Je veux m’exprimer en tant que crasseux patenté, déclaré à la Grande Loge de l’Insalubrité. Si le dogme de la propreté et de l’hygiène s’est emparé de nos vies intimes, des rebelles à toutes formes de salubrité existent. J’en suis un digne représentant. Je reconnais que mon devoir de chaque jour est d’apporter une touche particulière à mon cas, pour tenir le rang qui est mien et qui se doit de perdurer. La pérennité de mon engagement fait honneur à tous les crasseux du monde. Mondialiste avant l’heure, européen avant la lettre, je produis du malpropre sur ma personne et pose mes conditions de crasseux à mon entourage. Celui-ci, bien que rétif, je l’admet humblement, s’obstine à me tenir tête sur le propos de la propreté et de l’hygiène en général. Je conçois que le sentir bon et le propre épousent certaines convictions d’un grand nombre. Cependant, est-il important de ressembler à tout le monde ? Se doit-on de faire l’effort, quand, de personnalité une once de propreté, l’on refuse ? L’éducation n’a rien à voir. Et j’en suis l’exemple. De famille propre, de père en fils, l’astreinte à se tenir dans les normes de propreté et d’hygiène ont toujours été des priorités. Le propre disait un de mes aïeux est conséquence naturelle d’une bonne santé. Ne voyons-nous pas le chat faire toilette, le singe s’épouiller, l’araignée tégénaire noire se brosser délicatement ? Bref, les exemples sont nombreux et non listable ici. Et pour clôturer (comme pour surenchérir) son sermon avant les laudes, debout aux premiers rayons de soleil, le baquet rempli d’une eau de source parfumée à la lavande, préparé par la domestique usée par la servitude, il prononçait, à demi nu, d’une voix de ténor devant l’assistance de ses enfants encore ensommeillés, en chemise de nuit : « Mens sana in corpore sano » (« Un esprit sain dans un corps sain », pour les non latinistes) et sa stature de plonger lentement dans l’eau bienfaitrice. Sa progéniture attendait et prenait à sa suite, chacun son tour, du plus grand au plus petit, le bain quotidien. Du corps, le vêtement avait une importance capitale. Au corps propre, habits propres. Il tenait à ce que chacun soit impeccable. Un vêtement abîmé, un bouton manquant, une couture craquée, et sa colère prenait la vigueur d’un volcan en éruption. Si le corps était propre, il devait être entretenu par de la gymnastique et tout son petit monde le suivait dans ses exercices, en récitant des fables de la Fontaines. De cela, j’en ai subi toute la tradition et à seize ans j’ai fugué pour ne plus revenir sous le joug patriarcal. La crasse est venue comme une lèpre au fil des années. Je m’en suis fait une arme devant ce nouveau monde en mouvement, celui qui est devenu aseptisé : parfumé de vanille dans les toilettes comme dans les yaourts ; au gel douche à la pêche qui s’impose à la corbeille de pêches, sans goût, sans odeur. A cette propreté industrielle, à cette hygiène commerciale, je leurs dis, que je ne ferai aucun effort pour vous rencontrer. J’ai cinquante-deux ans de crasse et je suis fier de porter, ce qu’autrui a perdu de naturel : sa propre odeur d’humain, car celle-ci est une odeur vraie, pas celle que l’on doit se mettre tous les matins, parfum d’hypocrite, parfum de séduction artificielle.