Le goût du saké (titre original : Sanma no aji) satire doucement mais sûrement de Yasujirō Ozu, 1962 (1h53min)
Dernier opus d’un metteur en scène prolifique qui n’est plus à présenter et qu’on ne présentera pas, le goût du saké pourrait être comparé au désenchanté Il était une fois en Amérique, également dernier film de Leone, metteur en scène moins prolifique qu’on ne présentera pas non plus. Ce désenchantement qui prend aux tripes : on aura beau tout donner, tenter de comprendre le monde qui nous entoure et surtout ceux qui le peuplent, on ne mourra pas moins seul avec notre douleur comme pierre tombale.
Shuhei Hirayama approche de la retraite et son petit monde bien sous contrôle après la mort de sa femme, vacille. Son fils aîné a quitté le domicile familial et un de ses amis lui conseille de laisser sa fille faire de même, sous peine de la rendre triste à jamais.
Constat existentiel radical, les arômes de cette boisson paradoxalement fédératrice nous portent facilement 1h53 durant.
Les copains d’abord
Dans cette peinture d’une société vouée à l’isolement de ses citoyens, Ozu distille des moments de pure camaraderie. Les rires, les pièges qu’on se tend entre amis, les petits arrangements, les services rendus, les tentatives de consoler, tout cela autour d’un verre de ce breuvage japonais par excellence. Tout semble uni et cohérent alors que tout s’effondre tranquillement.
Les sursauts de l’espoir
La réincarnation de la femme aimée jadis, d’abord source de mélancolie, n’apparait que comme un rappel. Alors que l’on se demande si le personnage va sombrer, le héros revient comme malgré lui se saouler au saké dans le troquet qui lui semble si familier car tenu par l’image de son amour perdu. Le bateau tangue mais le saké maintient à flot.
Les indices du délitement
Un autre fantôme revient hanter le personnage principal jusque-là irréprochable : celui du vieil ivrogne, ancien professeur dont l’exemplarité passée s’est noyée dans des litres de la fameuse boisson. La sagesse qu’induit son âge laisse place à la bouffonnerie de son ivrognerie. En quête de repères, le héros du goût du saké ne devra décidément que compter sur lui-même.
Le gouffre générationnel
Quid du côté de la relève ? Des enfants qu’il a gâtés, rien ne subsistera puisque le mariage les lui ôtera. Si l’on veut parler d’amour, force est de constater que celui-ci ne se matérialise pas. On se frôle mais on ne se touche pas. Le poids de la pudeur et de la bienséance paraît indépassable. Toutefois, on (se) regarde.
CĂ´te Ă cĂ´te, face Ă face
Les plans juxtaposés sont fascinants. De la difficulté à communiquer l’essentiel, Ozu fait naître une mise en scène pudique mais ô combien vivante. Chaque personnage, par l’entremise de plans de face ou quasi, montés en champ / contre-champ parvient à combler un vide abyssal.
La simplicité de la solitude
La maison, pleine de ses objets mais vide de ses habitants après le départ pour l’union maritale de la fille puis l’homme devant son comptoir, dont le dos ne lui appartient déjà plus. Solitude et objets ne font ici qu’un.
Incommensurable pesanteur
Un détail peut-être, dans une scène à priori non primordiale. Le fils du héros dépose au sol son sac plein de clubs, symboles de la vanité qui le définit tant. Ce sac paraît peser une tonne. Chez Ozu, on pose un sac comme autant de maux dont on se déleste, temporairement du moins.
Hiroshima, mon amer
Enfin, les fantômes d’Hiroshima et de la défaite japonaise sont régulièrement moqués. Tel un mauvais gag de répétition, entêtant mais indigeste.
Le goût du saké, une palette riche que je ne peux que vous recommander.














