Souvent j’ai cette idée que, si j’étais parti une
heure plus tôt, ou si j’avais doublé le pas, je
serais arrivé à temps ; que, pendant que je passais par cette rue, ce que je cherche passait par l’autre, et qu’il a suffi d’un embarras de voitures pour me faire manquer ce que je poursuis à tout hasard depuis si longtemps. – Tu ne peux t’imaginer les grandes tristesses et les profonds désespoirs où je tombe quand je vois que tout cela n’aboutit à rien, et que ma jeunesse se passe et qu’aucune perspective ne s’ouvre devant moi ; alors toutes mes passions inoccupées grondent sourdement dans mon cœur, et se dévorent entre elles faute d’autre aliment, comme les bêtes d’une ménagerie auxquelles le gardien a oublié de
donner leur nourriture. Malgré les désappointements étouffés et souterrains de tous
les jours, il y a quelque chose en moi qui résiste
et ne veut pas mourir. Je n’ai pas d’espérance,
car, pour espérer, il faut un désir, une certaine
propension à souhaiter que les choses tournent
d’une manière plutôt que d’une autre. Je ne désire rien, car je désire tout. Je n’espère pas, ou plutôt je n’espère plus ; – cela est trop niais, – et il m’est profondément égal qu’une chose soit ou ne soit pas. – J’attends, – quoi ? Je ne sais, mais j’attends.