir toutes les informations déjà collectées sur celui-ci. Il reste toutefois incomplet, de nouveaux pokémons étant régulièrement découverts et de nouvelles informations sur ceux que nous connaissant déjà venant s'y ajouter chaque jours. Ils vous feront également office de document officiel : terminé l'époque de la paperasse.
Levant son exemplaire, il poursuivit :
- Ces pokédex vont vous servir d'attestations officielles, il s'agit de vos licences de dresseurs, valables à Kanto, Johto, Hoenn, Sinnoh comme l'archipel Orange. De nouvelles fonctionnalités ont d'ailleurs été intégrées à celui-ci : il possède toutes les caractéristiques des plus récents smartphones, ce qui vous le reconnaîtrez, est une perle technologique.
C'est avec un plaisir non dissimulé qu'il remit à chacun des lauréats leur Pokédex.
- Félicitation. Dès cet instant, je vous déclare officiellement dresseurs de Pokémons ! A ce sujet, permettez-moi de satisfaire ma curiosité, quel va être votre… but, en tant que dresseur ?
Ladael reçu le pokédex du professeur Chen. Toutefois lorsqu'elle tenta de l'ouvrir, celui-ci refusa et cassa quand elle força dessus.
- Oups… lâcha-t-elle seulement en regardant le professeur d'un air navré. Je suis vraiment désolée… Est-ce que vous auriez un autre modèle s'il vous plait ? Je vous rembourserai les dégâts de celui-ci.
- Je crois qu'il me reste quelques anciens modèle à clapet en effet, répondit le professeur Chen qui posa un regard attristé sur son encyclopédie en pièces détachées. De ceux populaires à Johto si j'ai bonne mémoire.
Ne perdant pas un instant, Vgiik ouvrit son propre pokédex et, familier de ce genre d'outils électroniques, dégotta rapidement le navigateur web.
- Ce modèle-ci professeur ?
- Tout à fait.
Se tournant vers sa cadette, il lui montra l'image et elle acquiesça en souriant.
- Je vais vous le chercher professeur, déclara son assistant qui était resté dans l'entrée pour suivre discrètement la remise des diplômes.
Le professeur le remercia d'un signe de tête.
Pendant ce temps Evoli c'était approché de la partie salon de la pièce où se trouvaient les affaires de Zac et Vgiik, ainsi que les jus de fruit.
- Evo !
Bondissant agilement sur la table, elle posa la patte sur le bord d'un des verres, hésitant.
- Sala… la'lamèche ?
Approché sans bruit, le reptile fit sursauter Evoli, qui se précipita sur le verre vacillant. Il pencha de la tête de côté en voyant la boule de poil tenter de ne pas le renverser.
- EVO EVO EVO LIIIII !
A coups de pattes rapides elle parvint à le caler entre ses deux membres avant. Pas une goutte n'avait été renversée. Soufflant, Evoli laissa retomber sa tête, les oreilles inclinées de soulagement.
N'ayant rien remarqué de la scène, le professeur la rassura :
- Inutile de débourser quoi que ce soit, je t'offre ce second modèle de bon cœur. Je préfère savoir ces appareils entre les mains de jeunes personnes comme vous que prenant la poussière sur une étagère. En attendant que mon assistant ne revienne, je vous repose ma question : quel va être votre objectif en tant que dresseurs ?
- Je souhaiterais pour ma part défier les champions d’arènes dès que Débugant sera assez puissant pour le faire, déclara Zac en le déposant avant de s’étirer l’épaule. Et qui sait, peut-être pourrais-je participer à la Ligue.
Faisant quelques pas en direction de la table, Débugant échangea un regard avec Salamèche. Tous deux restèrent quelques secondes à s’observer, jusqu’à ce qu’Evoli ne passe tranquillement entre eux pour rejoindre sa dresseuse.
- Pour ma part, je n’ai pas vraiment de projet en tant que dresseur, déclara Vgiik alors que tous se tournaient vers lui.
- C'est-à-dire ? S’étonna le professeur.
- J’aime les pokémons, je les adore. Mais c’est avant tout pour avoir le droit de m’occuper de mon Wattouat que je suis devenu dresseur, répondit le jeune homme en sortant à nouveau la ball.
Celle-ci contenait l’ovin surprit d’être dévisagé par autant de monde.
- Egalement, pouvoir lui offrir un compagnon comme Salamèche me tenait à cœur afin qu’il ne se sente pas seul lorsque je serais occupé par mes recherches.
Salamèche lorgnait la baie vitrée d’un regard neutre alors que Débugant s’approchait timidement de lui.
- Bugant ?
Le reptile se tourna légèrement vers lui en montrant les crocs, ce qui l’incita à le laisser tranquille et à plutôt retourner auprès de son maître. Evoli le regarda passer avec un air triste. Alors que Zac l’ignorait, écoutant la conversation, elle alla rejoindre la créature timide dont le regard s’éclaira en la voyant le rejoindre.
- Ho, tu suis encore des études ? l’interrogea le professeur, sincèrement intéressé.
- En archéologie, oui.
- Comme c’est intéressant. Peut-être un jour aurais-je l’occasion de consulter tes travaux.
Se tournant vers Ladael, Chen reprit :
- Il me reste peu de temps à vous consacrer. Tu ne m’as toutefois pas confié tes projets, et ce second pokédex te convient-il ?
Ladael répondit tout simplement au professeur d'un geste de la tête pour le remercier du pokédex puis elle pris la parole :
- Je serai la numéro un… Et quand cela sera fait je deviendrai un champion d'un genre nouveau.
Ses yeux rêvaient de victoire, son souffle respirait l'aventure et son aura laissait transparaitre son avidité de victoire et de folie. Elle tourna les talons, appela sa nouvelle amie et s'en alla :
- Vous verrez, on parlera partout de moi. Merci pour tout professeur, continua-t-elle en ouvrant la porte. Maintenant Lili c'est toi et moi.
- Je vais également prendre congé, déclara Zac en suivant Ladael. Débugant ?
A l’appel du dresseur, Débugant adressa un signe la main au professeur avant de rejoindre Zac en trottinant.
- Je vais vous raccompagner les enfants, insista toutefois le professeur, invitant Vgiik à le suivre.
Un assistant vint brusquement à eux comme ils quittaient le laboratoire, tout essoufflé. Les mains sur les côtes il prit le temps de respirer.
- Ah, Luc tu tombes à pic, l'introduisit le professeur. Les enfants, je vous présente la personne qui s'occupera de vos pokémons capturés. Tout comme vous il a reçu sa licence il y a peu, mais il préférait m'assister dans mes travaux. Or je suis déjà bien occupé avec les protégés que m'envoient encore les dresseurs dont je suis responsable, dont mon petit-fils.
Avec un sourire gêné, il leva la main en signe de salut.
- Salut les gars, déclara-t-il simplement. Heureux de faire votre connaissance.
Puis il se redressa, replaçant le bandeau de tissu passé à son front qui retenait une marée de dreadlocks. Cependant Zac le dépassa sans un regard et descendit l'allée.
- Zac bénéficie de son propre éleveur, précisa Chen avec un pincement de lèvres devant la mine étonnée de son apprenti.
- Je vois. Soit. Ladael et Vgiik je présume, j'attends vos pokémons avec impatience !
Et sur ce, il reprit sa course et disparut à l'intérieur du bâtiment. Chen poussa un soupir.
- Il est rarement ponctuel, mais c'est un bon garçon et un éleveur doué. Sur ce, bonne journée les enfants !
Tous deux le saluèrent avant de descendre la colline à leur tour. Vgiik rappela Salamèche dans sa ball et, son sac et sa tente à l’épaule, suivi le reste du groupe. Sans perdre un instant, Zac partit seul droit sur la route de Jadielle en faisant tournoyer sa canne, rapidement suivit de Ladael et Evoli.
Qu'allait-il faire ? Il n'en savait trop rien. Les semaines à venir seraient plutôt légères côté études et il souhaitait les consacrer à Wattouat et Salamèche.
Ils vont payer ! Ces rejetons du mal ont profanés les bois sacrés ! Ils doivent payer pour ce sacrilège !
L’elfe fulminait. Il faisait des aller-retour à la lisière du cairn et jetait des regards noirs à tout individus osant l'approcher. Les autres des danseurs des arbres gardaient le silence, n'osant attirer l'attention de leur compagnon.
La patrouille d’éclaireurs était encore sous le choc lorsqu’ils étaient arrivés. Plusieurs d’entre eux étaient blessés. L’un d’entre eux ne pourrait plus marcher pendant plusieurs mois…
Comment cela a-t-il pu se produire ? s'interrogea Helion.
Il se tourna vers la prêtresse qui évita son regard. Elle-même avait sous-estimé ces créatures.
Le chant de Loren évoquait une poignée de créatures, répondit-elle sans lui faire face. Nous ne nous doutions pas qu'il s'agissait de…ça.
Bothel capta la discussion au vol. Il faillit un instant crier sur l'elfe vêtu d'une robe diaphane, mais se ravisa au dernier instant. Une enchanteresse s’exprimait au nom de Loren. La bousculer, c’était agresser la forêt elle-même.
Jamais nous n'avons étés confrontés à ça, insista-elle en se tournant enfin vers eux.
Helion soupira. Ce n'était pas la première fois que des morts pénétraient la forêt. Cependant, jamais en effet ils n'avaient eût un tel comportement...
Des morts, des sorciers qui profanent les cadavres, même des vampires comme les appellent les hommes, résuma-t-il à voix haute. Mais ça...
Un vampire ? Qu'est-ce donc ? Intervint cette fois l'elfe tatoué.
Ses sourcils fins traçaient une ligne horizontale alors qu'il arborait une mine perplexe. Deux autres danseurs de la troupe s’approchèrent, intéressés par le fil de la conversation.
Des sorciers, commença Warda avec un regard absent en direction des pierres dressés. Des morts qui s'accrochent aux vents et refusent de rendre à la terre ce qui lui appartient. Ils se nourrissent...
Elle hésita en grimaçant.
Ils se nourrissent du sang des mortels. Se sont de piètres combattants qui rôdent la nuit. Ils ne sont jamais plus d'un et...
Arrêtez avec ces contes d'hommes.
Tout trois, ainsi que l'intégralité des elfes présents, se tournèrent vers l'individu qui avait pris la parole en coupant celle de Wanda. La peau de son corps ondulant à chacun de ses pas comme la chair en-dessous se remodelait, une créature indescriptible s'avança. La fourrure se détachait par poignées de sa poitrine, ses membres inférieurs étaient pourvus de sabots et les supérieurs de mains tremblantes. Sa tête, difforme, se résorbait sur elle-même alors que son museau devenait une vraie mâchoire. Ses bois s'enfonçaient dans son crâne et y disparaissaient en produisant des remous sur son front, comme s'ils plongeaient dans une glaise rose et malléable. Une chevelure brune et emmêlée se dégagea de l'échine, quelques mèches retombèrent même sur son visage de plus en plus raffiné. Lorsqu'enfin ses pieds furent pourvus d’orteils, c'est un elfe nu et de forte carrure qui se tenait devant eux, s'étirant la nuque avec de nombreux craquements.
Anos, souffla Helion en reconnaissant le changeforme. Cela faisait longtemps...
Celui-ci accorda un rapide signe de la tête au seigneur. L’un des farfadets du bosquet apparut brusquement, sorte d’écureuil translucide, et dévisagea l’étrange elfe. Il reprit :
Les trois mort-vivant étaient des vampires, tous. Et il s'agissait d'excellents guerriers, insista-t-il avec gravité.
Bothel croisa les bras et inclina la tête de côté. Cet individu dans le plus simple appareil, plus excentrique que lui-même, commençait déjà à l’intéresser.
Ils avaient des armures faites par les hommes. Ils n'ont fait qu'une bouchée des forestiers.
Des guerriers dis-tu ? Insista Bothel avec une lueur de défi dans le regard.
Anos dévisagea un moment le danseur de guerre avec un regard blasé. Il le détailla des pieds à la tête, avant de revenir à Helion.
Des guerriers, oui. Et ils ont sciemment choisis de ne tuer personne.
Qu'en sais-tu l'animal ? Le bouscula le danseur de guerre.
Il avait finalement revu son jugement. Son dédain palpable l’énervait.
Je le sais, j'étais présent, je l'ai vu. Ils n’ont rien pu faire.
Et pourqu...
Je sais également dans quelle direction ils sont partis, reprit-il.
Se faisant il doucha l'agressivité du danseur tout en recaptant son intérêt. Il se tourna vers Helion et Warda.
Les morts vont droit sur la Mortourbe.
Le seigneur elfe grimaça. Si ces sorciers des morts n’avaient tués personne, n’avaient commis d’autres sacrilèges qu’être présents et se défendre, ce lieu allait sûrement changer la donne.
*
La Mortourbe ? Qu'est-ce donc ? Demanda-t-elle à son compagnon plus en hauteur.
Tu es encore bien jeune, sans quoi tu saurais ce qu’est cet endroit.
Alors qu'il disait ces mots, sa propre monture, un aigle immense, descendit à hauteur de Gailrya et son faucon. Son rapace était un peu plus grand qu'Anok. Mais celui-ci n’avait rien à envier à son congénère.
Il étudia l’horizon au fil des battements d’aile de sa monture, cherchant ses mots.
Même ton père, le seigneur Helion, était jeune à cette époque. Il n’était d’ailleurs pas encore ‘seigneur’. La forêt ne nous acceptait que depuis peu en son sein et n’avait qu’une confiance limitée en notre espèce.
Un soubresaut l’interrompit. Gaylria attendit patiemment qu’il reprenne, caressant le plumage d’Anok. La forêt d’émeraude défilait à toute allure quelques mètres plus bas.
«Cette année-là une harde d’hommes-bêtes c’était engagée dans la forêt. Au beau milieu de l’hiver, la Loren était apathique et n’a réagi que tardivement à leur présence. Ils purent pénétrer en profondeur et arrivèrent jusqu’à un étang gelé. Ils y surprirent un groupe d’elfes qui étaient venus danser sur la glace en compagnie des rares farfadets alors enclins à les rejoindre.
Le carnage fut sans appel et la glace teintée de rouge. Lorsqu’Helion et les premiers éclaireurs sont arrivés à l’étang, celui-ci avait changé. Changé pour devenir ce qu’il est aujourd’hui. En lieux et place de la glace, des lentilles sombres et des feuilles mortes recouvraient la surface. Lorsqu’ils les balayèrent, ils constatèrent que l’eau autrefois claire comme le cristal était trouble, imprégnée de vase et de mousses d’eau. Nous n’avons jamais retrouvés les elfes. Le mystère fut plus épais encore lorsqu’ils découvrirent les traces des hommes-bêtes.»
Bouche-bé, Gaylria buvait ses mots. Jamais Helion ne lui avait parlé de cette histoire.
Mais… et les enchanteresses? Elles ont bien dû trouver ce qu’il s’est…
Nous ne communions pas encore avec Loren comme nous le faisons aujourd’hui, répondit-il avec tristesse. Et lorsque ce fût le cas… la forêt refusa de répondre à leurs requêtes, comme elle refuse encore.
La fille d’Helion garda le silence. Une telle catastrophe était difficile à digérer.
Ce qui est sûr, reprit-il, c’est que des cadavres se trouvent encore au fond de l’eau. Des hommes-bête. Mais aussi des elfes.
Gaylria revint à l’horizon. La Mortourbe… quel nom injuste. Si des elfes étaient vraiment morts là-bas, il faudrait honorer leur mémoire, pas en faire un lieu… hanté.
*
Qu’est-ce que c’est que cet endroit?
Sous les yeux de Luther s’étendait un marais, recouvert de brume malgré l’heure avancée de la journée. Pas un oiseau de chantait, pas un batracien ne coassait, pas un animal ne se manifestait. Aucun être vivant ne se trouvait là.
Voilà qui contraste avec la clairière aux Dolmens, accorda Manesh’k.
Il chassa de la main l’esprit immatériel aux piquants qui s’entêtait à les suivre depuis l’aube. Il se tourna vers Gilnash, comme toujours lorsqu’il ne savait à quoi il avait à faire. Mais celui-ci semblait plus perturbé par la brusque disparition de ses compagnons volants. Pas une hirondelle, buse ou moineau ne répondait à son appel. L’ornithologue ne ressentait… que le vide. Un vide que ses frères ne pouvaient combler.
Quittons vite cet endroit, je n’y sens rien de bon, grimaça-t-il en étudiant les branchages.
Manesh’k acquiesça. Lui aussi n’était pas à l’aise. Et il commençait à en avoir assez de cette marée verte s’étirant à perte de vue.
Quelle ironie, commenta Luther. Les mortels nous associent toujours à ce genre de lieux, lugubres à souhait. Et pourtant lorsqu’au fin fond du monde nous en trouvons un, nous n’avons qu’une envie: déguerpir…
Même les elfes évitent cet endroit, l’averti l’ornithologue. Pour une raison que j’ignore, eux non plus ne l’apprécient pas.
On se demande pourquoi…
Les elfes… ne pas les dépecer sur place avait été pénible. Cela l’avait été davantage de retenir son neveu de le faire. Mais, sur les indications floues de Gilnash, ils les avaient abandonnés là. Inconscients, mais vivants. Manesh’k se tourna à nouveau vers son frère. Pourquoi ne les avait-il pas avertis qu’ils n’étaient pas seuls dans cette maudite forêt? Pourquoi protéger ainsi des elfes? Pourquoi se priver d’un festin? Il y en avait bien assez pour que tous les trois soient repus… Le nectar elfique, si délicat et enivrant à la fois… Il grimaça. Qu’avait vu Gilnash qu’il refusait de leur dire?
Partons, déclara l’ornithologue avec un dernier regard aux eaux troubles.
Manesh’k lui emboîta le pas, pensif.
Attendez…
Luther avait les yeux rivés sur la surface de l’eau. Rien ne bougeait si ce n’était les fumerolles issues de la tourbe tiède et quelques bulles qui remontaient des profondeurs. Ses volutes ondulaient, immatériels.
Qu’y a-t-il?
Dans l’eau… murmura le cadet, fasciné.
Lentement, il retroussa ses lèvres et révéla ses crocs. Il semblait aux anges. Manesh’k allait de son neveu à la surface, sans comprendre. Puis un frisson le parcouru alors que l’esprit désincarné qui les accompagnait s’agitait brusquement. Il s’écarta d’eux en feulant en direction de Luther, les piquants hérissés de colère.
Le vent… comprit-il enfin.
Pas un souffle ne venait troubler le lieu. Mais en étendant ses sens au-delà de sa propre enveloppe, il prit la mesure de l’agitation qui régnait. Luther émerveillé, Gilnash lui aussi prit de cours, l’esprit agité… et ce qui venait à leur rencontre.
Lentement, sa main vint se poser sur le pommeau de son arme. Une onde vint troubler la surface, se propageant doucement à travers l’étang. Puis une autre… et une ombre se discerna sous l’eau.
Le vampire plissa le regard, prêt à réagir à toute menace. Avec une lenteur mesurée, un entremêlement de branchages et de racines s’extirpa du marais. Dégoulinant d’eau croupie et de vase nauséabonde, la chose difforme se traîna dans leur direction. Elle n’avait ni jambes ni tête. Son corps n’était qu’écorce imbibée, bois moisi et racines semblables à des lianes. Cette… chose, était à la végétation ce qu’ils étaient aux êtres vivants. Un amas de créatures mortes, animées par quelques sorcelleries… Et qui avançait péniblement dans leur direction.
Gilnash était tout aussi incrédule. Il ne comprenait pas ce qu’il avait sous les yeux. Il avait vu les elfes par les yeux de plusieurs créatures à plumes. Mais jamais une créature de ce genre. Comment était-ce possible?
Jamais au cours de leurs errances, les trois vampires n’avaient été confrontés à pareille étrangeté. Et pourtant, celle-ci continuait d’avancer, des racines souples comme des tentacules la remorquait mètres après mètres jusqu’à la rive, jusqu’à eux. Et pourtant, ce n’était même pas cet être qui les laissait pantois. C’était leur nombre. Comme si, lentement, l’étang tout entier s’animait, agitant ses entrailles pour les régurgiter face à eux.
Malgré leur situation inédite, Luther trouva le moyen d’éclater de rire. Sans comprendre, Manesh’k et Gilnash le virent s’approcher au bord de l’eau tandis que le mort-vivant végétal se rapprochait toujours plus.
Il y a des morts là-dedans, déclara-t-il en tendant la main.
Il ferma les yeux et les deux vampires sentirent l’énergie qu’il déployait, sa volonté qui pliait Shyish à ses caprices. Et le vent pourpre de la mort se laissa docilement manipuler. Tel un linceul il drapa la créature et referma sa poigne sur ses entrailles.
La chose eu un sursaut et s’immobilisa face à Luther alors qu’il usait de tout le pouvoir dont il disposait, sa volonté s’opposant à celle de l’autre créature.
Des ossements, dans la vase... devina Manesh’k.
Liés par les racines et mêlés aux branches, des ossements et articulations usés par le temps composaient en partie le squelette de cette chose. Et appliquant sa griffe sur ces derniers, Luther arrivait à stopper son avancée malgré son contrôle approximatif de la nécromancie. Tremblant, dégoulinant de boue et de feuilles mortes, la chose ne pouvait plus progresser en avant.
J’adore la magie! jubila Luther en insistant encore, obligeant petit à petit la créature à se tordre, s’écorcher en plusieurs branches. Et il y en a tellement d’autre!
Il tendit son second bras en direction des eaux troubles qui étaient entrées en effervescence à l’instant où il était entré en contact avec l’esprit végétal. A ses côtés, l’animal féérique aux piquants feulait et crachait dans sa direction sans oser faire davantage.
J’adore…
La flèche se ficha à travers sa main avec un léger sifflement. Poussant un cri de surprise et de douleur, il eut un mouvement de recul. Lames déjà dégainées, les deux autres vampires s’abritèrent aussitôt à l’ombre des arbres.
Avec un gargouillis inintelligible, la créature de limon s’effondra sur elle-même, rouée par le traitement infligé par Luther. Tenant au poignet son membre blessé, il balaya le sous-bois du regard.
Sales mangeurs de fougères ! Montrez-vous ! Je sais que c'est vous qui...
Avant qu'il ne finisse sa phrase un elfe apparut brusquement devant lui, comme tombé du ciel. Et avant qu'il ne puisse en saisir davantage, il fut opposé à un mur d'acier qui l'obligea à bondir en retrait pour ne pas être lacéré. Le mort-vivant se retrouva en équilibre précaire sur le bord de l'eau, agitant les bras pour ne pas chuter. Sans hésiter un instant son adversaire le projeta dans l'eau d'un violent coup de pied dans l'estomac.
*
Aussitôt d'autres attaquants jaillirent des branches et buissons, s'interposant entre l'étang et les deux autres vampires.
D'où ils sortent ? s'écria Manesh'k qui se voûta pour éviter une lame avant de bondir sur son agresseur.
Plus vif que son adversaire, il lui happa le poignet au vol et le projeta violemment sur l'un de ses compagnons. Mais plutôt que le renverser, le second l'évita d'une roulade avisée. Son arme ricocha sur celle du mort-vivant avec une pluie d'étincelles comme Manesh'k parvenait à parer et l'envoyer bouler dans une nouvelle direction. Du coin de l'œil il remarqua que son premier ennemi était déjà sur ses appuis et prêt à revenir à la charge.
Il fit volte-face lorsqu'un nouvel individu se laissa tomber derrière lui, mais retint sa lame en avisant sa tenue.
C'est qui ces types ? grinça Manesh'k que se colla dos à dos avec lui.
Aucune idée, répondit Gilnash. Je ne les ai jamais vus.
Mmh ?
Jamais, vraiment, insista-t-il. Mes compagnons n'ont jamais vu d'elfes bouger comme eux. On dirait plus des acrobates que des combattants. Ou des danseurs, aussi...
Manesh'k balaya lentement le groupe d'une dizaine d'individus qui encerclait les deux frères d'armes.
Nous ne sommes pas ici pour nous battre, commença Gilnash. Nous ne voulons aucun mal à…
Une flèche siffla entre eux, Manesh'k tirant l'ornithologue avec lui. Il chercha un instant l’auteur de ces tirs. En vain. Il grimaça.
A présent, MOI je vous veux du mal, énonça-t-il sombrement avant de bondir dans la mêlée.
*
Luther se redressa et s'ébroua en projetant de l'eau partout. Immergé jusqu'à la poitrine, il prit enfin le temps d'étudier son agresseur. L'elfe vêtu d'un simple pagne le toisait depuis la rive. Il était plus grand que le vampire. Tout comme l'un des forestiers battu la veille, il se battait avec deux épées. Mais surtout, il arborait les tatouages de loups jumeaux étalés sur son torse, de feuilles de lierre remontant ses cuisses et s'enroulant autour de ses bras jusqu'à ses mains ainsi que les plumes stylisées peintes sur l'une de ses joues.
Guère impressionné, le vampire prit le temps de cracher un peu d'eau en lui jetant un regard noir.
Pour ça tu vas payer l'elfe. Pour toi je vais faire une exception. Ma lame va rouiller, mais si je la trempe dans du sang d’elfe...
Je demande à voir, répondit-il, immobile alors que Luther dégainait son arme.
Il poussa un cri de colère et s'élança vers cet elfe effronté. Mais alors qu'il allait s'extraire de l'étang, l'eau trouble recommença soudain à bouillonner autour de lui.
Que...
Des racines noueuses jaillirent brusquement de l'eau et dans de grandes éclaboussures se jetèrent à l'assaut du vampire. Avant qu'il ne comprenne l'origine de ce nouvel assaut, les tentacules d'écorces s'enroulaient autour de ses chevilles, de ses hanches et ses poignets. Etranglé par un collet végétal, il disparut dans les profondeurs, entrainé dans les ténèbres.
*
Luther !
Repoussant brutalement l'elfe qui lui faisait face, Manesh'k se fraya un chemin jusqu'à la rive, plusieurs lames venant rebondir sur sa cuirasse. Lorsque deux autres guerriers elfes jaillirent devant lui, il poussa un grondement de haine.
Du vent!
D'un pas de côté il évita le troisième individu venant de derrière. Il s'écroula comme une masse sous le coup de pommeau que le vampire lui infligea. Celui-ci ne reviendrait plus à l’assaut après une nouvelle roulade.
J'en ai plus qu'assez, laissez-moi où je vous saigne jusqu'au dernier!
Afin d'appuyer sa menace, il se mit en garde, prêt à bondir, sa lame en avant. Au-dessus des combattants le farfadet aux piquants observait la lutte du mort-vivant. Il oscillait ici et là, hésitant sur la démarche à suivre.
Il me plait celui-là.
Les deux combattants jetèrent un œil furtif derrière eux, ne quittant pas Manesh'k des yeux, à raison. Celui qui avait parlé avait jeté Luther à l'eau. L’esprit aux piquants se tournait à son tour vers lui. Le vampire serra la poignée de son arme encore un peu plus fort.
C'est une juste fin que la noyade pour votre sacrilège, déclara-t-il avec un sourire féroce.
Noyade ? répéta Manesh'k du bout des lèvres.
Lorsqu'une Lémure emmène un corps, jamais il ne remonte à la surface, ajouta l’elfe avec un sourire moqueur.
Puis il fit quelques moulinets à l'aide de ses deux épées avant d'imiter la position du vampire.
N'ai crainte, tu le retrouveras dans quelques instants.
Si tu savais...
Tous deux bondirent simultanément alors que les autres elfes s'écartaient de la lutte à venir.
*
Esquive, parade, roulade, esquive à nouveau... ses trois adversaires étaient doués. Très doués mêmes. Mais lui se battait depuis l'aube de la civilisation humaine. Ce n’était ni la première ni la dernière fois qu’il combattait en sous-nombre. Mais lorsqu'une lame elfique lui entailla le flanc, il se fit une raison. Aussi doué soit-il, il ne pourrait pas continuer ce ballet mortel éternellement. Il profita d'un temps de répit entre deux assauts et jeta un regard alentour. Manesh'k ferraillait avec un autre elfe à moitié nu, entourés par plusieurs de ces étranges combattants. Aucun signe de Luther. Pas non plus d'archer en vue. Quoique. La flèche qu'avait reçue le cadet ne venait pas de l'un de ces guerriers. Aucun ne portait d'arc ou de carquois.
Du coin de l'œil le mort-vivant remarqua tout à coup une ombre glisser par-dessus les feuillages. En même temps que ses sens s'emballaient et que ses ennemis revenaient à la charge, il bondit vers le haut. Le vampire s'accrocha à la première branche venue. S’appuyant d’une main et du coude pour son bras armé, il se hissa sans perdre un instant. Les elfes ne tarderaient pas à l'imiter.
Un brassement d'air. Son instinct ne l'avait pas trompé. Sautant d'une branche à une autre, il remonta une ramification tel un funambule et, proche de la cime, prit son élan... pour se retrouver face à un simulacre de visage, tout composé de ronces !
Que...
Avant qu'il ne réalise quel était ce nouvel assaut, la chose le balaya. L'instant suivant, il plongeait dans le vide.
Le choc sur la terre ferme fut douloureux. Avec mille précautions Gilnash roula sur le côté. Il avait perdu l’épée lahmienne dans la chute mais qu'importe, il avait toujours ses dagues, accrochées à ses hanches. Alors qu'il se relevait pesamment, il remarqua que les elfes n'approchaient pas. Ils restaient à une distance plus que raisonnable du vampire secoué.
Gilnash fit volte-face lorsqu’un gémissement rauque jaillit dans son dos. D’un pas de côté il évita le fouet végétal qui l'avait propulsé dans les airs. Sans perdre un instant, il s’écarta de cette chose tout en conservant les elfes dans son champ de vision. Mais ils avaient leurs armes baissées, se contentaient d’observer le mort-vivant et le nouveau venu. Par conséquent, il se tourna vers ce nouvel ennemi qu’il étudia d’un regard méfiant.
Cette... créature, ressemblait étrangement à la chose dans l'étang. Si ce n'est qu'elle avait clairement la silhouette d'un humanoïde. Ses jambes étaient composées de racines, semblables à celle d'un arbre des mangroves, tout entremêlées de ronces. Son torse était de l'écorce creuse où aucun cœur n'était visible. Il remarqua que le bras droit possédait une épaule mais se ramifiait en fouet de ronces entremêlées, celui qui l’avait fait chuter de si haut. Le droit, lui, n'était composé que d'écorce noire et lisse, clairsemé d'épines et se terminant par trois serres acérées.
D'un mouvement fluide, Gilnash dégaina ses dagues. Il grimaça lorsque la créature chargea : d'autres spécimens variés, allant d’entremêlements de roses aux épaules recouvertes d'une toison de roseaux, venaient d'apparaître derrière la première. Ses milles ans d'existence allaient peut-être lui être entièrement nécessaire...
*
Anok, mais qu'y a-t-il ?
Juchée sur son faucon, l'elfe avait le plus grand mal à contrôler son ami à plumes. Dès l'instant où ils s'étaient approchés de la Mortourbe, il avait commencé à se comporter bizarrement. Jamais lors de leurs combats contre des hommes-bêtes ou des peaux vertes il ne s'était comporté ainsi. Il refusait catégoriquement de s'approcher de la cime des arbres. Mais dès que Gailrya tentait de l'orienter dans une nouvelle direction, il revenait survoler les combats.
Non loin, elle voyait que l'aigle de l'autre chevaucheur posait les mêmes problèmes qu’Anok. Quelque chose, en bas, perturbait les deux volatiles. Chose qui l’encourageait elle davantage à se joindre au combat ! Bothel, son frère, avait lui-même jeté l'un des vampires entre les griffes mortelles des lémures de la Mortourbe. Puis il avait engagé le combat avec un second. Combat qui durait encore d'après les éclats métalliques qui lui parvenaient. Elle serra le bois de son arc à s'en blanchir les phalanges. Qu'est-ce qui en bas pouvait pousser leurs rapaces à refuser le combat, mais également les obstiner à rester sur le champ de bataille ?
*
Il n'y avait plus que deux ennemis, le troisième mangeant les nénuphars par les racines. L'un d'entre eux en étaient réduit à affronter un groupe de dryades à la dague. Le dernier affrontait son fils en combat singulier. Les autres danseurs de la troupe s'étaient écartés et formaient un cercle autour des belligérants, près à embrocher le mort-vivant s'il tentait de fuir.
Un détail dérangeait toutefois le seigneur elfe. Lorsque le premier avait disparu sous la surface, cet individu c'était précipité à son secours, s'était fait violence pour se frayer un chemin parmi les guerriers. Mais après avoir échangés quelques mots, son comportement avait radicalement changé. Il... s'amusait. C'était le mot qu’il emploierait. Alors même qu'il livrait un combat mortel avec Bothel, l'un des plus dangereux guerriers qu'il ait été donné à Helion de voir, il ne portait aucun coup mortel. Rien ne trahissait ce sentiment sur son visage impassible et il portait des coups ravageurs à l'elfe. Mais plus le combat durait, plus il avait le sentiment d'avoir raison.
Tu es fort, le monstre, le harangua Bothel entre deux passes d'armes. Mais je te découperais quand même en morceaux !
Et il effectua une nouvelle rotation que le vampire évita d'un bond en arrière, s'arrêtant à une longueur d'épée du danseur.
Tu n'es pas mauvais non plus mon garçon, répondit Manesh'k en s'écartant face à une nouvelle charge de l'elfe tatoué.
Helion grimaça en voyant que plusieurs danseurs durent s'écarter de l'arc de cercle décrit par sa lame pour ne pas le gêner. Le calme évident de l'intrus, en comparaison avec la haine déployée par Bothel, ne faisait qu'appuyer son impression. Il grimaça davantage en entendant la suite.
Je... ne... suis... pas... ton garçon ! rugit-il en ponctuant chaque syllabe de moulinets rageurs.
Il effectua brusquement une roulade en avant et se redressa aussitôt, prenant de vitesse le vampire dont la cuirasse encaissa le coup.
J'ai vu passer plus de cinq cent hivers, déclara l'elfe avec un sourire mesquin.
Reniflant, Manesh'k examina rapidement sa tenue. Un impact de lame parmi tant d'autres... Il jeta un œil critique à l'elfe confiant.
Je vais te faire une confidence, commença-t-il en esquissant à son tour un sourire qui révéla des canines surdéveloppées. J'ai plus de deux milles ans.
Pardon ? hoqueta Helion de sa position en retrait.
Et le vampire, éclatant de rire, chargea à son tour un Bothel qui avait aussitôt cessé de rire.
Cette chose aurait deux milles ans ? Ce monstre ment ! Cela ne peut pas être possible !
Anos se contenta de hausser les épaules, gardant les bras croisés. La forêt elle-même regorgeait de secrets encore bien plus anciens. Que ces choses soient si âgées l'étonnait, mais n'avait rien d'impossible.
Warda quant à elle n'observait pas le même combat. Elle était tournée vers le vampire aux dagues, bien plus en difficultés face à la dizaine de dryades auxquelles il faisait face. Sa tenue était en lambeaux et plusieurs plaies s'étalaient sur son visage et ses bras. Mais il continuait le combat sans une interruption. Tel un danseur il évita un assaut venu de derrière lui. A peine réceptionné il se pencha en arrière pour éviter un membre de bois aussi pointu qu'une lance et d'un mouvement sec il le sectionna. Il se laissa brusquement tomber au sol pour éviter une troisième attaque à hauteur d'épaules et en profita pour balayer la dryade blessée d'un mouvement circulaire des jambes.
Quelque chose ne va pas, murmura-t-elle.
Oui, Bothel aurait déjà dû en finir depuis...
Je ne parle pas de ça, coupa l'enchanteresse. Les dryades...
Anos et Helion se tournèrent vers elle, intrigués.
Les dryades? répéta le changeur de peau.
D'habitude elles résident loin de cette partie de la forêt...
Je ne vois pas en quoi...
Un véritable cataclysme bouscula soudain plusieurs arbres, menaçant de les déraciner. Le sol trembla alors que la masse imposante du nouvel et immense protagoniste heurtait le sol. Plusieurs danseurs s'écartèrent aussitôt, manquant de justesse d'être réduis en purée écarlate. Manesh'k comme Bothel firent plusieurs pas en retrait, dominés par ce béhémot d’un autre âge. Même les dryades interrompirent leurs assauts.
Se tassant sur lui-même, le colosse exulta avec un grondement rauque, semblable au fracas d'une avalanche. Il dominait largement les humanoïdes, ses plus hautes branches côtoyant les cimes locales. Personne ne réalisa le moindre geste. L'arrivée fracassante avait littéralement gelé les combats.
Par Isha... murmura Anos.
Gusternum... d'où...
C'est un esprit, souffla Warda, tout aussi abasourdie. Bien qu'incarné, il connaît mieux les sentiers secrets que n'importe quel asrai!
Le regard vert étincelant de la créature était rivé sur le mort-vivant. Elle beugla à nouveau et arma une frappe titanesque, d'un membre côté droit. Manesh'k comme Bothel plongèrent de part et d’autre pour éviter le coup qui fit trembler le sol sous leurs pieds. Les yeux écarquillés, Manesh'k le vit ramener à lui l'amalgame de lianes qui l'aurait violemment écrasé. Pesamment, le monstre se redressa, faisant glisser ses branches souples comme des tiges de saule. Elles laissèrent des sillons profondément creusés dans l'humus.
Bothel sort de là ! s'écria Helion comme son fils restait sur la droite du vampire.
Mais le danseur n'eût pas le temps. La bête d'écorce enchaîna brusquement avec une nouvelle attaque. Elle utilisait ses lianes comme des fouets surdimensionnés et chacun de ses coups provoquaient de nouvelles secousses. Celles-ci dessinaient des cercles concentriques à la surface de l'eau comme la colère primale s'acharnait sur sa cible.
Entre deux coups le danseur de guerre parvint à rouler en-dehors de l'aire de combat redessinée par ce gigantesque protagoniste. Hébété, il observa son adversaire continuer à esquiver les attaques de l'homme-arbre. Puis il se tourna vers l'homme-arbre lui-même. Il avait déjà eu l'occasion de voir et même combattre au côté d'un de ces esprits vénérables. Mais les quelques secondes passées face à lui avaient suffi à Bothel pour comprendre qu'il n’avait rien à voir avec ses semblables. Jamais un autre gardien de la forêt n'aurait bousculé de jeunes pousses pour arriver au combat, n'aurait attaqué un elfe pour blesser un ennemi ni ne mutilerait ainsi aveuglément le sol. Il connaissait le nom de cet homme-arbre et l'histoire de son incarnation végétale. Mais voir sa colère de ses propres yeux était une tout autre chose. Gusternum...
Il continuait à marteler le sol à l’aide des branches épaisses ressemblant vaguement à des bras, deux de chaque côté du tronc. Mais le vampire était vif, il l’avait lui-même découvert à ses dépens. Gusternum n’arriverait pas à le faucher ainsi et il dû s’en rendre compte car il cessa. Il fit un pas raide en avant, les racines entourant son membre s’enfonçant aussitôt dans le sol. Si on pouvait appeler cela un membre: ses jambes n’étaient que le tronc souple de l’arbre dans lequel Gusternum s’était incarné, fendu en deux afin de pouvoir arpenter le monde… Il gronda à nouveau avant de se redresser avec une multitude de craquements. Le mort-vivant leva sa lame, paré à toute éventualité.
Reculez! ordonna soudain Helion d’une voix effrayée comme son fils les rejoignait.
Manesh’k jeta un œil rapide à l’elfe en entendant le ton de son ordre avant de se reconcentrer sur son ennemi. Dans un panache orangé, celui-ci éructa en l’air une fine poudre qui retomba rapidement sur le mort-vivant, désormais seul face à l’homme-arbre. Piégé, il balaya la clairière dégagée du regard, attendant les effets de la substance qui le recouvrit commet une pluie fine. Son énorme adversaire s’immobilisa sans le quitter du regard.
Père, qu’est-ce? interrogea Bothel sans ciller.
Des spores oxydantes, murmura-t-il simplement.
Des quoi?
Lorsqu’il y a plusieurs siècles, Gusternum c’est incarné pour repousser des bucherons nains, il les a affrontés avec ce procédé, répondit Anos sans prendre la peine de se tourner vers le danseur.
Une sangle se détacha brusquement du harnois de Manesh’k. Il baissa le regard et vit son épaulière suivre le même chemin. Puis son fourreau tomba à son tour. C’est avec des yeux ronds qu’il vit l’une de ses genouillères brusquement craquer en deux avant de rejoindre le reste. Observant la scène d’un œil absent, Anos reprit son récit:
Les cottes de mailles et les lames des combattants sont tombés en poussière. Pas un n’a approché Gusternum avec une arme en métal. Et pas un n’est rentré à son foyer…
Belle histoire que voilà l’elfe.
Le changeforme fit volte-face et détourna le poignet du vampire dont le poignard ne trancha que du vent.
Beaux réflexes, l’elfe, commentât-il en lui assenant un crochet de son autre main tout en l’aspergeant d’eau.
Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est qu’en encaissant le coup l’elfe ne le saisirait de sa propre seconde main. Il amplifia son mouvement et souleva du sol le vampire abasourdit.
Mais… il devrais être… commença Bothel dont le regard glissa jusqu’à la surface de l’eau.
…mort? compléta Luther en se redressant, un sourire mesquin se dessinant sur ses traits. Je suis déjà mort. Tu espérais sérieusement noyer quelqu’un comme moi, dans une fosse pleine d’ossements?
Et il chargea les quatre individus. Mais ce ne fut ni Bothel, ni Anos, ni Helion qui répliqua. Prenant le mort-vivant de cours, Warda se dressa sur son chemin, les bras grands écartés. Elle révéla l’intérieur du voile diaphane qui recouvrait sa tenue échancrée. Avant que Luther ne réagisse, une nuée d’ailes, de griffes et de piquants le pris à la gorge, l’aveuglant et déchirant la peau de son visage et ses bras. Il roula au sol en hurlant comme l’essaim d’esprits en tous genres s’acharnait sur lui.
*
Je n’en crois pas mes yeux, il est ici!
Qui?
Le gardien du bosquet! s’écria Gailrya en abaissant son arc.
Alors qu’elle pressait Anok d’approcher elle put apercevoir la scène par une trouée: l’homme-arbre face à l’intrus désemparé et encerclé par les danseurs. D’un revers herculéen l’esprit le projeta en-dehors de son champ de vision. Elle vit également son frère et son père devant un autre ennemi recouvert de farfadets et gesticulant comme un diable. Puis son regard coula vers le dernier du groupe, incapable d’approcher, complètement cerné par les dryades. La scène était irréelle. Tant de moyens pour seulement trois individus! Elle glissa son arc dans le carquois à son épaule, désœuvrée. Leur présence dans les airs n’était pas nécessaire avec une telle démonstration de force.
Avec douceur, elle intima à Anok de descendre un peu plus encore. Sans qu’elle sache pourquoi, sa réticence était repartie aussi brusquement qu’elle était venue. Battant vigoureusement des ailes, il descendit progressivement jusqu’à la trouée, imitée par son voisin sur un aigle géant. L’oiseau poussa tout à coup un cri strident en faisant une embardée.
*
Manesh’k!
Le vampire fit mine de le rejoindre, mais aussitôt un mur de ronces vivantes et racines noueuses lui barrèrent la route, le défiant d’approcher. Sifflant, Gilnash répliqua sans perdre un instant et arracha des morceaux d’écorces à leurs propriétaires à coups de poignards. Mais les créatures de bois et de sève ne flanchèrent pas et au contraire, commencèrent à étouffer le mort-vivant sous leur seul nombre. A coup de griffes et d’épines les créatures végétales réduisaient progressivement la tenue frontalière en lambeaux…
Le cri qui résonna dans les frondaisons eu l’effet d’un éclair sur le mort-vivant. Il se redressa brusquement et repoussa sauvagement ses assaillants avant de se tourner vers son auteur. La masse imposante du rapace troua les branchages et écrasa plusieurs des créatures végétales avant de s’immobiliser à quelques mètres. Gilnash se précipita vers la créature à terre, bousculant les choses de ronces, se détournant du combat, de ses frères et de la menace des elfes. A cet instant précis, seul ce faucon immense importait. Lâchant ses dagues, il posa ses mains sur le plumage déjà poisseux alors que le corps était agité de spasmes. Il évita un coup d’aile sans y penser, heurté par l’agonie de l’oiseau. Puis il s’immobilisa. L’aile retomba et le sang cessa de gicler par la plaie béante.
Il entendait les cris de douleurs de ses compagnons. Il devinait les esprits de bois prêts à le réduire en pièces sous le regard des elfes. Il voyait la personne au carquois qui se relevait en titubant à côté de lui. Mais Gilnash n’avait d’yeux que pour l’auteur de cet acte atroce. Cet auteur qui se laissa tomber à son tour et le dévisagea d’un regard incandescents. Il fouetta l’air de sa longue langue dégoulinante d’humeur avant de lever ses deux lames rougeoyantes.
D’une roulade Gilnash évita le ciseau du démon tatoué. Avec un hurlement de rage il plongea les mains dans le torse composé d’écorce de la créature la plus proche. Celle-ci qui tentait justement de l’agresser fut projetée sans sommation à la face du monstre écarlate qui la trancha en deux avant de charger en feulant de haine.
*
Qu’est-ce que c’est que… cette chose! s’écria un elfe.
Impossible…
C’était tout bonnement impossible. Un sanguinaire ne pouvait se trouver dans cette forêt. Pas ici. Pas aussi loin. Pas sans que Warda et la forêt elle-même ne l’aient perçu. Et pourtant il était là, se frayant un chemin mortel à travers les dryades pour atteindre le vampire. Vampire qui s’efforçait de rester en vie sous les lames de cette aberration contre-nature.
Même Gusternum se détourna de son ennemi à terre, sonné. Sa tenue était en miettes, mais par quelques magies son épée avait échappé au massacre. Secouant la tête, le mort-vivant suivit le regard émeraude et découvrit à son tour le démon qui venait semer la zizanie dans leur bataille. L’homme-arbre revint vers lui, puis à nouveau vers le démon écarlate. Manesh’k restant allongé à terre, il opta finalement pour ce nouvel ennemi. D’un pas lourd où la colère était perceptible, il se dirigea vers ce quatrième intrus.
*
Gilnash entendit l’approche plus qu’il ne la vit. Il manqua être balayé par la frappe sourde qui projeta son poursuivant hors de son champ de vision. Lui-même enchaîna par une seconde roulade pour se mettre hors de portée et évita de justesse les griffes d’une nouvelle créature des ronces. Il la repoussa et chercha le colosse des yeux, avant de constater que dans la confusion il était revenu à côté du cadavre du faucon géant. L’ornithologue grimaça de douleur. Une douleur qui n’avait rien de physique. En relevant la tête il constata que l’elfe qui chevauchait ce prince du ciel était face à lui. Une flèche en main. Des larmes plein les yeux. Elle poussa un cri de haine et de douleur puis se jeta sur lui. Le vampire n’eut qu’à faire un pas de côté pour l’éviter, puis fut éclaboussé en pleine figure.
Il cligna plusieurs fois des yeux avant de pouvoir réaliser ce qu’il venait de se passer. Tout devenait fou. Des pointes noires dépassaient du dos de cette nouvelle ennemie. En le chargeant à corps perdu, tout à son désespoir, elle venait de s’empaler sur les griffes d’une dryade qui s’apprêtait à embrocher le mort-vivant!
Pour quelqu’un qui ne voulait pas tuer…
L’œil hagard, Gilnash se tourna vers son neveu méconnaissable. La peau de son visage avait été lacérée et son armure, déjà malmenée à Grissenwald, était en piteux état. Il maintenait Manesh’k debout, le bras passé autour de son épaule, à peine en meilleure forme. Ce dernier traînait son épée d’une main. Et juste au-dessus d’eux flottait encore et toujours la bête simiesque hérissée de piquants, étudiant passivement les deux mort-vivants. Derrière eux accouraient plusieurs combattants qui hésitaient visiblement sur la démarche à suivre: achever les vampires ou se joindre au colosse sur lequel le démon se jeta sans hésiter?
*
Gailrya!
Faisant des moulinets rapides avec ses lames, l’elfe tatoué se précipita à l’autre bout du champ de bataille. Il passa devant l’enchanteresse elle aussi dépassée par les évènements. Elle avait rappelé sa nuée de farfadets, laissant libre le premier vampire, et hésitait à présent à les envoyer harceler le démon. Mais elle ne comprenait toujours pas. Mais comment avait-il put arriver jusqu’ici?
Warda! Bannissez-le!
Quoi?
Bannissez-le! répéta Helion, incrédule. Vous! N’approchez ni les vampires ni le démon! cria-t-il aux danseurs s’arrêtèrent en pleine charge.
Le flanc complétement écorché par le fouet aux feuilles acérées, le sanguinaire tatoué se relevait à nouveau, cicatrisant à vue d’œil.
C’est impossible, réalisa Anos en sortant de sa réserve. Il ne peut pas se relever à nouveau! Pas avec de telles blessures! Il devrait repartir au néant!
Bannissez-le! insista le seigneur.
Avec un beuglement sauvage, la bête écarlate bondit par-dessus un nouveau coup de fouet et parvint jusqu’à Gusternum. Sans cesser de mugir, elle traça deux sillons sur son tronc et arracha plusieurs plaques d’écorces au passage.
*
Ecartez-vous d’elle! Tout de suite! hurla Bothel.
D’un bond agile il passa par-dessus les dryades tétanisées par la blessure soudaine du titan. Elles se détournèrent de Gilnash et s’avancèrent vers les duellistes, laissant seul l’elfe et les vampires. Mais le danseur n’en fut nullement affecté. Sa sœur gisait aux pieds de Luther. Un sourire se dessina sur sa face méconnaissable.
C’est d’elle que tu parles? le provoqua-t-il en prenant le corps par la gorge.
Sans peine apparente, il souleva le corps inanimé, ses pieds ne touchant plus le sol.
Tu…
Une détonation coupa brutalement l’elfe. L’explosion sépara le sanguinaire de l’arbre vivant et les jeta tous deux au sol. Alors que Manesh’k, dépassé par les évènements, se tournait vers eux, il ne put qu’être éblouit par le flash qui s’ensuivit. Puis plus rien.
Lorsque, le regard plissé, Bothel recouvra la vue, les trois vampires et sa sœur avaient… disparus. Purement et simplement. Il fit volte-face, incrédule, alors que l’enchanteresse découvrait avec horreur le résultat de son sort.
Ca… Ca… Ca a rebondit… bégaya-t-elle alors qu’Helion comme Anos ne réalisaient pas encore ce qu’il venait de se produire.
D’un bond agile, le héraut de Khorne se releva et balaya l’assemblée du regard, cherchant ses proies. Son regard lumineux s’attarda un instant sur Warda qui eut un hoquet en découvrant la rune de métal sombre qui pendait à son cou. Puis, avant que l’homme-arbre massif ne se remette sur pieds lui aussi, il s’élança en direction du sous-bois en emportant ses deux lames. Ni les elfes ni les dryades ne tentèrent de le poursuivre.
Que vient-il de se passer? demanda un danseur de guerre à son voisin tout aussi perdu que lui.
Les vampires s’étaient tout bonnement volatilités.
Le jeune homme restait attentif au pas de son compagnon. Bien qu'il trotte joyeusement à hauteur de ses genoux, l'infirmière avait insisté sur le fait qu'il ne devait pas se surmener. Mais après ce qu'ils avaient partagés durant la nuit ce conseil était inutile. L'étudiant avait parfaitement conscience de sa faiblesse. Son t-shirt roulé au fond de son sac était un rappel plutôt sanglant. Voir la bête recouverte d'une toison jaune clair venir vers lui dès son réveil avait déjà été une surprise.
Un Wattouat, songea-t-il alors que l’intéressé s'attardait sur une fleur sauvage au bord du sentier. Il avait déjà eu l'occasion d'en approcher en visitant une ferme alors qu'il n'était qu'un petit garçon. Mais les pokémons qu'il avait alors vus étaient domestiqués, habitués à l'homme. Ayant trouvé celui-ci au beau milieu de la forêt, seul, il était peu probable qu'il possède un dresseur. Ce jeune avait certainement été séparé de son troupeau pour une raison quelconque. Puis c'était retrouvé isolé, devenant une proie facile pour les vampires. Les vampires… ces bêtes volantes qui l'avaient agressé, elles, étaient sauvages. Aucun doute là-dessus.
Tout en marchant il continua d'observer son compagnon à quatre pattes. Ce dernier leva la tête en remarquant son attention et agita joyeusement la queue comme l'aurait fait un Caninos. Dès leur arrivée à son campement ils feraient le tour des clairières qu'il connaissait pour tenter de retrouver son troupeau. Moins il passerait de temps avec lui et moins il serait affecté par la main de l'homme.
L'après-midi était déjà bien avancé lorsqu'ils arrivèrent au campement sommaire du garçon: une tente, quelques buches et un cercle de pierres pour le feu. Le Wattouat s'approcha de tout ceci avec curiosité et flaira quelques instants la toile avant de revenir vers l'humain en bêlant joyeusement.
- Oui, c'est à moi, répondit-il en souriant.
Un coup d'œil rapide l'assura que rien n'avait bougé. Pour ce qu'il avait laissé là… tente, duvet, tapis de sol, quelques affaires et des boites de conserves. Et brusquement il réalisa qu'il manquait sa pioche. Il jura en se rappelant l'avoir laissé sur le lieu de l'affrontement. Son professeur verrait cela d'un mauvais œil, mais ne dirait rien : chaque élève était propriétaire de son propre matériel.
Il dégaina sa tablette électronique. Il fallait justement qu’il fasse un rapport de ses recherches à son tuteur. C'est avec une curiosité envahissante que la créature laineuse insista pour voir lui aussi l'écran sur lequel pianotait son humain de compagnie. Ignorant complètement l’interface de messagerie et le mail adressé à l'université, il ne voyait que leurs reflets su la vitre de l’appareil.
- Du calme l'ami, dû-t-il le modérer comme il collait son museau à la surface semi-réfléchissante, ajoutant des caractères indésirables au beau milieu du texte.
Il dut toutefois se résigner : il ne parviendrait à rien pour le moment et changea d'avis.
- Sourire, déclara-t-il en prenant une photo d'eux dans cette même position.
Les parents seraient moins enthousiasmés que lui en découvrant le cliché mais qu'importe.
- Bon, ce n'est pas tout, mais il faut que nous retrouvions ta famille, lâcha-t-il en se relevant.
- Wattou ! lui répondit le Pokémon avec enthousiasme.
- Toi, tu n'as rien compris à ce que je viens de dire, soupira-t-il comme le jeune se détournait de l'appareil électronique pour revenir à la tente.
- Touuu…
Bien au chaud, emmitouflé dans le sweat à capuche du jeune homme, il semblait aux anges.
- Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi, soupira l'étudiant en terminant son repas de conserves.
Ils avaient passé l'après-midi à arpenter le bois à la recherche d'un troupeau de Wattouats. Plus l’humain que le pokémon d’ailleurs. Celui-ci avait trouvé beaucoup plus intéressant de courir après quelques volatiles en bêlant d'amusement. Jusqu'à brusquement s'écrouler comme une masse. C'est un berger qui avait une impression de déjà-vu qui avait dû le ramener au campement et en rester là pour la journée.
- Demain nous retournerons au centre. L'infirmière s'occupera bien de toi, déclara-t-il à son protégé en le gratifiant d'une caresse.
Il soupira d'aise et se pelotonna davantage encore. Effectuer ces recherches si tôt après sa blessure était une mauvaise initiative. La femme aux cheveux roses ne serait pas de bonne humeur.
- Il est en pleine forme ! le félicita l'infirmière le lendemain lorsqu'elle examina à nouveau son patient. Je vous félicite !
- Wattou !
- Vous êtes sûr que vous ne souhaitez pas devenir dresseur ? insista-t-elle.
Pour le moment, il souhaitait surtout se frapper la tête contre un mur. Évidemment qu'il était en forme : l’étudiant avait une fois encore dû le porter à bout de bras, depuis le campement ! Avec sa tente et tout son matériel - pioche manquante - sur le dos ! La fripouille laineuse n'avait décidé qu'elle pouvait à nouveau se déplacer seule qu'en arrivant au centre !
- Je… n'ai pas changé d'avis sur ce sujet et…
- Wattouat ! s'écria-t-il brusquement en sautant du comptoir, directement sur l'étudiant qui conserva un instant son équilibre… avant de s'étaler de tout son long.
L'infirmière éclata de rire, imitée par l’assistant du centre, Leveinard. Vgiik soupira longuement avant de se relever, son agresseur dansant fièrement d'une patte sur l'autre à ses côtés.
- Infirmière, il va être temps pour moi d'y aller. Il faut que je retourne à Safrania.
- Je comprends. Je vais vous préparer une ration de voyage.
- C'est généreux de votre part, mais j'ai suffisamment de nourriture et…
- Pas pour vous, pour lui, s'amusa-t-elle à nouveau en désignant Wattouat qui agita la queue de plus belle.
- Mais je ne peux pas l'emmener ! Je n'ai même pas ma licence et…
- La licence de dressage est très facile à obtenir et à un tarif plus qu'honnête, répliqua-t-elle en reprenant son sérieux. De plus, nombreuses sont les personnes à avoir des pokémons sans être diplômées : cela reste un choix recommandé, pas une obligation. Il va falloir trouver une meilleure excuse que cela pour abandonner Wattouat.
- Mais…
- Wattouuu.
Se dressant sur ses pattes arrière, il s'appuya sur la cuisse de Vgiik, levant vers lui ses grands yeux insondables. Le futur archéologue eut un pincement.
- Mais… et s'il s'écroule à nouveau ? Je ne pourrais pas le porter jusqu'à Safrania !
C'est avec un sourire mesquin que la dame aux cheveux roses répondit, glissant la main sous son tablier :
- La première étape de ton examen commence maintenant.
Et elle lui tendit un objet sphérique, bicolore. La moitié inférieure était blanche métallique tandis qu'une coque rouge et translucide en composait la moitié supérieure. Les deux étaient reliées par un complexe mécanisme d'ouverture scellé via un bouton-poussoir.
- Wattouat ?
- Ceci, dresseur en herbe, va te permettre de transporter facilement ton compagnon à quatre pattes. Prends-la je te l'offre.
C'est avec une expression partagée qu'il tendit lentement la main et attrapa la ball. Puis, tout aussi indécis, se tourna vers Wattouat. Il la flaira avec curiosité puis revint à quatre pattes comme Vgiik s'accroupissait à sa hauteur.
- Wattouat… tu es vraiment sûr que c'est ce que tu souhaites ?
Un instant, le pokémon considéra l'appareil. Puis il leva la tête.
- Tou'touat !
Et d'un coup de museau il actionna le mécanisme. Il y eu un flash écarlate qui aveugla une seconde l'étudiant. La lumière enveloppa le pokémon qui dans un éclair disparut sous leurs yeux. Surpris, Vgiik sentit la pokéball chauffer dans le creux de sa paume, puis entendit l'objet émettre une tonalité. Rapidement sa température redevint normale. A travers la coque translucide il put voir une version miniature de Wattouat, les pattes avant contre la vitre. Il trépignait d'excitation.