Bruxelles, peine limitrophe
Il y a quelques annĂ©es, jâai vĂ©cu sept mois Ă Bruxelles. La Belgique, un pays dont je ne connaissais que les aires dâautoroute, parce quâelles se trouvaient sur le chemin de lâAllemagne, oĂč nous sommes allĂ©s quelques fois avec mes parents quand jâĂ©tais petit. LĂ -bas, ma vie a changĂ©.
Je me suis installĂ© Ă Yser sur un malentendu, dans lâurgence dâun stage qui dĂ©marrait et qui ne souffrait pas que je sois Ă la rue. Et puis jâai dĂ©couvert la ville, un peu Ă lâaveuglette, comme quand on rentre dans une piĂšce aux volets fermĂ©s et que lâon ne sait pas oĂč est lâinterrupteur.
Bruxelles, jâai commencĂ© par la dĂ©tester. Avec sa neige de lâhiver 2010, son verglas qui fait dĂ©raper, les allers-retours des proxĂ©nĂštes sous mes fenĂȘtres et cet article de journal qui rappelait quâune pute avait Ă©tĂ© assassinĂ©e ici, quelques jours avant mon emmĂ©nagement, par strangulation. Et puis il y avait ce stage qui ne se passait pas du tout comme prĂ©vu, ce collĂšgue qui mâavait enfermĂ© dans les locaux le soir de mon premier jour, parce quâil ne savait pas que jâĂ©tais lĂ . Au dĂ©but, Bruxelles, câĂ©tait du froid et beaucoup d'alcool.
Jâai fait avec Bruxelles ce que je fais toujours quand jâarrive dans une ville que je ne connais pas. Jâai marchĂ©. Je lâai parcourue de long en large, le nez en lâair avec Arno dans les oreilles, le plus fort possible. Câest sĂ»rement lĂ -bas que jâai compris que les chansons prennent un autre sens quand on les Ă©coute lĂ oĂč elles ont Ă©tĂ© Ă©crites. Il y a dâabord eu la place Sainte-Catherine, ses miroirs dâeau, ses poissonneries, quelques fois ses lampions, ses accordĂ©ons, ces gens qui dansent quand les jours rallongent. Il y a eu lâavenue Louise, le quartier europĂ©en, les trottoirs blancs, bien plus propres que les couloirs de la Commission, oĂč il mâest arrivĂ© de mettre les pieds. Il y a eu De BrouckĂšre et son grand panneau lumineux qui mâa absurdement rappelĂ© New York, que jâavais quittĂ©e quelques semaines auparavant. De BrouckĂšre et ses hĂŽtels luxueux qui tiraient la gueule, posĂ©s lĂ entre les magasins de parfums, les fast-foods insomniaques et les brasseries nĂ©on. Et puis il y a eu les Marolles, le grand ascenseur, la place du Jeu de Balle et ses petits-dej Ă la biĂšre. Cette vie qui semblait sâĂ©crire Ă la marge du monde, entre les antiquaires et les troquets sanctuaires. Le quartier des Halles Saint-GĂ©ry, le Mappa Mundo, le Roi des Belges et lâivresse dĂ©monstrative dâune population internationale, rattrapĂ©e par une forme obstinĂ©e de weltgeist, une conscience collective dâĂȘtre au bon endroit, au bon moment. Jâai commencĂ© Ă aimer Bruxelles et les Belges, Ă©perdument. Cette Ă©trange aptitude Ă lâexcessivitĂ©, ce cocktail de droiture et de fantaisie. Chaque pas dans cette ville Ă©tait une remise en question, la perspective dâune autre chose Ă vivre, un ravissement. CâĂ©tait il y a six ans.
Je suis revenu Ă Bruxelles la semaine derniĂšre, deux jours aprĂšs les explosions de Zaventem et Maelbeek. La premiĂšre fois, le premier soir, jâai marchĂ© de Dansaert Ă la Bourse, de la nuit aux bougies. Jâaurais voulu avoir envie de vomir ou de pleurer, comme ça mâest arrivĂ© au pied de RĂ©publique, mais rien nâest venu. Sauf peut-ĂȘtre de lâembarras. Lâembarras de revenir ici, en vacances, mais tout de mĂȘme avec une carte de presse, de voir tous ces camions de tĂ©lĂ©visions manger la place de la Bourse et les camĂ©ras Ă©pier la moindre accolade, la moindre larme. Lâembarras devant ce type, Ă©charpe de foot autour du cou, hurler son alcool tout sourire... alors que sa voisine pleure, essuie les yeux dâune inconnue qui la prend dans ses bras. Lâembarras devant celui qui se pose sur les marches avec sa guitare pour chanter Radiohead, comme si ce nâĂ©tait pas suffisamment la merde ici. La honte toute mienne face Ă ce spectacle dĂ©sormais familier, ces manifestations auxquelles jâai lâhorrible sentiment de mâĂȘtre habituĂ© aprĂšs 2015. Au fond, je me serais servi de nâimporte quel prĂ©texte pour ne pas rester sur cette place, pour la mettre au plus loin de moi, pour ne pas regarder en face ce quâelle disait de ce que je suis devenu. Câest quand jâai pris un de mes amis dans mes bras, parce que ses yeux se remplissaient, que jâai compris que ce malaise ne venait pas de moi. Ă aucun moment de ma vie, on ne mâa appris Ă traiter toute cette peine, cette douleur dont la particularitĂ© est de survenir ici et maintenant. Elle nâa rien Ă voir avec ces guerres que jâai apprises par coeur, rien Ă voir avec les morts de toutes les pires tragĂ©dies du vingtiĂšme siĂšcle, qui siĂ©geaient jusquâalors au plus haut sur lâĂ©talon de lâatrocitĂ©. Cette peine-lĂ est inĂ©dite en plus de revĂȘtir un caractĂšre atrocement limitrophe. Elle ne survient plus seulement dans les Ă©crans ou sur le papier, elle dĂ©gueule de lâhorreur de proximitĂ©. Et parce quâil est trop tĂŽt, quâelle est fragmentaire et insidieuse, que personne nâest en mesure de la penser en dehors de ce quâelle est, chacun fait ce quâil peut de cette peine. Cette peine nous appartient, lâhistoire nâa pas encore eu le temps de sâen souvenir.
MĂȘme si jâai revu Bruxelles dans la douleur, elle mâa refait le mĂȘme effet quâil y a six ans. Il y a de la vie ici, plus que jamais. Des gens qui remplissent les bars et les restaurants, dâautres qui vous tapent dans le dos en demandant des nouvelles, dâautres encore qui espĂšrent que vous reviendrez. Il y a des jours qui se lĂšvent.