Injonction à la sexualité
The end of the fucking world, Saison 1, Episode 3
« Le travail le plus difficile après être vivant, c’est d’avoir des rapports sexuels. Être sexué est un dur labeur »
Andy Warhol, Ma philosophie de A Ă B et vice-versa
On prête toutes les vertus possibles au sexe. Il est bon pour l’organisme, pour le stress, pour resserrer les liens dans un couple, pour perdre des calories et peut même servir d’anti-âge. Pourtant les mêmes magazines, ou sites qui vendent les rapports comme un produit marchand magique, sont aussi chargés de pages “questions sexe et réponses de professionnels” où l’utopie de la théorie semble tachée par la réalité de la pratique.
Le mythe d’Aristophane raconte que les hommes étaient à l’origine des androgynes, des êtres à quatre bras, quatre jambes, quatre yeux, et que, suite à la colère divine, ils furent coupés en deux par Zeus et condamnés à chercher éternellement leur moitié. C’est pour cela que nous aimons, pour retrouver cette moitié perdue. Mais, quand bien même nous la trouvons, nous souffrons encore d’être deux corps et non un seul. Pour pallier cette frustration de la perte de l’union, le rapport sexuel est une sorte de remède éphémère, un substitut d’union qui nous permet de supporter la perte.
Si le sexe est la réponse à la frustration, est-il réellement un acte de communion avec l’autre ou une démarche de bien-être égoïste ?
Aussi consenti et sain soit le rapport, il ne reste pas moins violent, car il nous met face à cette frustration, à nos pulsions et nos désirs inavoués. Le sexe est un miroir sur nous-mêmes dans lequel on aimerait parfois ne pas se regarder.
La psychanalyse confirme l’aspect solitaire de l’acte, puisque Lacan déclare “il n’y a pas de rapport sexuel”. Le mot qu’il conteste dans cette formulation est bien plus “sexuel” que “rapport”. Il y a un rapport entre deux êtres au moment de l’acte, mais il s’agit d’un rapport de conflit, d’une peur du regard, de la sexualité de l’autre.
Etre sexué est un dur labeur.
Pourtant comme Despentes le fait remarquer au cours d’un podcast des couilles sur la table:
On est censé tous aimer, tous avoir besoin de sexe, tous s’épanouir dans le sexe Y a pas une autre discipline dans laquelle on nous demande tous de s’épanouir, absolument tous, y a des gens qu’aiment pas manger on les laisse tranquilles
Comment peut-on concilier violence et épanouissement ? Sommes-nous épanouis ?
Le sexe c’est mainstream
Le sexe est partout. Il est suggéré dans les clips, montré dans les films, il s’est trouvé une place dans les rayons « littérature érotique » des libraires. Le sexe est mainstream. Le sexe fait parler et fait vendre. Je ne compte pas verser dans le registre « we live in a society » ou simplement police des bonnes moeurs. Il est crucial que le sexe se soit dé-tabouisé, que l’éducation sexuelle existe, que les pratiques cessent d’être exclusivement heteronormatives, que faire l’amour ne soit plus considéré comme un péché. Mais peut être que de tolérance à enthousiasme on est allé trop vite et passé directement à la case injonction.
Que l’éternité de la sexualité se manifeste dans chaque époque, voilà sans doute une observation qu’il est difficile de contester. En revanche, il est une idiosyncrasie de notre époque que la sexualité y soit prêtée selon cette absolue grandeur, c’est à dire comme la chose la plus importante qui soit. Notre époque est peut être la première dans l’histoire à avoir fait de la sexualité plus qu’un phénomène quotidien. Notre époque plutôt qu’un phénomène quotidien a fait de la sexualité une obsession
(...)
Il est attendu de cette sexualité une jouissance, et que cette jouissance permette l’accès a une vie plus intense
Contre l’érotisme, Laurent de Sutter
Je suis née en 2000, en pleine effervescence. J’ai grandi devant les clips et le déhanché de Shakira, je me suis endormie en écoutant Cauet sur NRJ, ce qui a constitué une éducation sexuelle très douteuse, soit dit en passant, appris tout le champ lexical sexuel en arrivant au collège, accédé au porno avec du wifi haut-débit et bu, au hasard, pour pas paraitre ridicule pendant les “je n’ai jamais/j’ai déjà ” tournant inlassablement autour des prouesses sexuelles, en soirée.
J’ai grandi avec cette idée en tête : qu’il s’agissait de quelque chose d’exceptionnel et de crucial. Que c’est le ciment d’un couple, le piment d’une vie, la possibilité de l’émancipation et de l’amour-propre, la clé pour briller en société avec une anecdote.
J’ai déchanté quand j’ai eu ma première expérience d’agression sexuelle, liée à la culture du viol. On avait tous les deux grandi avec la même idée sur le sexe: je lui devais bien ça puisque j’étais sa copine. Depuis que j’ai réalisé, j’aime plus trop le sexe.
Du tabou à l’injonction
“Faites l’amour pas la guerre”, Mai 68, Révolution sexuelle.
On lui doit l’émancipation de la chape moraliste qui pesait sur les rapports sexuels. Et c’est une très bonne chose, il y a eu l’accès à l’éducation, la dissociation entre sexualité et procréation. Comme Philippe Brénot le dit, psychiatre, anthropologue et sexologue, "c’est une révolution sexuelle pour les femmes et les homosexuels.” Mais “pour les hommes, rien n’a changé”.
Mais est-ce que Mai 68, et les années qui ont suivi n’ont été qu’un long fleuve de relations tranquilles?
Malka Marcovich, historienne, auteure de L’autre héritage, la face cachée de 68, parle d’une “espèce d'injonction à la sexualité, sinon on était considéré comme une réactionnaire archaïque et coincée”. Elle ne sombre pas dans une vision puritaine de cette époque mais ne fait en réalité que rappeler que “cette révolution n’a fait que reproduire une vision archaïque des rapports entre les hommes et les femmes, et engendré un tourbillon d’abus.”
Des films à l’affiche qui mettent en scène l’esclavage sexuel, romantise le viol, les soixante-neuf signatures de membres de l’intelligentsia parisienne pour défendre trois hommes ayant réalisé un film pédopornographique, je cite, au hasard, Sartre, Beauvoir, Barthes, Ponge. En bref, la révolution n’a pas fait que libérer, elle a aussi soumis.
Se révolter, c'est courir à sa perte, car la révolte, si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l'intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la soumission du révolté.
Henri Laborit, Éloge de la fuite
Peut-être que je vais un peu vite en besogne si je considère que sous-couvert de révolte, mai 68 n’a été qu’un point de renforcement dans la situation des violences sexuelles, avec, un aspect encore plus pervers, qui a été de rendre la sexualité attrayante. Mais en tout cas, comme Maïa Mazaurette l’écrit dans un article pour Le monde :
Nous sommes encore en rémission, ne l’oublions pas. Nous guérissons, péniblement, de la grande cuite sexo-négative, des abus, des punitions, du jugement, de la culpabilité.
Beaucoup de poids et deux mesures
L’injonction sociale et aussi hygiénique actuelle n’est pas sans conséquences.
D’une part, il y a la pression du rapport qui pèse sur les adolescents. Il faut perdre sa virginité dans les temps, trop vieux c’est la honte, mais les choses hâtives ne sont généralement pas les plus saines. Il faut être sexué, j’ai cru longtemps que ne pas vouloir faire l’amour ne me rendrait pas aimable.
D’autre part, il y a l’injonction à la performance. Il y a le porno, il y a les statistiques largement diffusées sur les performances d’inconnus (qui apparement mentiraient souvent par peur de ne pas rentrer non plus dans la moyenne), l’hypersexualisation des couples lesbiens, les bavardages permanents des gens qui gonflent leurs histoires et leur ego, l’envie de se comparer à des modèles factices est inévitable. Et la comparaison entraîne souvent vers la dévalorisation de soi. On ne fait pas que s’épanouir dans le sexe, on y détruit son estime de soi aussi parfois.
Enfin, si depuis le début, les propos restent aussi dépolitisés et inconnus aux concepts sociologiques que Fanny Ardent à la cérémonie des Césars, la sexualité reste un champ de pratiques sociales traversé par des rapports de pouvoir et de domination.
Et comme dans toutes pratiques sociales avec des rapports de domination il y a toujours des perdants.
Il y a les plus jeunes qui sont perdants, car ils n’ont pas le recul pour savoir ce qui est une injonction et ce qui est un désir. Mais il y a aussi des groupes sociaux entiers qui se retrouvent malmenés.
Le racisme existe même dans le domaine sexuel, il y a l’hypersexualisation de la femme noire, le mot “beurette” qui est le quatrième le plus recherché sur Pornhub en 2018 ou encore la fétichisation des asiatiques.
N’étant pas touchée par ces discriminations, je préfère m’en tenir à ce que je peux connaître directement, c’est à dire le poids que représente l’injonction sexuelle sur les femmes, de façon générale.
Si les hommes peuvent connaitre une injonction de performance qui mène Ă une certaine souffrance, Michel Bozon et Nathalie Bajos remarque dans leur enquĂŞte sur la sexualitĂ© en France : "la place et le sens attribuĂ©s Ă la sexualitĂ© continuent Ă se conjuguer de manière très diffĂ©rente au fĂ©minin et au masculin". Les femmes connaissent au sein de cette injonction, d’autres injonctions diverses, douloureuses et contradictoires. La femme ne vit pas sa sexualitĂ©, cela serait vulgaire, elle doit la subir pour ĂŞtre socialement respectĂ©e. Comme dans la sociĂ©tĂ© oĂą elle doit toujours exceller, car elle est en permanence rĂ©prĂ©hensible (cf. King Kong ThĂ©orie, Despentes), sans pour autant marcher sur les bottes des hommes, la femme doit ĂŞtre, dans sa sexualitĂ©, prude mais salope. Pas Ă©tonnant que les pornos et les fantasmes se construisent autour de l’image de la femme soumise. Â
https://twitter.com/euphori87876389/status/1243579345253392385?s=20
Euphoria, Episode 1 Saison 1
C’est une réalité pour les femmes que d’avoir à composer sans cesse avec le sexe forcé au cours d’une vie normale. Le sexe imposé, habituellement le coït, est un enjeu central dans la vie de chaque femme. Elle doit s’y plaire ou le contrôler ou le manipuler ou y résister ou l’éviter ; elle doit développer une relation au sexe imposé, à l’insistance masculine sur le coït. Les femmes vivent dans un contexte de sexe forcé. C’est la réalité, par-delà toute interprétation subjective.
Andrea Dworkin
La sexualité de la femme n’est toujours pas libérée. Si la ménagère veut prendre du plaisir personnel, elle lit 50 nuances de Grey, où l’héroïne est soumise sexuellement dans des relations violentes. Qu’on ne leur apprenne pas qu’elles pourraient échapper à la domination sociale constante transposée dans l’acte. La liberté sexuelle de la femme semble être encore une illusion. De liberté, il n’existe qu’un petit carré de manoeuvre, dans lequel elle doit rester sagement docile, et l’émancipation se fait au risque du slut-shaming, du harcèlement, du rejet. Oui, une femme peut être exclue des ses fonctions politiques pour avoir eu une vie sexuelle.
Chaque femme doit développer une relation au sexe imposé (Dworkin). Cette relation c’est se sentir obligée de préciser à un garçon avant de l’inviter qu’on ne veut pas coucher avec lui, par peur de le décevoir. C’est devoir réfléchir à tout ses mots, ses gestes, de peur d’avoir promis, par mégarde, un rapport. C’est coucher pour le garder, pour être à la hauteur de ses autres aventures qui devaient sûrement adorer ça, elles.
Cette relation au sexe imposé, c’est mon copain à 16 ans qui ne comprend pas pourquoi je refuse qu’il me touche, c’est moi qui, quand il me quitte, pense que je suis responsable, car je ne me suis pas déshabillée la veille comme il me l’a demandé. C’est mes recherches sur internet pour m’auto diagnostiquer asexuelle, parce qu’en tant que femme je devrais accepter le rapport non ?  C’est les six mois qu’il m’a fallu pour réaliser l’anormalité de la situation. C’est ma surprise quand un garçon me dit “tu n’a pas envie? Tant pis.” et qu’il me laisse dormir. Etre une femme c’est se demander en permanence si tu en as vraiment envie ou si quelque chose t’oblige, au delà même de ton partenaire.
La libération sexuelle des femmes n’est pas terminée et ne le sera pas tant que les hommes dicteront nos désirs.
Sortez couverts, les injonctions tachent
Que l’on soit clairs, je ne condamne pas la libération des moeurs, je ne clame pas que le sexe est un danger à éviter à tout prix ou que toute relation se fera au prix de souffrance.
Je crois en l’épanouissement et aux rapports sains et bons pour la santé physique et mentale. Mais je condamne ces articles, ces bavardages, ces hymnes à un sexe tout puissant et libéré car ils ne sont qu’hypocrisie voire danger.
Faire l’amour peut très vite devenir faire la guerre, ne prenons pas cet acte à la légère pour l’imposer lourdement.
Allez à votre rythme, essayez d’éviter tout au plus toutes les injonctions camouflées derrière la vitrine rutilante de la vie sexuelle. Parlez à votre partenaire, définissez votre propre conception du rapport car calquer la norme c’est risquer de se retrouver dans quelque chose qui ne nous correspond pas et s’en rendre compte quand la souffrance devient trop forte.
Continuons l’éducation sexuelle car rien n’est terminé pour le moment.
Bibliographie/ Sitographie:
https://leseumcollectif.wordpress.com/2017/04/18/sexnegative/
https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2016/03/20/le-sexe-sous-developpement-personnel_4886521_4500055.html

















