Interview / Rouge Pompier
Salut Jessy ! Tout d'abord excellent nouvel album, bravo, j'aime beaucoup.
Tu m’as fait revivre plein d’émotions en repassant à travers mes textes. J’ai presque pleuré.
On va commencer avec des questions un peu plus générales et ensuite on va entrer plus profondément dans les textes.
Est-ce que c'est juste toi qui composes les textes? Qu'est-ce qu'Alex y apporte? Juste de la correction ou des idées aussi?
Je suis responsable des textes, je suis attentif à Alex dans l’ensemble de ce qu’on fait, s’il ne comprend pas ce que je dis, s’il trouve qu’une mélodie ou un mot sonne croche je l’écoute vraiment beaucoup, j’ai confiance en son jugement.
Quelles sont tes plus grosses influences d'écriture sur cet album? Y a-t-il des artistes qui t'ont plus inspiré au niveau des textes dans les cinq dernières années?
J’essaye surtout de faire mieux que ce que je faisais avant. Plus le temps passe plus je suis critique envers mes anciens textes, c’est une course contre moi-même surtout. Quand j’entends un artiste bien structurer ses mots, plutôt que de m’en inspirer, je me parle intérieurement et je me dis « tu vois, lui a mis le doigt dessus, toi aussi t’es capable de faire mieux ». On parle de motivation plus que d’inspiration. Je pense que le chanteur de Enter Shikari est vraiment bon pour être vrai, pour placer des mots naturellement, et j’aimerais ça être bon comme lui. Les mélodies et la vibe de RXBandits me fascine. Quand j’écoute du Rednext Level aussi je me dis souvent que je peux faire mieux que ce que je fais maintenant. Que je peux me débarrasser de mon plafond.
Les textes de l'album sont beaucoup plus personnels que l'autre album d'avant ou, du moins, le semblent. Est-ce que ça a été difficile pour toi à écrire ?
Comme on a composé 147 chansons, et que j’ai placé des textes final bâton sur environ 60 d’entre elles, la tâche a été plus colossale. Le set-list final de Chevy Chase représente bien plus une combinaison de bon riff et de bonne mélodie que de textes, mes meilleurs textes ne sont souvent pas ceux placés sur les meilleures chansons. Faut apprendre à se détacher, les mots sont pour moi accessoires à faire des bonnes chansons. Y’a donc pas trop de ligne directrice. Par contre je pense que je dis mieux les choses qu’avant. Je suis plus facilement satisfait des mots choisis. Parlant de « personnel », on sait que vous avez fait beaucoup de pré-prods pour l'album, on parle de combien de chansons avec des textes écrits/finis?
Comme je disais, c’est une soixantaine de chansons, on peut même les avoir avec la version Deluxe Vinyle Club de notre album, on sait qu’on allait trouver une centaine de fans willing d’avoir tout ça. Quand est venu le temps de choisir on avait des comités d’écoutes qui nous ont aidés à choisir.
Ça fait beaucoup. Est-ce que ça fait mal de ne pas avoir sorti des chansons avec des paroles qui, en voyant la tournure de l'album, te tenaient à cœur? Ou bien est-ce que les chansons aux paroles les plus personnelles ont fait l'album? Comment est-ce que ça s'est choisi tout ça?
Ça faisait mal à l’époque d’EXTERIO, j’ai beaucoup dans le temps forcé des textes à des endroits, mais plus aujourd’hui, pas avec Rouge Pompier. Je ne ferme jamais ma gueule, j’ai surement en moi une capacité infinie de dire des choses. Je dois admettre que souvent, on sent que la chanson prend un angle légendaire, alors on en met un peu plus dans le choix des mots contrairement avec les tounes où tu le sens moins. Quand le comité a éliminé des chansons que j’avais à cœur, je pleure un peu et ensuite je me dis que c’était mieux comme ça, que je manque de perspective. Je m’en remets beaucoup aux autres dans les choix parce que je sais que j’ai fait du mieux que je pouvais au moment de la création, alors pour la vie que la chanson aura dans le futur, c’est mieux d’écouter l’avis des auditeurs, je l’ai fait pour moi, mais je sais qu’en la sortant publiquement elle m’appartient plus, alors si on a plus accroché sur une chanson dont je suis moins fier des mots, je comprends que ça appartient à eux, pas à moi. Je suis toujours quand même un minimum fier de mes textes, je les assume, ensuite la différence entre celles que je préfère et celles que les autres préfèrent a sa raison d’être pis faut vivre avec. À ce que j'ai compris, dans Autobus tu dialogues avec toi même sur tes raisons de continuer à jouer de la musique pour esquiver le temps qui passe, un peu un espèce d'exutoire qui te met en relation avec ton passé, tes rêves d'ado et où t'es rendu en ce moment. Y'a de super belles métaphores là dedans. Pourrais-tu expliquer :
Même si je suis celui qui compose les textes, Alex fait partie de la conversation, j’écris ses répliques dans l’histoire. C’est Alex qui me demande pourquoi je ne suis pas dans l’autobus, pas moi à moi-même. Rouge Pompier c’est pas moi, c’est nous deux. On s’est promis de garder le secret sur le sujet de la chanson, ça nous appartient. On vie tellement de choses ensemble depuis 2011-2012 qu’on souhaite souvent avoir été là un pour l’autre dans le passé. Le texte c’est aussi cette voix du passé ou du futur qui pourrait nous dire : « eille, ça va être correct ». Quand le public nous chante ça en show, c’est la chose la plus réconfortante qui puisse exister. « Mon problème c'est de pas pouvoir voter du bon bord » ? Tu parles de l'industrie musicale ou je me trompe?
Y’a un sujet qui revient souvent dans Rouge Pompier, c’est les perceptions erronées qu’on a, les gens ne voient que la couleur des choses, pas ce qui les constitue fondamentalement. Entre ce que les gens se disent au sujet d’Alex ou de moi, et ce qui est la réalité, y’a un écart important, « J'ai un diplôme que j'ai obtenu à l'école, Mon problème c'est pas d'pouvoir voter du bon bord » ça veut dire, « j’ai l’air normal parce que j’ai suivi les mêmes étapes que vous, mais mes questionnements ne sont pas au même endroit que les vôtres.
« Ta nostalgie vaut pas de la marde, pis reviens-en » : Tu te parles encore à toi ou à des gens en particulier?
Je parle de moi, le jour que j’ai compris que la nostalgie ne m’amènerait jamais rien de bon, j’ai décidé de me l’écrire à moi-même dans une chanson. Nos peurs sont souvent en lien avec nos acquis du passé, on accorde une valeur à un temps qui n'existe plus, et ensuite on angoisse à propos de ça, parce que ça nous fait aussi réaliser qu’on n’arrête pas le temps.
Pourquoi le changement au nous dans « rappelle-nous » ? Une adresse simplement pour le style et être plus inclusif avec l'auditeur ou une adresse à un toi du futur?
Parce que Jessy et Alex du passé ou du futur nous parlent à nous aujourd’hui, on voyage dans le temps dans le texte, les personnages sont multiples. D’autant plus que personne ne saura à quoi on fait référence ultimement, le texte d’autobus a un sens important pour nous deux, parce que lorsqu’on la joue, on peut se regarder et écouter le texte nous parler.
- Dans « Même si tu frottes », tu t'adresses à quelqu'un en particulier?
Oui certainement 😉
« T'es impulsif, tu veux pas perdre, t'es déçu, tu pètes des coches »? Tu dis ça et après tu te compares à cette personne là, c'est un toi du passé? Tu veux dire quoi dans cette chanson? Est-ce que tu t'accuses en même temps que tu fais des reproches à quelqu'un?
Je peux repérer le comportement de cette personne parce que je suis coupable des mêmes comportements par le passé. Ça légitime un peu la critique. On parle aussi d’Égo, je m’adresse à une personne qui se croit unique, on a tous fait des gestes qui grafignent, ça te rend pas spécial de faire du mal, faut pas en être fier.
VHS : Pourquoi tu parles de VHS en plastique? Tu peux expliquer? - Tu compares un peu la vraie vie de couple à la vie de couple du modèle américain de Disney, si j'ai bien compris. Est-ce que tu peux élaborer ta pensée?
Dans les années 80-90, les cassettes VHS de Disney venaient dans une boite un peu plus grosse que les autres, en plastique au lieu du carton. Dans les films de Disney on peint l’histoire de gens privilégiés, des blancs qui trouvent l’amour avec de la magie, et en grandissant on vit des déceptions parce qu’on n’a pas cette chance. Parlez-en aux 700 millions de pauvres qui vivent en Inde. La réalité, c’est que notre GPS amoureux, celui de Disney, est pas ajusté au monde actuel, on oublie de réfléchir par nous-mêmes, on vise mal, les yeux fermés, basé sur une fausse promesse que tout le monde aura sa chance d’être dans un conte de fée un jour.
« Le siège de la princesse, sans prince, sans roi et sans château » : Une adresse à toi? À un enfant sur un siège de bébé délaissé? Tu peux développer?
Je blâme Disney pour tous ces couples qui tentent de sauver leur histoire avec un enfant. Ca s’adresse à une femme monoparentale, dans sa voiture, dans le champ, parce que sa vision était trouble, son GPS de voiture était comme son GPS amoureux, Disney l’a trompé, elle a tenté de « vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », elle se retrouve seule avec sa petite, sans aide, sans la vie stable qu’on lui promettait, pas de château rien…
Perds pas ton temps : On peut savoir ce qui t'a inspiré à écrire ces paroles-là?
Y’a très longtemps une connaissance m’a raconté comment elle n’avait pas de contact avec son père et qu’elle essayait sans succès de reprendre lien. Ça a inspiré une partie du texte, j’avais composé la chanson, j’ai complété environ 8ans après. On perd souvent notre temps à unir des êtres humains, plutôt que de laisser le temps et les choses se faire, lâcher prise.
Le refrain « bébé lala » : Est-ce que c'est parce que ça s'est composé en jammant ou y'a un sens à cette phrase-là?
Non ce bout-là est juste chantant.
Mercredi : C'est la chanson qui m'a le plus laissé d'interrogations de l'album. J'imagine qu'on peut laisser l'auditeur s'en faire une propre interprétation, mais pour toi : C'est qui Mercredi?
Un enfant que je n’ai pas. Nos parents vont tous un jour se retrouver dans une situation étrange… tes enfants sont plus smattes que toi parce que tu vieillis et eux sont performants. Soudainement c’est ta fille ou ton garçon qui t’aide avec des choses de base, comme j’aide actuellement ma mère avec sa télévision chaque fois que je la vois. Mais y’a eu un moment où j’avais 3ans et demi et que ma mère faisait tout pour moi, incluant des choses simples comme attacher mes souliers. Les rôles s’inversent. Je profite de ma portée artistique et du fait qu’elle existe pas, pour me penser bon, pendant qu’elle est sans défense. Quand j’aurai 78 ans, je vais pouvoir regarder ma fille et rire parce que j’aurai prévu le jour où elle va me reprendre parce que j’aurai mal conjugué un verbe ou que j’aurai de la bouffe dans la face. D’ici là, je me donne le droit d’être un peu plus nono, de dire des niaiseries, de rire d’elle parce qu’elle a trois ans et demi et qu’elle ne comprend rien. Quand elle changera ma couche à 92ans, elle va pouvoir me chanter ces mots-là à son tour.
Tu peux nous expliquer la signification du dernier paragraphe de la chanson? « C'qu'yé l'fun avec toi C'est qu'tu t'défends bien Avant l'étape où on te voit T'es pas mal smatte pis lui yé rien Je l'sais, tu l'as, je l'sais, tu m'as trouvé »
C’est aussi que je prétends que ma fille dans le futur sera intelligente, plus que moi, avant même d’exister. Autour de moi, si j’annonçais que j’allais être papa, on dirait que ça ne serait pas très dur de me dépasser, on lui chuchoterait à l’oreille, en dérision, que la compétition est pas très forte. Un jour ça sera le cas, on s’en rendra compte, elle pourra noter le moment. On pourra en rire, parce que même si j’essaye de me cacher, de repousser cette inversion, elle me trouvera quand même. Et j’aurai l’humilité d’accepter l’ordre des choses, avec la seule fierté de l’avoir chanté devant un public.
Lana Lang : Le fameux chandail rose existe t-il?
oui !
-« Je porterai ton nom » : Tu peux nous expliquer?
Je vais toujours dire qu’elle était merveilleuse, protéger sa réputation, porter son nom haut dans l’estime des autres.
« Et dire que je mérite non » : Est-ce que c'est toi qui va toujours dire qu'il mérite non? T'as fait exprès de jouer sur l'ambiguïté de cette phrase?
À mon avis, je méritais à l’époque un non, une coupure, une séparation. Je n’ai pas été à la hauteur, je vais toujours dire aux autres que sa décision était juste.
Lois Lane : Belle chanson. « Une lettre détachée » : Qu'est-ce que tu veux dire par là? Tu joues sur la polysémie du mot « lettre »? « Tu as frappé D'un signal électrique Une lettre détachée »
La chanson fait un rapport avec l’histoire de Superman, après un moment, les auteurs reboot l’histoire, le backstory des personnages change, les noms restent les mêmes, mais on joue avec le temps, les émotions, les caractères. Superman a des faiblesses, entre autres, son attachement aux êtres humains. Ses ennemies s’en servent. Pour y arriver, le lecteur doit connaître l’histoire d’amour, on doit s’attacher aux personnages. L’amour dans une des séries de Superman lui a déjà fait abandonner ses pouvoirs pour la chance de vivre comme les hommes, aimer comme les hommes, ce qui se détache c’est l’importance de son rôle sur terre, se résoudre à cet amour, qui le frappe, comme un signal électrique, pour percer son armure directement au cœur. Peu de mots pour dire tant de choses. Au moindre signe de cet amour, le S sur son ventre perd son sens. La lettre se détache. As-tu un sens d'une phrase ou d'une chanson dont on a pas parlé dont t'aimerais donner l'explication?
Je fais souvent l’exercice de choisir des mots simples, ensuite de leur donner un sens plus complexe, pour que nos chansons proposent autre chose que le premier degré des mots.
À mon avis le golden gate bridge de San Francisco ne rend pas ton suicide plus significatif parce qu’il est reconnaissable. Je n’avais pas envie de parler de suicide en général dans une chanson, mais j’avais envie de dire à tous ces gens qui se jette en bas de ce pont-là en particulier, que c’était pas mieux là qu’ailleurs. J’invite le monde à écouter la chanson « saute pas du pont » et le documentaire disponible sur YouTube à ce sujet. https://www.youtube.com/watch?v=pnsj7mwXnLY
ça pourrait vous permettre de comprendre un peu plus le sens de la chanson. Je m’en fais parler assez souvent. Je trouve les mots bien choisis, bien adaptés au Québec. J’aime bien le résultat du texte vis-à-vis les mélodies et le mood de la toune.
La chanson « Ta peau tu la brûles » est sous-estimée dans tous les sens à mon avis, musicalement comme dans le texte, mais comme je disais au début de l’entretien, ce n’est pas trop grave. Mais oui, j’ai une grande fierté de l’avoir écrit, avec ces mots-là, elle me rappelle que je n’ai jamais attendu après les autres pour devenir une meilleure version de moi-même, et que j’ai déjà eu l’impression de n’être d’aucune valeur aux yeux des autres, malgré ce que je peux laisser croire. Merci beaucoup pour ton temps, c'est bin blood.
J’envoie de l’amour infini à Alex, tout ça est souvent chargé d’émotions, de vécu et de non vécu, c’est aussi pour lui un manège dans lequel on doit retenir notre vomi.
Interview par Noé Talbot !
















