Liberté humiliée
13 août 2021
Cela fait quelques semaines que je souhaite mettre par Ă©crit ma rĂ©flexion actuelle sur la libertĂ©, lâasservissement et la façon dont nous vivons tout cela en ce moment. Les crises politiques, Ă©conomiques et sanitaires que nous traversons sont lâoccasion de balayer bien des illusions sur le systĂšme dâorganisation du pouvoir dans lequel nous Ă©voluons, ainsi que de se remettre en question de façon trĂšs personnelle sur les fondements de nos vies.
De plus, je prĂ©pare la publication dâun nouvel album en deux parties, dont le premier volet sort le 10 septembre. Les thĂšmes que je traite dans les 5 premiers titres concernent directement la rĂ©flexion menĂ©e ici, et je souhaitais apporter un Ă©clairage supplĂ©mentaire sur le contenu de mes textes.
Il y a quelque jours, je suis tombĂ© par hasard sur (ou plutĂŽt les algorithmes dâun rĂ©seau social mâont prĂ©sentĂ©) le post dâun homme politique français. Il Ă©voquait lâopposition actuelle entre les « pros » et les « antis » pass sanitaire. Et Ă lâaide de quelques phrases cinglantes, quelques slogans, il a stĂ©rilisĂ© le dĂ©bat, imposant ses vues sur le sujet, en prenant notamment en otage, les notions de droits et de libertĂ©s.Â
Je sais que les rĂ©seaux sociaux, et le format extrĂȘmement court des posts, ne permettent pas de dĂ©velopper une pensĂ©e complexe, mais ces quelques lignes mâont Ă©clairĂ© sur le « malentendu » (comme lâauteur du post le dit lui-mĂȘme) quâil y a dans nos visions du monde, sur la libertĂ© et la responsabilitĂ©.Â
Lui et moi convenons quâil y a bel et bien un immense malentendu, mais nous ne sommes absolument pas dâaccord sur la façon de rĂ©tablir la bonne façon « dâentendre » la libertĂ©. Câest un bon point de dĂ©part pour mon texte.
Nous connaissons tous la maxime « la libertĂ© des uns sâarrĂȘte lĂ oĂč commence celle des autres », et câest le fondement de la vision du monde occidentale aujourdâhui, de nos systĂšmes de droits, de nos dĂ©mocratie, de nos codes de lois. Pourtant, je me permets de dire que cela est une erreur.Â
Cette vision de la libertĂ© est exclusive, elle pose comme vĂ©ritĂ© que la libertĂ© dâun individu est forcĂ©ment en opposition avec celle de son prochain, et au delĂ , de sa communautĂ©, de lâensemble. Elle place lâhumain dans une situation oĂč sa libertĂ© nie obligatoirement Ă un moment donnĂ©, celle de lâautre. Câest considĂ©rer la libertĂ© comme une possession, un capital fini, qui ne peut ĂȘtre partagĂ©. Si jâen ai plus, câest que lâautre en a moins, et inversement. Câest une vison capitaliste, au sens littĂ©ral du terme.
Dans cette dynamique, vivre ensemble ne serait quâune concession que chacun fait sur sa propre libertĂ©, pour tolĂ©rer celle des autres. La tolĂ©rance, autre mot « phare » de nos sociĂ©tĂ©s fondĂ©es sur cette notion viciĂ©e de libertĂ©. La tolĂ©rance, compromission tiĂšde et Ă lâorigine de tellement de ressentiment, qui nous fait considĂ©rer lâautre, le diffĂ©rent, le prochain, comme un ĂȘtre Ă admettre, Ă endurer. LĂ rĂ©side le colossal malentendu de nos sociĂ©tĂ©s.Â
En rĂ©alitĂ©, la revendication de nos droits et son corollaire, la tolĂ©rance de ceux des autres, rĂ©vĂšlent une mentalitĂ© dâesclave.
Donc renversons la perspective.Â
ConsidĂ©rons que la libertĂ© individuelle de chacun dĂ©pend de celle des autres. Câest Ă dire que je ne suis vĂ©ritablement libre, que si mon prochain, et par capillaritĂ©, lâensemble de lâhumanitĂ©, est libre. La libertĂ©, comme la connaissance, comme lâamour, comme la foi et bien dâautres fondements de notre humanitĂ©, sont des domaines qui ne rentrent pas dans les cases de la possession, ce sont des « ocĂ©ans » dans lesquels nous pĂ©nĂ©trons, et qui sâaccroissent au fur et Ă mesure que chacun y vit, et y apporte sa propre existence.
Tant que nous considĂ©rons que lâaugmentation de libertĂ© est liĂ©e Ă lâaugmentation de pouvoir, nous sommes condamnĂ©s Ă vivre esclaves. Tous. Les dominĂ©s bien sĂ»r, mais aussi les dominants. Je ne peux pas ĂȘtre libre si ceux avec qui je suis en relation ne le sont pas.Â
Nous pensons que la libertĂ© est une question de puissance, de pouvoir, une position Ă acquĂ©rir. Que pour gagner en libertĂ©, il faut grimper dans la hiĂ©rarchie sociale, se hisser au dessus des autres pour les dominer. Câest une erreur de penser cela, et une impasse dâessayer de le vivre. Dans un systĂšme hiĂ©rarchique, il y a toujours quelquâun au dessus de nous, qui nous impose sa domination. Les caractĂšres et les personnalitĂ©s diffĂ©rentes rendent ce systĂšme plus ou moins vivable, mais lâinstitution elle-mĂȘme reproduit un rapport de domination Ă tous les niveaux. Et ceux qui sont au sommet de la pyramide (ou bien qui ont lâillusion dây ĂȘtre), portent le poids de leur domination, et le ressentiment de tous les autres.
Redescendons dâun cran. MĂȘme sâil est tout Ă fait honorable et noble de le respecter, le principe de ne pas faire Ă autrui ce quâon ne veut pas quâil nous soit fait est de lâordre de la loi morale, du fonctionnement social, pas de la libertĂ©. Câest ce glissement (de la morale Ă la libertĂ©) partant pourtant de bonnes intentions, qui nous coĂ»te aujourdâhui si cher.Â
Ma libertĂ© ne nie absolument pas celle des autres. Sinon ce nâest pas de la libertĂ©, câest de la puissance, du pouvoir, de la domination.Â
Refuser de vivre la libertĂ© comme je viens de le dĂ©crire, câest Ă dire comme Ă©tant un accroissement pour lâun Ă chaque accroissement pour lâautre, câest se condamner Ă rester dans un systĂšme de domination.Â
Et toute notre sémantique, toute notre législation sur les droits, y participe.
Ceci mâamĂšne Ă franchir une Ă©tape supplĂ©mentaire.Â
Se battre pour conserver ou acquĂ©rir des droits, revient Ă reconnaitre implicitement la domination dâun autre (humain ou systĂšme). Certains demandent des droits pendant que dâautres (ou un systĂšme et ses reprĂ©sentant) les accordent.
Revendiquer des droits, câest demander Ă choisir la couleur ou la longueur de ses chaĂźnes. La libertĂ© nous laisse sans chaĂźne, et nous oblige Ă dĂ©finir notre lieu, nos actions, notre chemin, avec les autres. Elle nous oblige aussi Ă fixer des limites, un cadre, un ordre. Mais dĂšs que la hiĂ©rarchie ou la domination apparait, la libertĂ© est humiliĂ©e.
La libertĂ© telle que je lâai dĂ©crite, est indissociable de la responsabilitĂ©. Plus je pose des actes libres, plus jâendosse de responsabilitĂ©. Les droits vont Ă lâencontre de cela. Les mineurs ont des droits, les esclaves ont des droits. Les hommes libres nâont que des responsabilitĂ©s et des devoirs, envers eux-mĂȘme, envers les autres, et envers leur environnement.Â
Je ne suis pas idĂ©aliste, une libertĂ© totale ne nous est certes pas possible. Mais une progression, et surtout une Ă©ducation Ă la responsabilisation et Ă la libertĂ© est essentielle. Hors, nous prenons le chemin exactement inverse.Â
Nous assistons Ă une dĂ©rĂ©sponsabilisation, une infantilisation, une « minorisation » Ă tous les niveaux, et la totalitarisation numĂ©rique de nos existences, accompagnĂ©e de son absence de nuances, y participe grandement. Avec la disparition de la responsabilitĂ©, suit toujours la culpabilisation, lâapparition de ressentiment, de peur, de haine, et sâancre la servitude.
Ce conformisme pervers est distillĂ© Ă©videmment dans les discours politiques, Ă©conomiques et mĂ©diatiques, mais avant tout, il sâenracine dĂšs lâĂ©cole. Avec cette prĂ©tention quâa lâEtat à « Ă©duquer », de fait, lâĂ©cole est un mĂ©canisme de reproduction du schĂ©ma de domination. Et les rĂ©centes lois Ă lâencontre de la libertĂ© dâinstruction ne font quâaccentuer cette mainmise de lâEtat sur lâinstruction. Je prĂ©cise que je parle bien du systĂšme scolaire, Ă©videmment, au sein de ce systĂšme de reproduction de domination, certains instituteurs, certains professeurs, font « jouer » les rouages pour y introduire un espace de libertĂ©, de crĂ©ativitĂ© et dâinvention. Mais câest toujours âcontreâ ou âmalgrĂ©â lâinstitution.
Nous devons nous Ă©duquer, nous exhorter Ă la libertĂ©, Ă la responsabilitĂ©, nous nous devons de les incarner, de les vivre, sans revendication, simplement. A lâĂ©chelle individuelle bien sĂ»r, mais Ă©galement Ă lâĂ©chelle politique, collective.Â
Et par exemple, la dĂ©mocratie reprĂ©sentative (câest Ă dire le systĂšme actuel fondĂ© sur lâĂ©lection de reprĂ©sentants, et non le vote des lois et des dĂ©cisions directement par les citoyens) nous maintient dans une impossibilitĂ© Ă la libertĂ©.Â
Les reprĂ©sentants Ă©tant Ă©lus, ils se considĂšrent lĂ©gitimes, et nâestiment avoir de comptes Ă rendre Ă personne, surtout pas Ă ceux qui les ont Ă©lus. Il nây a donc aucun contre pouvoir rĂ©el. Les Ă©lections nâĂ©tant quâun jeu de chaises musicales.
Lâinstruction institutionnelle et le systĂšme dĂ©mocratique tel quâils sont appliquĂ©s aujourdâhui nous maintiennent obligatoirement dans la servilitĂ©. Nous ne pouvons pas ĂȘtre responsables, puisque nous Ă©lisons des reprĂ©sentants pour lâĂȘtre (thĂ©oriquement), donc nous ne pouvons ĂȘtre libres. Nous pouvons considĂ©rer que la dĂ©mocratie reprĂ©sentative est le systĂšme qui garantit le maximum de droits, que câest le meilleur, ou le moins pire, mais nous ne pouvons pas parler de libertĂ©.
Quand nous en serons Ă discuter dâune charte des responsabilitĂ©s et des devoirs humains (au lieu dâune charte des droits de lâHomme), nous pourrons alors seulement, envisager un ordre social qui ne sera pas fondĂ© sur la domination, mais qui permettra le jeu rĂ©el des libertĂ©s.
Par ailleurs, je suis Ă©galement sidĂ©rĂ© que lâenfermement et la mort sociale soit la seule solution envisagĂ©e (et lâĂ©pĂ©e de Damocles brandie) par nos dirigeants et nos reprĂ©sentants, dans la crise actuelle. Pour ĂȘtre exact, je ne suis pas Ă©tonnĂ© du choix de nos gouvernants, ceux-ci tentent de dominer, câest leur rĂŽle. En revanche, ce qui me sidĂšre, câest que nous lâacceptons.
Cela devrait nous poser question.Â
Toutes les mesures prises vont dans le sens dâune restriction drastique des libertĂ©s. Bien sĂ»r, on conserve un maximum de droits, et tout le monde se bat et nĂ©gocie (y compris avec ses principes) pour les conserver, mais câest bien la libertĂ© qui est humiliĂ©e. On oppose les droits entre eux (le droit Ă la santĂ© et le droit au dĂ©placement par exemple), et ce faisant, nous nous condamnons Ă ne jamais aller au delĂ dâune hiĂ©rarchie des droits. Ce quâil faut Ă©tablir bien sĂ»r (dĂ©finir ce qui prĂ©vaut), mais dâune part aujourdâhui, nous citoyens, sommes exclus de tout dĂ©bat sur ce sujet, et dâautre part, il y a des notions qui priment sur les droits (comme la libertĂ©), et nous nâavons mĂȘme pas la possibilitĂ© dâen parler.
La violence (violence policiĂšre bien sĂ»r, mais jâinclus aussi la violence des mesures, des protocoles, des procĂ©dĂ©s rhĂ©toriques etc.) et la perversitĂ© affichĂ©e utilisĂ©es par le pouvoir dĂ©montrent en rĂ©alitĂ© son impuissance. Une autoritĂ© lĂ©gitime, qui requiert lâobĂ©issance libre et choisie, nâa pas besoin de violence pour se faire respecter et agir. Moins un pouvoir est lĂ©gitime, plus il doit user de coercition pour sâimposer.Â
Cette annĂ©e particuliĂšrement, nous assistons Ă une rĂ©gression de plusieurs siĂšcles de notre vision du monde. Nous retrouvons le caractĂšre maudit de la maladie et du malade, qui doit ĂȘtre non pas soignĂ© et soutenu, mais au contraire isolĂ©, Ă©cartĂ© du groupe. Lâacceptation de lâextension de ce dispositif aux potentiels malades, et non mĂȘme plus aux malades dĂ©clarĂ©s, rĂ©vĂšle une profondeur encore plus grande de cette rĂ©gression. Il dĂ©voile les soubassements Ă©thiques extrĂȘmement faibles de notre sociĂ©tĂ© ultra technicisĂ©e, et la rĂ©alitĂ© archaĂŻque de nos mentalitĂ©s.
Jâobserve aussi que souvent, ceux qui se disent les plus « progressistes » et qui prĂŽnent le consentement concernant le rapport aux corps, notamment sexuel, sont les mĂȘmes qui prĂŽnent de passer outre le consentement de ceux qui refusent quâon introduise un produit dans ce mĂȘme corps. La parole aussi est humiliĂ©e. Et ce nâest pas une surprise, libertĂ© et parole cheminent trĂšs souvent ensemble, leur sort est liĂ©, dans les bons comme dans les mauvais jours.
Je voudrais Ă©galement porter lâattention sur la nouvelle sacralisation de la science que nous observons depuis quelques mois (voire quelques annĂ©es, voire mĂȘme quelques dizaines dâannĂ©es, cycliquement). Dans tous les dĂ©bats, que ce soit Ă lâassemblĂ©e nationale, Ă la tĂ©lĂ©vision, ou dans les salons et les bars, la science est invoquĂ©e. Et ses prĂȘtres (experts adoubĂ©s ou auto proclamĂ©s) sont les nouvelles stars, jouent les prophĂštes et les mĂ©diateurs vers la vie Ă©ternelle, prĂȘchant la bonne parole et les bons rites Ă appliquer pour notre salut.Â
Evidemment il en va de la science comme de nâimporte quel contenu sacrĂ© un minimum consĂ©quent, chacun peut lui faire dire ce quâil veut. Nous nous retrouvons donc avec des thĂ©ories toutes aussi scientifiques les unes que les autres, qui se contredisent complĂštement, et qui excluent les mĂ©crĂ©ants, les non-croyants, du salut.Â
Nous assistons Ă ces guerres ineptes de clochers, nous en avons conscience, et pourtant, comme la religion jadis, la science aujourdâhui (et aussi dans un passĂ© relativement proche pourtant) est utilisĂ©e pour Ă©dicter des lois.Â
Nous nous trouvons Ă nouveau dans cette situation oĂč le savoir humain augmentant de façon exponentielle, nous nâavons aucun moyen de lâinterprĂ©ter, de lui donner du sens. Notre illusion de toute-puissance nous dĂ©passe, nous aveugle et nous dĂ©shumanise, progressivement.
Comment pouvons-nous refuser de voir ce danger?Â
La nouveautĂ© aujourdâhui est lâomniprĂ©sence du traitement numĂ©rique des donnĂ©es, et la prĂ©tendue objectivitĂ© quâelle apporte. On ne nĂ©gocie pas avec les chiffres, les ordinateurs, les modĂ©lisations de nos intelligences artificielles, les algorithmes, et avec les conclusions quâils nous livrent. Il y a ici quelque chose dâabsolu, et de nouvellement absolu. AprĂšs Nietzsche, nous pouvons dire que les humains ont recréé quelques dieux. Pourtant, ces mĂȘmes humains ne rĂ©alisent pas que chaque dieu quâils crĂ©ent les exclut un peu plus de lâhumanitĂ©.Â
La politique appartient par essence au relatif, il sâagit de compromis, de collectif, de parole, de confiance, dâĂ©quilibre entre bien commun et bien individuel. Evacuer la parole humaine, introduire dans le jeu politique un absolu, et en faire le prisme principal de la perspective adoptĂ©e pour les prises de dĂ©cisions est trĂšs dangereux. Cela revient à « absolutiser » les rapports de domination. Et Ă chaque fois que cela a Ă©tĂ© tentĂ©, la libertĂ© et la parole, fondements de la vie humaine, ont Ă©tĂ© humiliĂ©es et offensĂ©es.
Les temps que nous vivons, comme chaque crise, sont une occasion dâavancer, dâabattre des illusions et dâassainir les terres dans lesquelles nous ensemençons.Â
Laissez moi vous poser une question pour conclure : est-ce quâun peuple de femmes et dâhommes libres est gouvernable?







