Entretien avec Alain Cambier, auteur de Quâest-ce que la mĂ©taphysique ?
Lorsque nous avons dĂ©couvert le sujet de philosophie pour le concours de lâENS 2019, nous sommes plusieurs Ă avoir ressenti une forme dâapprĂ©hension : la « mĂ©taphysique ». Qu'est-ce-que cela ? Quel lien pourrait-elle avoir avec notre vie ? Comment pourrait-t-elle nous aider Ă structurer notre pensĂ©e et Ă nous orienter dans lâaction ? On se voyait dĂ©jĂ se perdre dans des abstractions sans fond, et pourtant, aprĂšs les premiers mois de cours, en posant certains repĂšres, les zones dâombre se dissipent, ou du moins, se dĂ©limitent.
Afin dâĂ©claircir tout cela nous avons rencontrĂ© Alain Cambier, ancien professeur de classe prĂ©paratoire, philosophe et auteur de lâouvrage Quâest-ce que la mĂ©taphysique ? paru sous la collection « Chemins philosophiques » (Edition Vrin, Paris, 2016, 126 pages). Peut ĂȘtre pourras-t-il nous aider Ă nous orienter dans cette Ă©tude ? Loin dâĂȘtre exhaustif ou de rĂ©sumer le livre, cet article vise Ă vous donner quelques pistes et Ă vous inviter Ă la lecture de cet ouvrage Ă©clairant.
Alors, Quâest-ce que la mĂ©taphysique ?
La métaphysique naßt de la conscience que la monde ne se réduit pas à sa présence brute.
DĂšs le dĂ©but de notre entretien, Alain Cambier nous rappelle que la mĂ©taphysique se justifie dĂšs le moment oĂč lâon prend conscience que la rĂ©alitĂ© ne se rĂ©duit pas Ă la sensibilitĂ© immĂ©diate, sans non plus rejeter la part perceptible du rĂ©el.
En mettant lâaccent sur la mĂ©taphysique generalis, en rĂ©fĂ©rence Ă la philosophie mĂ©diĂ©vale de Duns Scot, lâobjet de la mĂ©taphysique ne serait donc ni lâexpĂ©rience immĂ©diate, ni le transcendant qui se trouverait dans un monde diffĂ©rent, mais le transcendantal, câest-Ă -dire quâelle rĂ©flĂ©chirait aux conditions de possibilitĂ©s de ce qui est.
Dans le livre, la mĂ©taphysique est dĂ©crite comme le « dĂ©plie ontologique du sens qui vise Ă fonder notre univers de signification qui contribue Ă Ă©clairer la conduite humaine. ». Ainsi, si la mĂ©taphysique nous permet de rĂ©flĂ©chir, câest aussi pour mieux revenir Ă notre situation existentielle et nous donner des Ă©lĂ©ments, des outils pour nous orienter dans lâexistence.
La mĂ©taphysique est au cĆur de la philosophie :
Le philosophe se positionne nĂ©cessairement Ă elle, en lâapprofondissant ou la critiquant. Les problĂšmes politiques eux-mĂȘmes peuvent reposer sur les rĂ©quisits qui relĂšvent de la rĂ©flexion mĂ©taphysique. Devant la question de la vĂ©ritĂ© et de la post-vĂ©ritĂ©, la mĂ©taphysique est lĂ pour nous aider Ă faire le tri entre ce quâest la vĂ©ritĂ© et ce qui serait lâimposture de la vĂ©ritĂ© (les fake news, etc). Il y a nĂ©cessairement des rapports Ă©troits avec des problĂ©matiques contemporaines.
Devant le constat de la montĂ©e du relativisme, du scepticisme, voire du nihilisme et du cynisme, lâeffort dâAlain Cambier est de montrer, dans cet ouvrage, que des noyaux durs de la pensĂ©e et de la rĂ©alitĂ© existent et sont incontournables. Il refuse ainsi de se complaire dans un relativisme radical en croyant que tout se vaut, ou au contraire de tomber dans lâexcĂšs inverse en soutenant quâil y a une vĂ©ritĂ© absolue.
Lâapport de la mĂ©taphysique dans la question du sens face Ă lâabsurde :
La mĂ©taphysique permet de prendre conscience que lâhomme, confrontĂ© Ă la brutalitĂ© de lâexistence purement physique ou dâun traumatisme, ne peut sâabstenir de poser la question du sens. Etant par dĂ©finition un ĂȘtre dotĂ© de raison, il doit y recourir mĂȘme dans les questions existentielles, au risque sinon dâabdiquer de la condition humaine.
Ainsi, la mĂ©taphysique, en offrant un cadre de pensĂ©e, reste indispensable pour mieux penser cette question du sens sans tomber dans le mysticisme ou le fanatisme. Tout ĂȘtre humain ne pouvant simplement vivre dans lâimmĂ©diatetĂ©, il cherche Ă inscrire son existence dans une histoire signifiante La mĂ©taphysique rationnelle, en critiquant la thĂ©ologie, nâest pas incompatible avec ce quâon appelle un besoin de transcendance, justifiĂ© et lĂ©gitime, sâil sâagit de dĂ©passer la rĂ©alitĂ© du hinc et du nunc. Au contraire, la raison interroge la signification. Mais ce logos dont parle Aristote nâest ainsi pas nĂ©cessairement scientifique, ce peut ĂȘtre aussi un logos hermĂ©neutique, interprĂ©tatif, comme le rĂ©cit.
La métaphysique permet ainsi de donner corps à cette question du sens sans basculer dans deux excÚs, le relativisme ou la vérité absolue de la révélation mystique.
Cependant, ce sens ne serait pas réductible à une forme de subjectivité.
La dĂ©fense dâun rationalisme critique pour construire une ontologie :
Si Alain Cambier a le souci de prĂ©senter les problĂšmes fondamentaux de la mĂ©taphysique, il adopte un parti pris rĂ©aliste en prenant la dĂ©fense dâun rationalisme critique face une mĂ©taphysique qui tendrait vers la thĂ©ologie. Sa thĂšse est que la mĂ©taphysique est un effort pour penser ce qui est au sens de penser la rĂ©alitĂ©. Ce travail philosophique permet de comprendre quâil y a plusieurs degrĂ©s de rĂ©alitĂ©s, que celle-ci ne se rĂ©duit pas au rĂ©el immĂ©diat : elle est traversĂ©e de possibles.
« Tinologie » & « ontogénÚse » : penser la réalité de ce qui est par la métaphysique.
Le terme « tinologie » est repris de Jean-François Courtine : « ti » en grec, signifie « quelque chose » - alors que « onto » signifie « ce qui est » - ce « quelque chose » nâa pas donc pas forcĂ©ment de rĂ©alitĂ© empirique. Utiliser la notion de « tinologie » permet ainsi de montrer que les objets de la mĂ©taphysique dĂ©passent ce qui se prĂ©sente dans lâexpĂ©rience immĂ©diate, et ne sâintĂ©ressent pas simplement Ă ce qui est hic et nunc, ici et maintenant. Ces objets nâont peut-ĂȘtre pas une existence concrĂšte mais ont nĂ©anmoins une rĂ©alitĂ©. La tinologie est donc lâĂ©tude de quelque chose en gĂ©nĂ©ral et pas seulement de ce qui est au sens de ce qui existe.
ParallĂšlement, lâontologie, lâĂ©tude de lâĂȘtre, est le socle de la mĂ©taphysique.
La mĂ©taphysique sâinterroge ainsi sur ce qui est mais aussi sur la capacitĂ© de lâhomme Ă inventer et produire une rĂ©alitĂ© Ă partir de contenus de pensĂ©e, qui nâexistait pas encore mais qui Ă©taient possibles. Elle parvient Ă penser la rĂ©alitĂ© dâune Ćuvre dâart comme lâimplĂ©mentation dâune idĂ©e.
Lancer des hypothÚses pour comprendre le sous-bassement du réel.
Ainsi, rechercher Ă mieux saisir les sous-bassement de la rĂ©alitĂ© suppose parfois de lancer des hypothĂšses qui vont Ă lâencontre mĂȘme de ce que lâon observe dans lâexpĂ©rience immĂ©diate. Dans cette perspective, Charles Sanders Peirce Ă©met lâidĂ©e de « lâabduction » : le scientifique effectuerait un saut intellectuel en lançant des hypothĂšses qui, bien quâencore non vĂ©rifiĂ©es de maniĂšre empirique, stimule la recherche scientifique.
Ces expĂ©riences de pensĂ©es â mĂ©taphysiques â permettent ainsi les dĂ©couvertes scientifiques.
La mĂ©taphysique permet de mieux positionner lâhomme face Ă la science :
A la suite de Peirce, la confĂ©rence de Karl Popper « Une Ă©pistĂ©mologie sans sujet connaissant » (1967, recueils de confĂ©rences rassemblĂ©es La Connaissance objective) semble ĂȘtre lâobjet dâune mĂ©taphysique rationaliste et adosser lâĂ©pistĂ©mologie â lâĂ©tude de la connaissance scientifique en gĂ©nĂ©ral â Ă des questions mĂ©taphysiques.
Il caractĂ©rise la vĂ©ritĂ© scientifique comme plutĂŽt une « verisimilitude » (la notion Ă©tant retrouvĂ©e chez Peirce), câest-Ă -dire que les sciences font converger des vĂ©ritĂ©s probables et partielles qui se rĂ©encadrent entre elles, et qui â en constituant des faisceaux de preuves â permettent de dĂ©couvrir en partie le puzzle de la rĂ©alitĂ©. Par exemple, la thĂ©orie de la relativitĂ© dâEinstein nâa pas rendu obsolĂšte les formules de Newton mĂȘme si la physique de Newton est incapable de traiter les problĂšmes quâa abordĂ© Einstein. Cette conception dynamique de la vĂ©ritĂ© comme verisimilitude est une condition du progrĂšs scientifique : en reconnaissant quâil y a des vĂ©ritĂ©s incontestables mais qui ne sont jamais des vĂ©ritĂ©s absolues, on accepte une Ă©volution des sciences.
La notion de « verisimilitude suggĂšre ainsi un effort constant pour parvenir Ă tenir une ligne de crĂȘte entre un scepticisme radical et un rationalisme absolu : cette tension est lâenjeu mĂȘme du rationalisme dâoĂč nait une connaissance.
Ainsi, lâesprit scientifique consiste Ă rechercher ces conditions de possibilitĂ© du rĂ©el mais il nây a pas de pensĂ©e de la physique indĂ©pendamment dâune rĂ©flexion mĂ©taphysique. RĂ©flĂ©chir mĂ©taphysiquement, câest rĂ©flĂ©chir sur les conditions de possibilitĂ©s de ce qui est. Notre apprĂ©hension de lâexpĂ©rience immĂ©diate requiert des rĂ©quisits pour ĂȘtre compris.
« Le troisiÚme monde » : vers un « objectivisme sémantique »
En considĂ©rant le premier monde comme celui des objets physiques et le deuxiĂšme monde comme celui des Ă©tats de consciences, Karl Popper retravaille lâidĂ©e de Frege qui soutient lâexistence dâun « troisiĂšme monde » qui porte « des contenus objectifs de pensĂ©e ». Ce serait un monde de sens objectif surplombant la rĂ©alitĂ© empirique, sans relever dâun Ă©tat dâĂąme psychologique. Il serait constituĂ© dâobjets de pensĂ©es, des « idĂ©es de la raison » qui subsistent en eux-mĂȘmes, des « problĂšmes auxquels lâhumanitĂ© est tĂŽt ou tard confrontĂ©e » (- Alain Cambier).
Par exemple, les objets mathĂ©matiques ou le thĂ©orĂšme de Pythagore, ou les hypothĂšses du vide et de lâatome affirmĂ©s par Epicure et LucrĂšce, subsisteraient avant dâavoir Ă©tĂ© dĂ©couvert de maniĂšre empirique.
Câest ce que Karl Popper nomme les « contenus objectifs de pensĂ©es », qui seront dans un second temps, validĂ© ou non lors de leur confrontation au rĂ©el empirique grĂące au recours Ă lâexpĂ©rimentation.
Ainsi, dans un sens contemporain, la mĂ©taphysique rĂ©flĂ©chit sur les conditions de possibilitĂ© de toute rĂ©alitĂ© et la capacitĂ© de lâhomme Ă produire du rĂ©el Ă partir des « contenus objectifs de pensĂ©e ».
Une ouverture sur la métaphysique ?
La rĂ©flexion mĂ©taphysique serait un prĂ©requis nĂ©cessaire pour cadrer notre pensĂ©e et avoir conscience de nos limites. Elle est donc nĂ©cessaire pour nous orienter dans lâaction sans se retrancher dans la peur, ni plonger dans un dogmatisme forcenĂ© ou un scientisme aveugle. La mĂ©taphysique permet donc dâinterroger notre cadre de pensĂ©e afin de chercher le bon positionnement par rapport Ă nos croyances, Ă la science et au monde.
   En espérant que cet article est parvenu à ouvrir quelques pistes de réflexions, nous souhaitons un bon courage à tous les khùgneux pour les concours à venir et surtout, remercions grandement Alain Cambier pour sa disponibilité, sa bienveillance et la clarté de son discours lors de notre rencontre.
                                   - HélÚne Desy et Delphine Urbah,
Liens vers dâautres travaux dâAlain Cambier.
Site dâAlain CambierÂ
Lien pdf vers le « Les nouveaux rĂ©seaux de lâobscurantisme », pour distinguer la diffusion de lâinformation et le processus de rĂ©flexion qui permet la connaissance. Une confusion entre connaissance et communication
Lâensemble des articles dâAlain Cambier
Nouvel ouvrage Ă venir en 2019 : GĂ©nĂ©alogie de la post-vĂ©ritĂ©. Â
Pour une ouverture par des philosophes sur lâouvrage Quâest-ce que la mĂ©taphysique ?
- Lâarticle « Repenser la mĂ©taphysique : renouveau thĂ©orique et apport pragmatique », par Charles CAPE, professeur de philosophie au LycĂ©e Edmond LabbĂ©.
- Les Cahiers rationalistes, n°647, recension par Alain Billecoq.
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