Manger et se dépenser
Après deux heures de travail bien souvent, les têtes se relèvent, se tournent vers moi pour vérifier que l’heure de la pause arrive... S’il est environ 10h30 et que le labeur le permet, je donne le signal espéré : le signe “temps mort” avec les mains par exemple.
L’appel de la nicotine démangeait certains, pour d’autres c’est leur ventre qui gargouillait. C’est l’occasion d’échanger de choses et d’autres, et souvent la nourriture s’invitent sur les langues. Par exemple Rama, qui se prévoit toujours des beignets, pains au chocolat ou barre chocolatées. Elle le dit elle-même : “Si je n’ai pas ma dose de sucre, ça ne va pas !”
Elle n’est pas la seule à manger “des cochonneries”, d’autres amènent des chips par exemple. Mais Rama est noire et en surpoids, et cela change le regard des autres sur sa façon de manger.
Cela questionne aussi notre place d’encadrants : on peut apporter des connaissances sur l’équilibre alimentaire, mais pourquoi plus à cette personne qu’à une autre ? En quoi ce sujet concerne l’employabilité ?
Rama semble à l’aise avec son poids et son corps, en tout cas elle en joue : quand il faut enfiler des “wadders” (sortes de salopettes imperméables) elle en fait tout un sketch dont elle serait la “diva”. Elle est coquette, et elle semble aimer son corps tel qu’il est, parce qu’il a déjà été encore plus gros, et qu’elle se sent mieux comme ça.
De temps en temps, elle évoque le souhait de maigrir, soit parce que le travail a été physique, et elle en espère une récompense, soit en parlant de “se mettre au sport”, peut-être influencée par une image de la beauté véhiculée par les médias mainstream...
Quand elle est dans cette démarche je me permets d’intervenir en apportant des informations sur les calories par exemple. Pour éviter les à priori et les intox, pour elle comme pour les autres.
Mais il est délicat de donner un avis sur le corps de l’autre, surtout quand ce corps, parce qu’il est hors normes, subit déjà toutes sortes de pression. Le seul avis que l’on pourrait donner, c’est un constat que le surpoids empêche de travailler quand il est très fort (mais ce n’est pas son cas), ou gêne un peu certaines tâches : quand on travaille sur un talus en pente par exemple.
On pourrait rappeler qu’un corps trop gros s’accompagne de problèmes de santé mais, à quoi bon ? Tout le monde le sais, non ? Son médecin lui a sûrement dit, et mieux que moi.
Sans doute vient-il ternir l’image d’un candidat à l’embauche également, mais cela sera difficile à prouver, et si l’employeur est grossophobe, est-ce une raison pour maigrir ? Non. Ou pour conseiller de maigrir ? Certainement pas.
Alors j’interviens tout autant quand Daniel, jeune homme svelte de 27 ans, partage son dégoût des légumes, et quand je comprends qu’il n’en mange aucun : seulement des féculents et de la viande, avec beaucoup d’épices, et des fruits. C’est l’occasion de le charrier et de faire le lien avec ses ballonnements et gaz habituels !
















