La Vampire de Ferat et la dérive du lien sanguin
Les oeuvres de fiction sur les vampires sont habituellement pitoyables: soit elles cultivent la peur et la haine de notre espèce; soit elles exploitent des pulsions macabres pour satisfaire des fantasmes adolescents. Le film Upír z Feratu (1982) de Juraj Herz pourrait toutefois être une exception à la règle. Il expose l'attraction malsaine qui pousse les humains à s'accrocher à leurs buveurs et va jusqu'à à transgresser le lien sanguin qui unit les vampires à leur descendance. Le résultat ne laisse pas indifférent: je me suis retourné dans ma tombe toute la journée!
Il faut dire que la prémisse est terrifiante. Une compagnie mystérieuse produit une mécanique vampirique, avec comme plan de carburer l'automobile du futur: la Vampire de Ferat. Le but ultime de son existence: tourner en rond sur des pistes de courses pour conduire les humains à remporter des Grands Prix. Sans bouche ni dents, contraint à sucer le talon des mortels pendant l'acte d'accélération, le rouleur éternel est attelé au marché des vivants. Mais rien n'empêche la chimie de suivre son cours… Unies par le sang, ses conductrices en tombent forcément amoureuses. Impuissantes devant leurs pulsions pour la machine, elles sombrent dans une obsession auto-destructrice, allant jusqu'à mettre en péril le véhicule qu'elle pilotent! On ne peut pas nier que c'est une situation criante de vérité pour n'importe quel vampire ayant été poursuivi par une groupie d'Anne Rice.
J'ai été spécialement saisi par cet instant où Luisa, la pilote automobile, jette son dévolu sur le protagoniste humain et se coupe "accidentellement" sur une bouteille de verre pendant qu'elle s'offre à lui. L'impulsion de l'humaine m'a semblé si juste que j'ai cru pour un instant qu'elle avait été écrite par un vampire. Rien n'est plus fort, pour un mortel qui a connu le plaisir d'être bu, que le besoin de saigner à profusion et puis d'être bu à nouveau. Combien d'entre nous ont retourné leurs apéritifs sans supervision au monde des mortels pour ensuite devoir composer avec des carnages maladroits? Ces débordements démontrent à quel point, il faut développer le sens moral de déclarer un droit de propriété sur ses conquêtes. Mais quand le droit de propriété de la société civile se fait à partir des humains sur les objets et non dans le sens contraire, comment un objet qui possède une personne peut-il agir dans le sens du décorum?
Apparemment, rien de tout ça n'est nécessaire! On peut mordre dans n'importe quoi en provoquant un minimum de bordel! Non, Ferat Vampire n'est pas une oeuvre entièrement réaliste... On sait tous qu'il suffit de conjuguer l'inconscience d'une machine à celle des humains pour s'attendre à un maximum de ravages.
Le récit nous amène à suivre l'enquête d'un médecin dont l'ambulancière qu'il convoite a été recrutée par l'écurie Ferat (Ferat comme dans Nosferatu). L'humain fait rapidement face à la troublante Madame Ferat, vampire lesbienne et possiblement épouse du célèbre Nosferatu. Elle semble diriger la cellule suspecte. Serait-elle responsable de la transition de son ex-mari vers un genre mécanique? On ne le saura jamais. On ne connaîtra rien de l'origine du bolide de course, mais ça pue l'homicide conjugal. Le film mise avec brio sur cette crainte innée du sire d'être trahi par sa création.
Plus une oeuvre nous rejoint, plus il nous est important de se rappeler qu'on navigue dans le domaine de la fiction. Personnellement, je n'oserai jamais m'attaquer à ma créatrice, malgré toute la culpabilité que je puisse ressentir à chaque fois que je me heurte à un souvenir de lampe halogène.
Bien que le film se démarque dans sa représentation exceptionnelle des vampirisées, son scénario ignore entièrement les sentiments de l'automobile. Elle ne porte aucunement attention au prédicament de Nosferatu, qui ne fait même pas acte de présence ailleurs que dans un vieux film muet! De plus, Madame Ferat n'est ni plus ou moins une version adoucie d'un délire vampirophobe. Elle extrait tout ce qu'elle peut de ceux qui l’entourent. Elle exploite les pulsions sanguines des humains pour carburer son projet capitaliste. Elle se nourrit de la publicité négative de ses détracteurs pour attirer l'attention du monde entier sur son produit. Elle objectifie son ex (littéralement!) pour financer son petit confort lesbien. Si le sentiment d'horreur est agrandi par la possibilité qu'elle s'en est prise aux siens, la crédibilité au film tient d'abord de la faiblesse des deux humaines, pilotes de course, qui s'avèrent davantage assoiffées que le vampire mécanique, lui-même vidé de toute motivation.