SAINT-JUST: Il y a quatre dĂ©cades que tu nâas pas mis les pieds au ComitĂ©. Quatre dĂ©cades! Ne conçois-tu pas que cette retraite fait le jeu de tes ennemis?
ROBESPIERRE: Quâils gouvernent la France sans moi. Câest leur rĂȘve, leur propos, leur but.
SAINT-JUST: Nous avons tous des torts.
ROBESPIERRE: Moi, je nâen ai pas.
SAINT-JUST: Ici, Robespierre, tu vis retranché de tout. Les murs de la maison Duplay sont une grande muraille qui te sépare de la réalité.
ROBESPIERRE: Je ne crois pas cela. Je ne me suis jamais mĂȘlĂ© au peuple, mais je lâai toujours compris.
SAINT-JUST: Il faut regarder le visage des hommes et des femmes. Il faut se mĂȘler au peuple pour savoir ce que sont le peuple. Les sans-culottes se taisent et cela est terrible, Robespierre.
ROBESPIERRE: Si tu venais plus souvent aux Jacobins, tu entendrais acclamer les vĂ©ritables serviteurs du peuple. Jamais le peuple nâa Ă©tĂ© plus prĂšs de nous et, jâose le dire, plus prĂšs de moi.
SAINT-JUST: Oui, Robespierre, les Jacobins sont de vrais patriotes, mais ce sont des petits boutiquiers, des avocats, des artisans. PrĂšs du peuple, certes, mais ce nâest pas le peuple. Le peuple, câest celui des faubourgs: les charpentiers, les maçons, les tailleurs de pierre, les ouvriers. Ă qui lâont vient de rĂ©duire leur salaire. Oui, on a osĂ©! Sais-tu quâun forgeron qui gagnait seize livres par jour nâen gagnera plus que cinq? Quâun fondeur qui gagnait huit livres ne recevra plus que trois livres?
ROBESPIERRE: Ils ont fait ça!
SAINT-JUST: Oui, pour amĂ©liorer le mouvement des affaires. Pour flatter les possĂ©dants, on affame les ouvriers. Ces ouvriers Ă qui lâon rĂ©pĂšte depuis cinq mois que lâapplication des lois de ventĂŽse est pour demain. Ces ouvriers qui ne voient jamais rien, ces ouvriers qui ne comprennent plus!
ROBESPIERRE: Les ouvriers savent que jâĂ©tais absent du ComitĂ©. Que de telles mesures nâont pas mon appui!
SAINT-JUST: Mais pour le peuple, le ComitĂ©, câest toi. Et ce ComitĂ© tu lâas livrĂ© Ă lui-mĂȘme.
ROBESPIERRE: Non! Jâai tolĂ©rĂ© quâil existe. Jâai montrĂ© trop de faiblesse, trop dâindulgence, trop de lassistude. Le jour oĂč ils mâont traitĂ© de dictateur, je devais les briser, les anĂ©antir tous. Jâai attendu, jâai eu tort. Mais si demain, moi Robespierre, je dis Ă la Convention le ComitĂ© a dĂ©mĂ©ritĂ©, la Convention balaiera le ComitĂ©!
SAINT-JUST: Crois-tu, Robespierre?
ROBESPIERRE: Oui, je le crois! La Convention a toujours approuvé ma politique.
SAINT-JUST: Parce que le centre et le cÎté droit avaient peur de la Montagne.
ROBESPIERRE: Peur ou non, elle a approuvé!
SAINT-JUST: Le centre et le cĂŽtĂ© droit avaient peur de la Montagne parce que la Montagne reprĂ©sentait le peuple. Tu as dit quâil nây avait plus de Montagnards. Tu nâas plus voulu distinguĂ© que les bons et les mĂ©chants. Ah, ce jour-lĂ , comme le Marais sâest rĂ©joui, comme ils ont applaudi - il sont rangĂ©s parmi les bons! Mais le peuple nâa plus compris. Le peuple qui voit les salaires qui baissent et les prix qui montent. Et le peuple sâest Ă©loignĂ© de la Convention oĂč il nây avait plus de Montagne. Nous sommes suspendus dans le vide. Pour lâinstant, il nây a quâune force rĂ©elle: le ComitĂ© de salut public. Et le ComitĂ©, Robespierre, câest encore la Montagne!
ROBESPIERRE: Carnot? Collot? Billaud? La Montagne?
SAINT-JUST: Oui.
ROBESPIERRE: [Pft. -> I so love what he does there.]
SAINT-JUST: Il y a plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous divisent. Il faut faire la part des caractĂšres. Crois-tu que nous soyons faciles Ă vivre nous aussi? Ils ont compris le pĂ©ril oĂč nous met lâisolement du ComitĂ©. Ils ont compris que sans toi le ComitĂ© nâĂ©tait plus le ComitĂ©. Robespierre, il faut sauver lâĂtat. La RĂ©publique. Tu ne la sauveras quâen rejoignant le ComitĂ©. Je ne te le demande point en mon nom seul.
ROBESPIERRE: Que le cher Couthon soit de ton avis ne mâĂ©tonne pas.
SAINT-JUST: Je te le demande au nom de tous.
ROBESPIERRE: De BarĂšre, sans doute. De Lindet, peut-ĂȘtre.
SAINT-JUST: Et de Carnot. Au nom de Billaud-Varenne. Au nom de Collot dâHerbois. Il y aura demain une sĂ©ance plĂ©niĂšre des deux comitĂ©s. Je suis chargĂ© de te prier dây assister.
ROBESPIERRE: Aller au ComitĂ©, câest composer.
SAINT-JUST: Composer avec nos caractĂšres, non avec nos principes. Composer sur la tactique, non sur les buts Ă atteindre. Il nous faut composer, oui, pour attendre. Attendre que le peuple reprenne confiance et tout faire pour quâil reprenne confiance. La RĂ©volution est glacĂ©e; il faut la rĂ©chauffer. Il faut que la Convention sente Ă nouveau le peuple, que les reprĂ©sentants sachent Ă nouveau quâils sont la reprĂ©sentation nationale responsable devant le peuple!
ROBESPIERRE: Bien soit, jâirai au ComitĂ©.