Le pyromane
On érige des murs, puis on les renforce avec du béton et on les construit bien haut. On se dit que ça va prendre quelqu’un de bien spécial pour grimper et passer par-dessus la barrière. Mais des fois, on se fait avoir; quelqu’un arrive et au lieu d’escalader doucement, il démolit ça à grands coups de marteau, du plus haut point, jusqu’à la fondation. Souvent, on prend ça pour un signe, on se dit que si quelqu’un arrive à faire ça, ça doit être le destin. J’aurais dû savoir que je me faisais avoir. Personne ne devrait avoir besoin d’artillerie lourde pour tomber en amour.
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Mais ça ne paraissait pas, au début, tout ça. T’avais l’air plus beau que tu l’es vraiment. J’étais aveuglée par le reflet du soleil dans les vagues. Puis c’est facile de se tromper entre amour et désir, quand on passe nos journées avec les cheveux mêlés, délavés par l’eau et le soleil. C’était la belle époque, tu sais. Mes taches de rousseur ressortaient et s’agençaient avec les grains de sable, j’avais les jambes dorées, parsemées de piqûres de moustiques. Le sourire me venait facilement avec la vue des montagnes, puis dans tes yeux je voyais la verdure des sapins.
Derrière ton doux regard se cachait une noirceur profonde, que jamais je n’aurais pu deviner.
Ça a commencé doucement, avec deux ou trois petites remarques sournoises. Mais je me disais que ce n’était pas grave. Tu avais eu une enfance difficile, tu étais un peu magané, puis ça te rendait maladroit. Ce n’était pas ta faute. C’était à moi d’être patiente, de te donner une chance. Si je prenais le temps de te le montrer, tu finirais surement par apprendre comment m’aimer.
Mais évidemment, ça a dérapé. Beaucoup plus vite que je n’aurais pensé.
On était couchés dans un lit qui n’était pas le nôtre. Tu as violenté un corps qui n’était pas le tien. Tu posais brusquement tes lèvres partout sur mon corps nu, en prenant soin d’éviter mon visage et mon regard. Tes mains couraient sur ma peau. Tu n’arrêtais pas de répéter qu’elle était douce. Pourtant, elle était en feu. Tes doigts n’étaient plus des plumes, ni de la soie. Ils sont devenus des allumettes qui se consumaient au contact de mon ventre et de mes seins. Tu m’as blessé, tu m’as brûlé.
Tu m’as fendu les cuisses et ça ne pourra jamais cicatriser.
À ce moment précis, je n’étais plus ta blonde. Je crois que je n’étais même plus une personne, plus un être humain. J’étais un objet qui servait à assouvir tes désirs de la manière la plus violente possible. Tu t’es glissé en moi sans dire un mot. Tu n’as même pas eu la décence de cogner avant d’entrer. J’étais en train de brûler vif, de m’écrouler au sol.
Je t’ai demandé d’éteindre le feu, mais tu as toujours aimé la braise.
J’ai supplié, puis j’ai hurlé. Tu as finalement accepté d’étouffer les flammes. J’ai pleuré, comme pour m’assurer qu’aucun crépitement ne perdurerait. Mais tu es un pyromane et tu m’as jeté un gallon d’huile dessus. Tu n’avais pas l’air de comprendre pourquoi je pleurais, pourquoi je paniquais. Tu m’as dit que j’exagérais, que j’étais folle et que peut-être que si je n’avais pas déjà été ami avec un violeur, je ne serais pas si paranoïaque. Tu m’as assuré que j’avais aimé ça, puisque selon toi, j’aimais toujours ça.
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Novembre, comme tu nous blesses, parfois.
Novembre n’est jamais beau. Il est toujours gris, toujours froid. Il est sombre. Il me rend triste, année après année. Mais cette année-là, c’était différent. Novembre m’a épuisée. Il m’a changée. Il m’a apporté un désastre. Il m’a donné des nausées, de la fatigue, des douleurs, une poitrine enflée. Il m’a donné un arrêt à la pharmacie, l’angoisse qui monte lorsqu’on doit pisser sur un bâton, et une crise d’anxiété en voyant le résultat.
C’est d’une grande tristesse, et surtout d’une injustice incomparable, que de faire grandir une petite vie à l’intérieur de soi, quand nos désirs sont pourtant si loin de la réalité qui se présente à nous. J’ai passé des journées entières à dormir et des nuits complètes à pleurer.
C’est étrange de se dire que certaines femmes essaient et essaient en vain. Que leur plus grand désir serait de mettre au monde un bel enfant, à qui elles pourraient donner un océan en entier et tout l’amour du monde, mais qu’elles ne pourront jamais réaliser ce rêve. Et pendant ce temps, tout ce à quoi je pensais, c’était de mettre fin à cette vie grandissante.
C’est donc en novembre que je me suis rendue à l’hôpital pour une prise de sang et une échographie, afin de confirmer mon malheur. C’est en novembre que j’ai su que j’avais en moi des jumeaux. Ou des jumelles. Ça, je ne le saurai jamais. Mais j’ai toujours eu le sentiment que ça aurait été des jumeaux.
Ça fait mal de se dire qu’on met fin à une petite vie. Mais de savoir qu’on éteint deux étoiles d’un coup, ça ne fait pas mal. Ça, ça brise. De regarder l’écran et de voir deux petites têtes, en sachant que demain, elles n’existeront plus, ce n’est pas humain.
Je suis sortie de l’hôpital en larmes, en sachant que je devrais y retourner le lendemain, pour mettre fin à ce cauchemar. Je me suis rendue chez moi et suis allée me perdre sous la douche.
Je me couchée au fond de la baignoire et je me suis laissée y fondre. Je me suis vidée. Je me suis bercée. Je m’en suis voulu. Je leur ai voulu. Ces deux petits êtres qui ont pris le contrôle de mon corps sans que je le veuille. Je ne leur ai jamais donné la permission de s’y installer. Maintenant, je devais les chasser. Je me suis frappée, j’ai attaqué mon propre ventre à grands coups de poing fermé. En vain.
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On dit que rien n’arrive pour rien, mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi la vie t’a mis sur mon chemin. Je refuse de croire que tu m’as apporté quoi que ce soit de positif. Ma mère dit parfois que tu m’as apporté une bonne leçon de vie. Je ne suis pas d’accord. Tu m’as donné une leçon que je n’avais pas besoin d’apprendre. Je suis aussi de l’avis que les insultes, les abus de confiance, les viols et les avortements ne sont pas les meilleurs outils d’apprentissage. Mais ça, c’est peut-être juste moi.
Je pense que t’es arrivé dans ma vie pour rien, pour aucune bonne raison. Alors je t’y ai chassé, comme je l’ai fait avec nos enfants. Mais j’ai eu moins de peine lors de ton départ à toi.
Tu n’es plus mon genre de garçon. Je ne vois plus la couleur des arbres dans le reflet de tes yeux. J’ai oublié la sensation de la pression de ton corps sur le mien. Tes mains ne brûlent plus la surface de ma peau. Ton rire, toujours mesquin, ne joue plus en boucle dans ma tête. Je n’associe plus le mouvement des vagues à tes hanches. Tu n’es plus qu’un souvenir lointain, que je me remémore parfois à coups de vieux polaroïds, quand j’ai envie d’avoir mal. Je sais que je ne peux pas effacer le passé, mais j’aurais au moins aimé t’enlever tes armes, pour que tu ne blesses aucune autre femme comme tu m’as blessée moi. Mais il est trop tard, pour ça.























