“Certes, Goethe déclare que la conversation fait encore plus de bien que la lumière. Et pourtant, mieux vaut ne pas parler du tout que d’entretenir la maigre et poussive conversation qu’offrent habituellement les bipedes et où, pour des convenances aussi stupides que nécessaires, il n’est pas permis de dire les trois quarts de ce qui vous vient à l’esprit, où l’entretien n’est en réalité rien d’autre qu’un pénible exercice de corde raide sur le fil étroit de ce qu’il est consenti de dire sans danger. Si ce n’est avec l’ami ou l’élue de son cœur, chaque conversation laisse en règle générale un arrière-goût désagréable, un léger trouble de la paix intérieure. A l’inverse, chaque occupation de l’esprit avec soi-même se prolonge en une résonnance bienfaisante. Quand je m’entretiens avec les hommes, j’en reçois les opinions, qui sont la plupart du temps fausses, convenues ou mensongères, et formulées dans la misérable langue de leur esprit. Quand je m’entretiens avec la nature, c’est dans toute sa vérité et sans dissimulation qu’elle livre l’être entier de chacune des choses dont elle parle, clairement, inépuisablement, et elle parle avec moi la langue de mon esprit. Mes pensées et leur transmission m’intéressent vivement, la chose est sûre. Mais en règle générale, il n’en va pas de même des bipedes. Cela ne les intéresse pas vraiment de penser et parler librement, leur intérêt pour ces deux choses n’est pas assez vif pour impliquer toute leur personne.