La vie numérique
Compte-rendu libre de la conférence « Le numérique, un nouvel humanisme ? » du 21 janvier 2013 au Collège des Bernardins
Illustration : table de Suède servant à calculer la date de Pâques de 1140 à 1671 en fonction du calendrier julien (source : Wikimedia)
Intervenants Michel Crépu, directeur de la Revue des Deux Mondes ; Thomas Gomart, directeur du développement stratégique à l’IFRI ; David Lacombled, président de la Villa Numeris ; David Sanson, critique, programmateur et musicien.
Au cours de ces dernières années, le numérique s’est imposé dans nos existences à une échelle nouvelle. Nous ne parlons plus seulement d’expérimentations, de bruits, de soubresauts, de voltes électroniques mais d’un milieu ambiant. En toile de fond, la mobilité, la multiplication des expériences et surtout le loisir que nous en laissent une espérance de vie en forte hausse et un temps de travail en baisse tout au long de la vie au cours du dernier siècle. Géopolitiquement, une nouvelle étape a été franchie avec la tenue de l’IG8 (à l’initiative notamment de N. Sarkozy). On redécouvrira bientôt qu’Internet est un univers de règles. Le numérique, pourtant, déplace le clivage entre État et société, réinterroge le dialogue entre sociétés civiles et sociétés politiques. L’émergence de rapports latéraux bouscule une pratique aussi ancienne que la diplomatie. Dans le champ culturel, on assiste au règne inédit et omniprésent de la musique. À l’instar du flux musical planétaire, la révolution du numérique a ceci de particulier qu’elle est inéluctable, tant pour ses partisans que pour ses détracteurs. Les notions d’œuvre et d’auteur sont remises en cause, concomitamment à une démocratisation sans précédent des outils de production. Une inflation des pratiques artistiques est à l’œuvre. Les formes collectives prolifèrent. Les processus et les étapes de création comptent parfois davantage que les réalisations artistiques elles-mêmes. Les élites se voient de plus en plus contestées : hommes politiques, médecins [1] et autres professions libérales. La rupture est nette entre l’ancienne culture — celle du continuum — et le numérique, qui n’est que l’autre nom d’une discontinuité, d’un discrétisation généralisée. On recherche frénétiquement les block - et les bookbusters de demain, cependant que le numérique pointe avec une lumière beaucoup plus crue la réalité des ventes. On dématérialise à tour de bras, faisant ainsi basculer des pans entiers de nos pratiques et nos productions de l’univers de l’atome à celui de l’octet [2]. Dans ce vaste espace de dilution, que reste-t-il des États et des souverainetés ? Quid de notre souveraineté sur nos propres données à l’ère du cloud et de MTP (mesures techniques de protection) persistantes ? Succédant au sea power, à l’air power et au space power, le cyber power nous rappelle chaque jour qu’il y a loin entre la gouvernance d’Internet et la gouvernance sur Internet. Parallèlement, les sociétés civiles apprennent à apprendre et le numérique créé des emplois — plus qu’il en a détruit et continue d’en détruire ? Dans le même temps, un reflux ou à tout le monde des réticences intellectuelles ne peuvent manquer de naître face à cette marche générale mais contradictoire. Ainsi le processus d’individuation exacerbé par le numérique n’est possible n’est possible que grâce au cadre souverain des États, même si la définition de leur rôle exact face au numérique fait l’objet de nombreuses controverses ; les conceptions chinoise et américaine, notamment, s’opposent. Mais, plus profondément encore, en convoquant la contribution de N. Carr [3], on en vient à opposer la pensée calculatrice survalorisée par le numérique et la pensée méditative chère aux philosophes, aux philosophes de la technique en particulier, Heidegger en tête [4]. Au monde ancien de la médiation s’oppose un monde d’immédiateté numérique nous immergeant dans un éternel présent. Ainsi du livre. Physique, papier, il est une métaphore du corps humain et témoigne d’un respect multiséculaire de la mesure. À l’inverse, son pendant numérique abolit les limites et séduit autant qu’il inquiète par ses virtuosités et ses vertiges combinatoires. Or, il ne saurait y avoir de civilisation sans échelle de mesure. Ces objets numériques nous posent problème car ils sont sans fonction ni stabilité. Sans limite, pas de liberté possible. Peut-on dépasser cet objet-livre qu’Umberto Eco définit comme parfait ? Nous sommes encore bien candides [5] et ferions bien de nous départir au plus vite de l’illusion de l’illimité. Le numérique nous sert bien souvent de prothèse et il nous échoit bien souvent de devoir encore arbitrer entre ce que l’on garde en nous et ce que l’on confie à sa prothèse, avec tous les problèmes de pérennité que cela peut poser. La soirée se termine sur l’évocation de quelques bonnes applications actuelles ou futures du numérique (gestion urbaine des places de parking, détection et fichage des électeurs potentiels).
Note personnelle sur le concept de « numérique »
Bien que le présent compte-rendu constitue déjà une lecture subjective de l’évènement, j’ajouterais encore une note personnelle. Les applications et la pensée calculatrices du numérique ne doivent pas nous étonner. Après tout, ce que l’on appelle numérique naît de la connexion de millions de machines, qui ne sont jamais que de gigantesques calculatrices à mémoire. L’introduction d’interfaces graphiques mimétiques (métaphore du bureau, iconiques, fenêtres) est la source d’une vaste délusion à l’endroit de ces objets techniques. Un ordinateur calcule, compile et recrache des O et des 1. Tout ce que nous y mettons, tout ce que nous y projetons, fait l’objet de cette statistique élémentaire, mais fascinante, car tout à fait systématique et infatigable. Le gigantisme du calcul amplifie les coexistences et les collisions de mots, d’images, de concepts, de valeurs, accroissant d’autant notre confusion et notre dérèglement. Nos capacités cognitives sont d’avoir évolué au même rythme que celui de la miniaturisation et de la fréquence d’horloge des microprocesseurs. L’architecture actuelle des ordinateurs est né de deux mythes :
le mythe de Turing : réduire le problème de la décision à un calcul ;
le mythe de von Neumann : réduire l’intelligence à une grande mémoire [6].
Songez à ce que telles conceptions occultent, les émotions, la croyance, les sentiments, la psychologie notamment, et vous comprendrez à quel point ce que l’on appelle « monde numérique » ne saurait être qu’un arrière-monde, une arrière-cuisine tout au plus. Ces propos iconoclastes ne font pas de moi un adversaire de la technique mais simplement un contempteur de l’illusion, des apparences trompeuses, entretenus par une certaine technologie, c’est-à -dire par un certain discours sur la technique, déguisant par exemple des calculatrices à écran tactile en « tisseuses de rêves » [7]. Ma profession, la comptabilité, a été touchée la première par l’informatisation. Pour autant, notre pratique a toujours été numérique, nous sommes des spécialistes multiséculaires du calcul. Nous sommes donc bien placés pour en connaître les vertus et les limites. Tout ne peut pas être réduit à une valeur numérique. Tout ne saurait se réduire à un calcul. À quoi sert alors le calcul, s’il n’est pas la panacée universelle ? À calculer (verbe introduit dans la langue française en 1372 d’après le verbe latin calculare), c’est-à -dire à « déterminer à l’aide d’opérations sur des nombres donnés, un nombre que l’on cherche » [8]. Déterminer un nombre que l’on cherche :
Un nombre : une pluralité de choses ; par extension, des données numériques.
Quelles choses ? Toutes sortes de choses
Des opérations ? Addition, soustraction, multiplication, division
Des nombres donnés ? Que fait-on s’il n’y pas de nombre donné, s’il n’y a pas de données, au fond ? Il faut des nombres donnés, il faut des données.
Qui produit ces données ?
Qui maîtrise la conduite des opérations ?
Qu’est-ce que l’on cherche ? Un nombre que l’on va déterminer.
Comment ? À l’aide d’opérations sur des nombres donnés.
On sait donc d’où l’on part, mais on ne sait pas très bien où l’on va. Quelle est donc notre pratique des outils numériques ?
On produit les données numériques ;
On applique des opérations sur ces données numériques ;
On consulte le résultat sur l’écran de la machine.
Que mettent en avant les fabricants de tablettes et de smartphones ? L’écran. Et à travers lui principalement, la consultation de résultats, c’est-à -dire la consommation de contenus car les outils de production et d’opération sont relégués au second plan par les interfaces tactiles.
Consulter, oui, mais pas trop lire, car ce qui compte, c’est de faire tourner la machine, de faire fonctionner au maximum l’interface de consultation. Ne pas s’arrêter une fois que l’on a ce que l’on cherchait, chercher encore et encore. Or, tout bon calcul s’arrête. On passe à autre chose, on a les éléments en main. On délibère en soi-même ou avec autrui, on réfléchit (on retrouve ici la pensée méditative) puis on décide (on ne calcule plus ici, c’est après, on a formé son jugement puis on passe à l’action). Alors ce numérique symbiotique, c’est une affaire de spéculation mathématique, de comptabilité professionnelle ou c’est un parcours sans but, un jeu (de société), avec ses éventuelles addictions. On n’est que de passage dans ce monde, à plus forte raison dans le monde numérique. L’ordinateur est un partenaire inlassable, mais il nous faut quant à nous savoir ponctuer nos odyssées numériques de salutaires fins de partie [9].
Notes et références
[1] On dénombre quelques 20 millions de visiteurs annuels sur le forum de Doctissimo
[2] NEGROPONTE Nicholas. Being Digital. Vintage. Janvier 1996
[3] CARR Nicholas Carr, GABIZON Cécilia. Notre perception rétrécit. Revue des Deux Mondes, janvier 2013
[4] FERRY Luc. Heidegger - les illusions de la technique. Figaro, Sagesses d’hier et d’aujourd’hui.
[5] VOLTAIRE. Candide l’édition enrichie. Orange - BnF. Décembre 2012 [en ligne] : https://itunes.apple.com/fr/app/candide-ledition-enrichie/id581935562?mt=8
[6] COLLET Isabelle, DE LA PORTE Xavier. L’informatique ou l’art de se reproduire entre hommes. L’Impossible. Juin 2012
[7] Belle métaphore filée et traduction française littérale de Dreamweaver, logiciel de création de sites Web
[8] Trésor informatisée de la langue française
[9] THIÉFAINE Hubert-Félix. Fin de partie. Fragments d’hébétude. Lilith, 1993









