L’Eglise, protectrice de la patrie et de la nation
Patrie et Nation dans l’enseignement de l’Eglise
L’amour de la patrie, un amour concret et naturel
Les droits des nationsLa nation, un principe bafoué
Littéralement, la patrie est la terre de nos pères. C’est donc le sol, le territoire auquel l’homme est attaché par son instinct vital. Mais ce n’est pas qu’un sol nu, une donnée géographique. La patrie est un sol avec ses caractéristiques naturelles, ses montagnes, ses plaines, ses fleuves, mais aussi le sol sur lequel ont vécu nos pères, qu’ils ont marqué de leur empreinte, qu’ils ont cultivé, sur lequel ils ont construit toutes sortes de monuments, d’édifices, de villes, sur lequel ils ont livré des batailles. La patrie, c’est donc une réalité concrète, palpable.
Cette réalité est si forte qu’un élan naturel doit nous pousser à aimer notre patrie. En effet, de la même façon que nous n’avons pas choisi d’y naître, de même nous ne choisissons pas de l’aimer; elle est ou devrait être source d’affection spontanée.
L’amour de la patrie est exalté par l’Ecriture Sainte. De nombreux passages de la Bible rappellent la prédilection du peuple juif pour la terre de ses ancêtres. Judas exhorte ses frères à mourir pour la patrie, il leur demande de prier pour ceux qui sont exposés à perdre leur pays et il lutte lui-même pour le salut de son peuple.
Quant au Nouveau Testament, il décrit à maintes reprises l’affection du Christ pour sa patrie et mentionne que Jésus a pleuré sur le sort de Jérusalem qui allait être détruite. Le pape Pie XII le rappelle dans son encyclique « Summi Pontificatus » du 20 octobre 1939: « Le Divin Maître lui même donne l’exemple de cette préférence envers sa terre et sa patrie en pleurant sur l’imminente destruction de la Cité Sainte« .
L’affection pour la patrie est donc légitime. Elle n’est pas déplacée, dénuée de sens. Elle est au contraire naturelle et parfaitement compréhensible, en dépit de ce qu’affirment certains penseurs. Ces derniers refusent une réalité pourtant toute simple qui est que chaque homme naît sur une terre, digne à ce seul titre de son amour. Et la succession des hommes sur cette terre l’a enrichie d’une multitude d’apports matériels, culturels, techniques. Elle l’a dotée d’un véritable patrimoine artistique, industriel, spirituel dont bénéficie toute personne qui y naît. La patrie est donc un leg de nos pères.
Pour légitime qu’elle soit, cette affection constitue même un devoir pour celui qui reçoit ce don. Saint Thomas le précise clairement dans la « Somme Théologique » (Question 101 – article I): « De même qu’il appartient à la religion de rendre un culte à Dieu, de même, à un degré inférieur, il appartient à la piété de rendre un culte aux parents et à la patrie« .
Ce culte n’est rien d’autre qu’une manifestation de reconnaissance envers la terre qui nous accueille, reconnaissance pour le don reçu. Il s’agit d’une gratitude naturelle, ainsi que le précise le pape Léon XIII dans l’Encyclique « Sapientiae Christianae » du 10 janvier 1890: « La loi naturelle nous ordonne d’aimer d’un amour de prédilection et de dévouement le pays où nous sommes nés et où nous avons été élevés au point que le bon citoyen ne craint pas d’affronter la mort pour sa patrie… L’amour surnaturel de l’Eglise et l’amour naturel de la patrie procèdent du même et éternel principe. Tous les deux ont Dieu pour auteur et pour cause première« .
L’amour de la patrie s’apparente donc à une forme d’action de grâces. L’Eglise l’a toujours rappelé dans sa tradition: l’amour de la patrie est une vertu, tel que le reformule le Catéchisme de l’Eglise Catholique (n°2239): « L’amour et le service de la patrie relèvent du droit de reconnaissance et de l’ordre de la charité« .
La patrie, nous l’avons vu, désigne donc une réalité tangible, charnelle, un patrimoine reçu en héritage.
L’idée de nation est d’un autre ordre. Elle exprime en effet l’idée de naissance, de filiation (du latin nascor: naître). La nation concerne donc moins l’héritage que l’héritier.
La nation est en effet constituée par la communauté vivante des générations, qui se transmettent et gèrent l’héritage reçu des pères. La nation est la succession des hommes de la patrie, l’union des générations, la communauté des morts, des vivants et des enfants à naître. Elle n’est donc pas seulement la somme des vivants sur un territoire: la nation existait bien avant eux et leur survivra après leur mort.
La nation se caractérise par la conscience d’un « nous commun ». C’est une communauté vivante à laquelle on se trouve rattaché par la naissance et qui agit sur chacun des membres qui la composent à travers la force des mentalités, de l’éducation, de la culture… La nation est donc ce qui fait vivre l’héritage, le patrimoine, ce qui l’entretient et l’enrichit.
La nation, moyen d’épanouissement
A ce stade, il apparaît clairement que des devoirs sont attachés à l’idée de nation, à l’appartenance à une nation.
L’existence de ces devoirs est liée au fait que la nation est un lieu nécessaire au développement et à l’équilibre de chaque être humain. Jean-PaulII le précise lorsqu’il exprime que « la personne humaine ne peut être considérée dans sa seule existence individuelle, elle a une dimension sociale. C’est précisément dans les communautés que se réalise pour une grande part l’épanouissement de la personne« [[Discours à son Directeur Général pour les 50 ans de l’UNESCO, le 21 novembre 1995.]].
Ces communautés, il s’agit bien sûr de la famille en premier lieu, puis de l’ensemble des groupes divers (corps intermédiaires) auxquels les hommes appartiennent de par leur implantation géographique (commune, région…) et de par leur état (entreprise, groupements professionnels…). Il s’agit aussi, en dernier lieu, de la nation, ainsi que le précise le Saint-Père au siège des Nations-Unies le 5 octobre 1995: « en raison de leur communauté de nature, les hommes sont poussés à se sentir membres d’une seule grande famille et ils le sont. Mais à cause du caractère historique, concret, de cette même nature, les hommes sont nécessairement attachés de manière plus intense à des groupes humains particuliers, avant tout à la famille, puis aux divers groupes d’appartenance, jusqu’à l’ensemble du groupe ethnique et culturel désigné, non sans motif, par le terme de « nation » qui évoque la naissance« .
La nation répond au besoin de vie sociale de tout individu. Elle constitue la plus vaste communauté naturelle au sein de laquelle il puisse vivre en harmonie avec ses semblables, une communauté vaste assurant, à la suite de la famille, son épanouissement matériel et spirituel. C’est pourquoi la nation est non seulement un fait, nous l’avons vu, mais aussi un bienfait dont l’être humain ne saurait se passer.
Jean-Paul II l’affirmait clairement à Varsovie le 2 juin 1979: « on ne peut comprendre l’homme en dehors de cette communauté qu’est la nation. Il est naturel qu’elle ne soit pas l’unique communauté. Toutefois, elle est une communauté particulière, peut-être la plus intimement liée à la famille, la plus importante pour l’histoire spirituelle de l’homme« .
Préserver son identité nationale, une marque de frilosité?
Dans la continuité de l’enseignement traditionnel du Magistère, à la suite notamment de Saint Thomas (1227-1274), Léon XIII (1810-1903), Pie X (1835-1914), Benoît XV (1854-1922), Pie XI (1857-1939), et Pie XII (1876-1985), Jean-Paul II réaffirme bien l’importance de la nation pour l’homme. Compte tenu de la nécessité de cette dernière et de ses vertus à l’égard de l’homme, s’ensuit naturellement que la défense de l’identité nationale est un droit légitime.
C’est même un devoir. « Une phrase du serviteur de Dieu Romuald Traugutt, me revient maintenant à l’esprit: « il a plu à Dieu d’avoir les nations » (…). Que la génération qui entre dans le troisième millénaire cultive le sens de son identité nationale, suscite le respect pour la richesse de sa tradition culturelle natale et pour ses valeurs éternelles« [[Jean-Paul II, 10 juin 1996, aux membres des associations des victimes des camps de concentration d’Auschwitz-Birkenau.]].
Cette défense de l’identité nationale passe avant tout par la transmission du patrimoine. Chaque héritier doit en effet œuvrer à diffuser et à offrir à son tour le leg qu’il a reçu. Jean-Paul II, dans son allocution aux jeunes à Gniezno le 3 juin 1979, appelle solennellement à ce travail: « restez fidèles à ce patrimoine! Faites-en l’objet de votre noble fierté! Conservez et multipliez ce patrimoine, transmettez-le aux générations futures!« .
Cette transmission n’est possible que si chacun est conscient de cette identité nationale et a à cœur de la promouvoir. C’est pourquoi il est du devoir de chaque membre d’une nation de veiller à ses intérêts, de se mettre au service de son pays, à la fois par son travail et sa contribution de tous les jours à l’activité de la cité, par son engagement au service de la communauté. Tout individu a donc un rôle à jouer au sein de la société du fait même de son appartenance à la collectivité et ceci quel que soit son état d’homme politique, d’artisan, d’ouvrier, de père de famille, de militaire, de médecin…
Le droit de préserver sa spécificité culturelle
Parce qu’elle est un tel bienfait, la nation est génératrice de devoirs. Mais elle est également titulaire de droits, au point que Jean-Paul II lui-même a exhorté les Nations Unies, le 5 octobre 1995 à New-York, à formuler une charte des droits des nations.
Le premier droit que le Saint Père reconnaît aux nations est le droit à être respectées dans leur spécificité culturelle. Il est légitime que chaque nation vive selon ses coutumes, ses traditions, et soit fière de ses valeurs culturelles. Le Saint-Père a rappelé fréquemment le « droit de toute nation à posséder sa propre culture et à son développement« [[Audience aux recteurs des Instituts Académiques de Pologne, 4 janvier 1995.]].
Dans le même discours, le Saint-Père poursuit en précisant que « l’histoire nous enseigne en effet qu’en détruisant la culture d’une nation donnée, c’est le point le plus important de sa vie que l’on détruit« . Nation et culture sont donc intimement liées. Elles sont même inséparables. En effet, une nation qui se verrait confisquer son territoire et sa souveraineté pourrait tout de même survivre, à la seule réserve qu’elle parvienne à préserver son identité culturelle. « C’est précisément la culture qui permet à une nation de survivre à la perte de son indépendance politique« [[Jean-Paul II, Nations-Unies, 5 octobre 1995.]]. Culture et souveraineté nationale vont de pair.
Le droit à une reconnaissance politique
Et c’est le deuxième droit des nations que le pape a rappelé à plusieurs reprises: le droit de conserver sa souveraineté nationale. Cette dernière s’appuie sur la culture et ses spécificités mais comporte aussi une dimension politique, qui, attention, ne s’incarne pas automatiquement dans un Etat: depuis la Révolution française qui a donné naissance au fameux « principe des nationalités », selon lequel toute nation est appelé à se constituer en Etat souverain, personne n’ose remettre en cause le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes« , qui fut à l’origine de la décolonisation.
Or, la reconnaissance politique à laquelle toute nation a droit peut se réaliser dans le cadre d’une fédération ou d’une confédération avec d’autres nations si la nation n’est pas prête à se constituer en Etat souverain[[Voir à ce propos l’allocution de Jean-Paul II au départ de Zagreb (septembre 1994) et son homélie à la basilique Saint-François (janvier 1993).]].
Le discours de l’Eglise quant à la nation est donc clair. La nation est un fait, nécessaire à l’épanouissement matériel et spirituel de l’homme. La nation est d’ailleurs le cadre de l’évangélisation, telle que nous l’a demandée le Christ: « allez, enseignez toutes les nations« .
La nation est un bienfait, comme nous le répètent l’Ecriture sainte et le Magistère, digne d’être aimée à ce seul titre. L’actualité politique nous montre néanmoins une remise en cause quotidienne de ce concept, au nom de l’amitié entre les peuples, et, surtout, d’une commodité économique. La construction européenne, telle qu’elle se présente à travers les traités de Maastricht et d’Amsterdam, en est la démonstration flagrante. Sous couvert d’un principe de subsidiarité mal compris ou, tout au moins, appliqué à mauvais escient, l’exécutif européen, la Commission de Bruxelles s’arroge les prérogatives des états membres, intervenant systématiquement à leur place au lieu de se cantonner à pallier leurs éventuelles déficiences. Les nations, déjà souvent écrasées par le poids d’un état interventionniste, se voient de surcroît imposer les strates pesantes d’une législation communautaire souvent contradictoire avec leurs propres lois.
Or lorsque les nations ne sont pas respectées dans leur souveraineté et leur identité, le risque est qu’elles se rebellent et basculent dans un nationalisme exacerbé. Et le Saint-Père constate que la résurgence et l’explosion de certains nationalismes trouvent leur source dans ce mépris de l’identité nationale: « nous voyons la réapparition impétueuse de particularismes qui sont le symptôme d’un besoin d’identité et de survie devant de vastes processus d’assimilation culturelle« [[Audience générale du 11 octobre 1995 à Rome.]].
La nation constitue donc une richesse fabuleuse qu’il convient de préserver. Cadre de l’épanouissement de l’homme, elle est également garante de la paix dans le monde dès lors que le respect de sa souveraineté est assuré.
En dépit des attaques qui pèsent contre elle, la nation doit donc vivre. Le premier moyen pour cela est de l’aimer, comme le Christ a aimé sa patrie. Etant bien entendu que pour l’aimer, il faut la connaître: d’où la nécessité, pour les catholiques plus encore que pour les autres, de se plonger dans son histoire, dans son patrimoine, de s’en nourrir et d’avoir à cœur de les transmettre.
HOMÉLIE DE SA SAINTETÉ JEAN-PAUL II
Place de la Victoire, Varsovie
Samedi 2 juin 1979
Chers compatriotes,
Frères et sœurs très chers,
Vous tous qui participez au Sacrifice eucharistique que nous célébrons aujourd’hui à Varsovie, sur la place de la Victoire,
1. Avec vous je voudrais chanter un hymne de louange à la divine Providence qui me permet de me trouver ici en qualité de pèlerin.
Nous savons que Paul VI, récemment disparu — premier pape pèlerin depuis tant de siècles —, désirait ardemment fouler le sol polonais, et en particulier venir à Jasna Gora (Clair-Mont). Jusqu’à la fin de sa vie il a, conservé ce désir dans son cœur, et il est descendu dans la tombe avec lui. Et nous sentons maintenant que ce désir — si puissamment et si profondément enraciné qu’il a survécu à tout un pontificat — se réalise aujourd’hui et d’une façon que l’on pouvait difficilement prévoir. Remercions donc la divine Providence d’avoir donné à Paul VI un désir aussi fort. Et remercions-la pour ce style de pape-pèlerin qu’il a instauré avec le Concile Vatican II. En effet, lorsque l’Église entière eut pris conscience d’une manière renouvelée d’être le peuple de Dieu, un peuple qui participe à la mission du Christ, un peuple qui traverse l’histoire avec cette mission, un peuple « en marche », le pape ne pouvait plus rester « prisonnier du Vatican ». Il devait devenir à nouveau le Pierre pérégrinant, comme le premier du nom qui, de Jérusalem et en passant par Antioche, était arrivé à Rome pour y donner au Christ un témoignage scellé de son propre sang.
Ce désir du défunt pape Paul VI, il m’est donné aujourd’hui de l’accomplir parmi vous, très chers fils et filles de ma patrie. En effet lorsque — par un dessein insondable de la divine Providence, après la mort de Paul VI et le bref pontificat d’à peine quelques semaines de mon prédécesseur immédiat Jean-Paul Ier — je fus appelé, par le vote des cardinaux, de la chaire de saint Stanislas à Cracovie à celle de saint Pierre à Rome, j’ai compris immédiatement qu’il était de mon devoir d’accomplir ce désir que Paul VI n’avait pas pu réaliser lors du millénaire du baptême de la Pologne.
Mon pèlerinage dans la patrie, en cette année où l’Église en Pologne célèbre le neuvième centenaire de la mort de saint Stanislas n’est-il pas un signe particulier de notre pèlerinage polonais à travers l’histoire de l’Église, non seulement au long des routes de notre patrie mais aussi au long de celles de l’Europe et du monde ? Laissant de côté ma propre personne, je n’en dois pas moins me poser avec vous tous la question concernant le motif pour lequel c’est justement en 1978 (après tant de siècles d’une tradition bien établie dans ce domaine) qu’a été appelé sur la chaire de saint Pierre un fils de la nation polonaise, de la terre polonaise. Le Christ exigeait de Pierre et des autres Apôtres qu’ils fussent des « témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). En nous référant donc à ces paroles du Christ, n’avons-nous pas le droit de penser que la Pologne est devenue, en notre temps, une terre d’un témoignage particulièrement lourd de responsabilité ? Que d’ici précisément — de Varsovie et aussi de Gniezno, de Jasna Gora, de Cracovie, de tout cet itinéraire historique que j’ai tant de fois parcouru dans ma vie et que je suis heureux de parcourir à nouveau ces jours-ci — il faut annoncer le Christ avec une singulière humilité, mais aussi avec conviction ? Que c’est précisément ici qu’il faut venir, sur cette terre, sur cet itinéraire, pour relire le témoignage de sa croix et de sa résurrection ? Mais si nous acceptons tout ce que je viens d’oser affirmer, combien grands sont les devoirs et les obligations qui en découlent ! Sommes-nous capables d’y répondre ?
2. Il m’est donné aujourd’hui, en cette première étape de mon pèlerinage papal en Pologne, de célébrer le Sacrifice eucharistique à Varsovie, sur la place de la Victoire. La liturgie de ce samedi soir, veille de la Pentecôte, nous transporte au Cénacle de Jérusalem, où les Apôtres — réunis autour de Marie, Mère du Christ — recevront, le jour suivant, l’Esprit Saint. Ils recevront l’Esprit que le Christ, à travers sa croix, a obtenu pour eux afin que dans la force de cet Esprit ils puissent accomplir son commandement. « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit » (Mt 28, 19 20). Par ces paroles, le Christ Seigneur, avant de quitter ce monde, a transmis aux Apôtres son ultime recommandation, son « mandat missionnaire ». Et il a ajouté : « Et moi, je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20).
C’est une bonne chose que mon pèlerinage en Pologne, à l’occasion du IXe centenaire du martyre de saint Stanislas, tombe dans la période de la Pentecôte, et en la solennité de la sainte Trinité. Je puis ainsi, accomplissant le désir posthume de Paul VI, vivre encore une fois le millénaire du baptême en la terre polonaise, et inscrire le jubilé de saint Stanislas de cette année dans ce millénaire qui rappelle le début de l’histoire de la nation et de l’Église. Et justement la solennité de la Pentecôte et celle de la sainte Trinité nous rapprochent de ce commencement. Dans les Apôtres qui reçoivent l’Esprit Saint au jour de la Pentecôte sont déjà en quel que sorte spirituellement présents tous leurs successeurs, tous les évêques, y compris ceux qui ont eu la charge, depuis mille ans, d’annoncer l’Evangile en terre polonaise. Y compris ce Stanislas de Szczepanow qui a payé de son sang sa mission sur la chaire de Cracovie il y a neuf siècles.
Et ce ne sont pas seulement les représentants des peuples et des langues énumérés par le livre des Actes des Apôtres qui sont réunis le Jour de la Pentecôte en ces Apôtres et autour d’eux. Déjà alors se trouvent rassemblés autour d’eux divers peuples et nations qui, par la lumière de l’Évangile et la force de l’Esprit Saint, entreront dans l’Église au cours des époques et des siècles. Le jour de la Pentecôte est le jour de la naissance de la foi et de l’Église en notre terre polonaise aussi. C’est le début de l’annonce des merveilles du Seigneur, en notre langue polonaise aussi. C’est le début du christianisme dans la vie de notre nation aussi : dans son histoire, dans sa culture, dans ses épreuves.
3. a. L’Église a apporté à la Pologne le Christ, c’est-à-dire la clef permettant de comprendre cette grande réalité, cette réalité fondamentale qu’est l’homme. On ne peut en effet comprendre l’homme à fond sans le Christ. Ou plutôt l’homme n’est pas capable de se comprendre lui-même à fond sans le Christ. Il ne peut saisir ni ce qu’il est, ni quelle est sa vraie dignité, ni quelle est sa vocation, ni son destin final. Il ne peut comprendre tout cela sans le Christ.
C’est pourquoi on ne peut exclure le Christ de l’histoire de l’homme en quelque partie que ce soit du globe, sous quelque longitude ou latitude géographique que ce soit. Exclure le Christ de l’histoire de l’homme est un acte contre l’homme. Sans Lui il est impossible de comprendre l’histoire de la Pologne et surtout l’histoire des hommes qui sont passés ou passent par cette terre. L’histoire des hommes. L’histoire de la nation et surtout l’histoire des hommes. Et l’histoire de chaque homme se déroule en Jésus-Christ. En Lui, elle devient l’histoire du salut.
L’histoire de la nation doit être jugée en fonction de la contribution qu’elle a apportée au développement de l’homme et de l’humanité, à l’intelligence, au cœur, à la conscience. C’est là le courant le plus profond de culture. Et c’est son soutien le plus solide. Sa moelle épinière, sa force. Il n’est pas possible de comprendre et d’évaluer, sans le Christ, l’apport de la nation polonaise au développement de l’homme et de son humanité dans le passé et son apport également aujourd’hui. « Ce vieux chêne a poussé ainsi, et aucun vent ne l’a abattu parce que sa racine est le Christ » (Piotr Skarga, Kazania Sejmowe, Biblioteka Narodowa, I, 70, page 92). Il faut marcher sur les traces de ce que fut (ou plutôt de qui fut) le Christ, au long des générations, pour les fils et les filles de cette terre. Et cela, non seulement pour ceux qui ont cru ouvertement en Lui et l’ont professé avec la foi de l’Église mais aussi pour ceux qui étaient apparemment loin, hors de l’Église. Pour ceux qui doutaient ou s’opposaient.
3. b. S’il est juste de saisir l’histoire de la nation à travers l’homme, chaque homme de cette nation, en même temps on ne peut comprendre l’homme en dehors de cette communauté qu’est la nation. Il est naturel qu’elle ne soit pas l’unique communauté ; toutefois, elle est une communauté particulière peut-être la plus intimement liée à la famille, la plus importante pour l’histoire spirituelle de l’homme. Il n’est donc pas possible de comprendre sans le Christ l’histoire d e la nation polonaise — de cette grande communauté millénaire — qui décide si profondément de moi et de chacun de nous. Si nous refusons cette clef pour la compréhension de notre nation, nous nous exposons à une profonde équivoque. Nous ne nous comprenons plus nous-mêmes. Il est impossible de saisir sans le Christ cette nation au passé si splendide et en même temps si terriblement difficile. Il n’est pas possible de comprendre cette ville, Varsovie, capitale de la Pologne, qui en 1944 s’est décidée à une bataille inégale avec l’agresseur, à une bataille dans laquelle elle a été abandonnée par les puissances alliées, à une bataille dans laquelle elle a été ensevelie sous ses propres ruines — si on ne se rappelle pas que sous ces mêmes ruines il y avait aussi le Christ Sauveur avec sa croix qui se trouve devant l’église à Krakowskie Przedmiecie. Il est impossible de comprendre l’histoire de la Pologne, de Stanislas de Skalka à Maximilien Kolbe d’Auschwitz, si on ne leur applique pas encore ce critère unique et fondamental qui porte le nom de Jésus-Christ.
Le millénaire du baptême de la Pologne dont saint Stanislas est le premier fruit mûr — le millénaire du Christ dans notre hier et notre aujourd’hui — est le motif principal de mon pèlerinage, de ma prière d’action de grâces avec vous tous, chers compatriotes auxquels Jésus-Christ ne cesse d’enseigner la grande cause de l’homme, avec vous pour lesquels Jésus-Christ ne cesse d’être un livre toujours ouvert sur l’homme, sur sa dignité, sur ses droits, et en même temps un livre de science sur la dignité et sur les droits de la nation.
Aujourd’hui, sur cette place de la Victoire, dans la capitale de la Pologne, je demande, à travers la grande prière eucharistique avec vous tous, quele Christ ne cesse pas d’être pour nous un livre ouvert de la vie pour l’avenir. Pour notre demain polonais.
4. Nous nous trouvons devant le tombeau du soldat inconnu. Dans l’histoire de la Pologne — ancienne et contemporaine —, ce tombeau a un fondement et une raison d’être particuliers. En combien de lieux de la terre natale n’est-il pas tombé, ce soldat ! En combien de lieu de l’Europe et du monde n’a-t-il pas crié, par sa mort, qu’il ne peut y avoir d’Europe juste sans l’indépendance de la Pologne, marquée sur les cartes de géographie ! Sur combien de champs de bataille n’a-t-il pas témoigné des droits de l’homme profondément gravés dans les droits inviolables du peuple, en tombant pour « notre liberté et la vôtre » !
« Où sont leurs tombes, ô Pologne ? Où ne sont-elles pas ! Tu le sais mieux que tous, et Dieu le sait au ciel » (A. Oppman, Pacierz za zmarlych).
L’histoire de la patrie écrite à travers le tombeau d’un soldat inconnu !
Je veux m’agenouiller près de cette tombe pour vénérer chaque semence qui, tombant en terre et y mourant, porte des fruits. Ce sera la semence du sang du soldat versé sur le champ de bataille ou le sacrifice du martyre dans les camps de concentration ou dans les prisons. Ce sera la semence du dur travail quotidien, la sueur au front dans le champ l’atelier, la mine, les fonderies et les usines. Ce sera la semence d’amour des parents qui ne refusent pas de donner la vie à un nouvel homme et assument le devoir de l’éduquer. Ce sera la semence du travail créateur dans les universités, les instituts supérieurs, les bibliothèques, les chantiers de la culture nationale. Ce sera la semence de la prière, de l’assistance aux malades, à ceux qui souffrent ou sont abandonnés : « tout ce qui constitue la Pologne ».
Tout cela dans les mains de la Mère de Dieu — au pied de la croix sur le Calvaire, et au Cénacle de la Pentecôte !
Tout cela : l’histoire de la patrie formée pendant un millénaire par les générations successives — y compris la présente et la future — par chacun de ses fils et de ses filles, même anonymes et inconnus comme ce soldat devant le tombeau duquel nous nous trouvons en ce moment…
Tout cela : même l’histoire des peuples qui ont vécu avec nous et parmi nous, comme ceux qui sont morts par centaines de milliers entre les murs du ghetto de Varsovie.
Tout cela, je l’embrasse par la pensée et par le cœur en cette Eucharistie et je l’inclus dans cet unique saint Sacrifice du Christ, sur la place de la Victoire.
Et je crie, moi, fils de la terre polonaise, et en même temps moi, le pape Jean-Paul II, je crie du plus profond de ce millénaire, je crie la veille de la Pentecôte:
Que descende ton Esprit !
Que descende ton Esprit ! Et qu’il renouvelle la face de la terre de cette terre !