RAPHAĂL POULAIN : DES STADES A LA SCENE
Du sport collectif Ă la recherche individuelle
Vous donnez lâimpression dâavoir fait carriĂšre dans le rugby un peu par hasard, et câest lorsque vous quittez le maillot que vous vous posez pour la premiĂšre fois la question clef : « quâest-ce que je vais faire de ma vie ? ». A ce moment-lĂ , cette transition vous apparaĂźt-elle comme une petite mort ou comme une nouvelle naissance ?
Il est clair que pendant mes six annĂ©es de rugby professionnel, je ne me posais pas de question sur mon devenir ! Il fallait rĂ©pondre sur le terrain  à ce que le rugby attendait de moi, chaque weekend et dans lâinstant.  Je ne me suis posĂ© la fameuse question quâĂ 25 ans, le jour ou jâai dĂ©cidĂ© dâarrĂȘter ma carriĂšre aprĂšs de nombreuses blessures. Je nâĂ©tais pas du tout prĂ©parĂ© Ă gĂ©rer un corps qui nâallait plus servir exclusivement quâĂ ĂȘtre performant, pas du tout prĂ©parĂ© Ă gĂ©rer des Ă©motions canalisĂ©es pendant des annĂ©es afin de rentrer dans le « cadre » du rugby pro. Quâallais-je faire de mon mental que jâavais travaillĂ© pour ĂȘtre Ă 200% chaque jour (oui jâĂ©tais de nature excessive) ? Et, surtout, qui allait croire en moi ? En qui et en quoi allais-je me mettre Ă croire sachant que je nâavais plus de cadre, plus de groupe, plus dâhoraire et plus de vie « sociale » qui faisait mon quotidien ? Oui, on peut parler de petite mort. Mais elle nâest arrivĂ©e que dix ans plus tardâŠ
 Pensez-vous que ce soit le poids de lâĂ©quipe, du collectif, qui vous ait empĂȘchĂ© de commencer alors lâintrospection que vous avez menĂ©e depuis ?
Non,  je ne pense pas. Comme tout ĂȘtre humain, il est trĂšs difficile de se remettre en question. Tant quâon nâa pas pris une bonne grosse claque dans la figure, on continue Ă avancer avec nos comportements (souvent inconscients). Quand jâarrĂȘte dĂ©finitivement ma carriĂšre en 2008, plutĂŽt que de me plonger dans la drogue, lâalcool, le sexe et tous les excĂšs un peu caricaturaux dans lesquels un sportif tombe souvent, je me suis plongĂ© Ă corps perdu dans la philosophie. Câest Richard Escot, journaliste Ă lâEquipe et philosophe de nature, qui mâa dit : « RaphaĂ«l, tu as Ă©tĂ© dans le paraĂźtre pendant 27 ans, il va falloir que tu ailles dĂ©couvrir lâĂȘtre qui est en toi afin de trouver lâĂ©quilibre entre les deuxâŠÂ » Le travail dâintrospection a dĂ©butĂ© en dĂ©cembre 2007 et sâest achevĂ© dix ans plus tard.
 Du théùtre Ă la philosophie en passant par le rugby, tous les rebonds et virages dans votre parcours semblent liĂ©s Ă des rencontresâŠ
ComplĂštement ! Jâai eu la chance, tout au long de ma vie, de rencontrer ce que jâappelle des « Merlins lâenchanteur ». Des gens, hommes et femmes qui mâont fait aimĂ© le rugby, le théùtre, la philosophie. Je pourrais aussi vous citer tous ces auteurs qui mâont permis de me comprendre et mâapprendre diffĂ©remment ! Je ne vous en citerai quâun : Joseph Campbell, qui a Ă©crit un livre fabuleux sur la mythologie et le voyage initiatique : Le HĂ©ros aux milles et un visages, une pĂ©pite qui mâa permis de devenir ce que je suis et surtout de me raconter une belle aventure humaine ! MĂȘme les cons que jâai rencontrĂ©s mâont inspirĂ© dans le sens oĂč je me jurais et je me jure chaque jour de ne pas devenir comme eux. Bon, parfois, je suis aussi un peu connard⊠mais avec de lâentraĂźnement, jâarrive maintenant Ă retourner le miroir rapidement. Â
 Des pelouses aux planches
Connu par le rugby, vous ĂȘtes aujourdâhui coach, confĂ©rencier, acteur⊠et pourtant, lorsque vous dĂ©crivez votre parcours, vous donnez une certaine continuitĂ© Ă ce qui peut apparaĂźtre comme des ruptures. Avez-vous le sentiment que le rugbyman que vous Ă©tiez a nourri/formĂ© dâune quelconque façon le professionnel que vous ĂȘtes aujourdâhui ?
Le rugby a fait de moi un homme bien : grĂące aux rencontres, grĂące au parcours tumultueux, grĂące aux Ă©checs et Ă ma remise en question dâaprĂšs carriĂšre. Bien sĂ»r quâil mâa aidĂ© Ă devenir qui je suis aujourdâhui. Si je ne mâĂ©tais pas blessĂ© en 2001, je serais peut-ĂȘtre en Ă©quipe de France. Si jâavais continuĂ© le rugby en 2005, je ne serais peut ĂȘtre pas papa aujourdâhui et je nâaurais pas vĂ©cu tout ce voyage Ă travers la philo, la rencontre avec ma femme, le théùtre avec Adjani, les rapports privilĂ©giĂ©s avec les gens du rugby et dâailleurs. Mon parcours est ma richesse et quand je dis « je deviens quelquâun de bien », ça reste mon but dans ma vie : ĂȘtre un homme intĂšgre, pas parfait, responsable, qui se marre et qui donne. Jâai jamais su faire une passe au rugby, il est temps de se rattraper ! Et tout ce que jâentreprends aujourdâhui, câest pour aider les gens non pas Ă penser comme moi mais Ă penser par eux-mĂȘmes. Sâaimer, sâaccepter avec ses forces et ses faiblesses, ne pas objectifier lâautre, sâouvrir Ă de meilleurs rapports humains⊠ça passe par lâacceptation de soi, la confiance en soi et lâaveu de faiblesse, se dire quâon nâest pas parfait et tant mieux⊠je vais loin mais je le pense. Je me rends compte que je nâai peut-ĂȘtre pas rĂ©pondu Ă votre question, mais voilĂ ce quâelle mâinspire.
 Vous dites avoir Ă©tĂ© « inconscient » jusquâĂ 28 ans, Ăąge de votre retraite sportive. Estimez-vous que les clubs ont pour mission de prĂ©parer les athlĂštes Ă leur reconversion et, si oui, de quelle maniĂšre ?
Il y a deux Ă©lĂ©ments dans la « reconversion » du sportif de haut niveau. Il y a la reconversion professionnelle et ça, de maniĂšre co-responsable, ça peut se prĂ©parer avec le club, avec les sponsors autour. Et  il y a la conversion psychologique,  la gestion de la fameuse « petite mort » que tout sportif et sportive traverse en fin de carriĂšre : accepter que le corps vieillisse, accepter de devenir soi diffĂ©remment, accepter de ne plus ĂȘtre connu et reconnu, accepter de se remettre en question. La prise en considĂ©ration du sportif dans son intĂ©gritĂ© physique, psychique, psychologique est obligatoire  car les dĂ©pressions sont nombreuses. Donc, oui, lâaccompagnement doit ĂȘtre effectuĂ© en collaboration avec les clubs, la famille proche (homme, femme, enfants) afin de crĂ©er un pont plutĂŽt quâun gouffre. Les responsabilitĂ©s sont partagĂ©es.
 « Jâai Ă©tĂ© victime dâun sport qui se dĂ©couvrait professionnel », dites-vous. La situation a-t-elle grandement changĂ© aujourdâhui ?
La situation Ă©volue. Provale [syndicat national des joueurs de rugby, ndlr] est en train de se « professionnaliser », la ligue se penche sur ces problĂ©matiques et les clubs sont sensibilisĂ©s Ă tout ça. Mais les principaux acteurs sont les rugbymans professionnels et les sportifs en gĂ©nĂ©ral. Ca prend du temps, il faut prĂ©venir, il faut enlever ce tabou qui a toujours Ă©tĂ© prĂ©sent dans le sport : interdiction dâĂȘtre faible ! Aujourdâhui la nouvelle gĂ©nĂ©ration a besoin et envie dâavoir dâautres repĂšres que ceux « patriarcaux » qui sont ancrĂ©s dans notre culture sportive française. Un peu de fĂ©minin dans tout ca ferait beaucoup de bien !
 Avez-vous, du haut de votre expĂ©rience, des conseils Ă donner aux jeunes qui lisent ces lignes ? Aucun conseil mais leurs raconter mon histoire avec plaisir. Alors peut-ĂȘtre que je croiserai la route de certains qui auront lu ces quelques lignes et que je pourrai faire avec eux ce que les anciens ont fait avec moi, ce que les livre mâont offert et ceux que mes parents mâont donnĂ© Ă travers leurs Ă©ducation : lâenvie de transmettre de la bienveillance du respect et un peu dâamour et dâhumour !
 * Quand jâĂ©tais Superman de RaphaĂ«l Poulain, aux Ă©ditions Robert Laffont

















