Oh ! je suis avec vous ! j'ai cette sombre joie.
Ceux qu'on accable, ceux qu'on frappe et qu'on foudroie
M'attirent ; je me sens leur frÚre ; je défends
Terrassés ceux que j'ai combattus triomphants ;
Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m'éclaire,
Oublier leur injure, oublier leur colĂšre,
Et de quels noms de haine ils m'appelaient entre eux.
Je n'ai plus d'ennemis quand ils sont malheureux.
Mais surtout c'est le peuple, attendant son salaire,
Le peuple, qui parfois devient impopulaire,
C'est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants,
Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;
Je défends l'égaré, le faible, et cette foule
Qui, n'ayant jamais eu de point d'appui, s'écroule
Et tombe folle au fond des noirs événements ;
Etant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
à vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D'une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fĂźtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre Ă©pouvante et vous ĂȘtes leur crainte ;
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l'instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n'ont rien dont leur Ăąme obscure se repaisse ;
Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse
Et plus morne lĂ -haut que les branches des bois ;
Pas un phare. A tùtons, en détresse, aux abois,
Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?
En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ;
La misÚre, ùpre roue, étourdit Ixion.
Et c'est pourquoi j'ai pris la résolution
De demander pour tous le pain et la lumiĂšre.
Ce n'est pas le canon du noir vendémiaire,
Ni les boulets de juin, ni les bombes de mai,
Qui font la haine éteinte et l'ulcÚre fermé.
Moi, pour aider le peuple à résoudre un problÚme,
Je me penche vers lui. Commencement : je l'aime.
Le reste vient aprĂšs. Oui, je suis avec vous,
J'ai l'obstination farouche d'ĂȘtre doux,
à vaincus, et je dis : Non, pas de représailles !
Ă mon vieux cour pensif, jamais tu ne tressailles
Mieux que sur l'homme en pleurs, et toujours tu vibras
Pour des mĂšres ayant leurs enfants dans les bras.
Quand je pense qu'on a tué des femmes grosses,
Qu'on a vu le matin des mains sortir des fosses,
à pitié ! quand je pense à ceux qui vont partir !
Ne disons pas : Je fus proscrit, je fus martyr.
Ne parlons pas de nous devant ces deuils terribles ;
De toutes les douleurs ils traversent les cribles ;
Ils sont vannés au vent qui les emporte, et vont
Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond.
OĂč ? qui le sait ? leurs bras vers nous en vain se dressent.
Oh ! ces pontons sur qui j'ai pleuré reparaissent,
Avec leurs entreponts oĂč l'on expire, ayant
Sur soi l'énormité du navire fuyant !
On ne peut se lever debout ; le plancher tremble ;
On mange avec les doigts au baquet tous ensemble,
On boit l'un aprĂšs l'autre au bidon, on a chaud,
On a froid, l'ouragan tourmente le cachot,
L'eau gronde, et l'on ne voit, parmi ces bruits funĂšbres,
Qu'un canon allongeant son cou dans les ténÚbres.
Je retombe en ce deuil qui jadis m'étouffait.
Personne n'est méchant, et que de mal on fait !
Combien d'ĂȘtres humains frissonnent Ă cette heure,
Sur la mer qui sanglote et sous le ciel qui pleure,
Devant l'escarpement hideux de l'inconnu !
Etre jeté là , triste, inquiet, tremblant, nu,
Chiffre quelconque au fond d'une foule livide,
Dans la brume, l'orage et les flots, dans le vide,
PĂȘle-mĂȘle et tout seul, sans espoir, sans secours,
Ayant au cour le fil brisé de ses amours !
Dire : - « OĂč suis-je ? On s'en va. Tout pĂąlit, tout se creuse,
Tout meurt. Qu'est-ce que c'est que cette fuite affreuse ?
La terre disparaĂźt, le monde disparaĂźt.
Toute l'immensitĂ© devient une forĂȘt.
Je suis de la nuée et de la cendre. On passe.
Personne ne va plus penser Ă moi. L'espace !
Le gouffre ! OĂč sont-ils ceux prĂšs de qui je dormais ! » -
Se sentir oublié dans la nuit pour jamais !
Devenir pour soi-mĂȘme une espĂšce de songe !
Oh ! combien d'innocents, sous quelque vil mensonge
Et sous le chùtiment féroce, stupéfaits !
- Quoi ! disent-ils, ce ciel oĂč je me rĂ©chauffais,
Je ne le verrai plus ! on me prend la patrie !
Rendez-moi mon foyer, mon champ, mon industrie,
Ma femme, mes enfants ! rendez-moi la clarté !
Qu'ai-je donc fait pour ĂȘtre ainsi prĂ©cipitĂ©
Dans la tempĂȘte infĂąme et dans l'Ă©cume amĂšre,
Et pour n'avoir plus droit Ă la France ma mĂšre ! -
Quoi ! lorsqu'il s'agirait de sonder, ĂŽ vainqueurs,
L'obscur puits social béant au fond des cours,
D'étudier le mal, de trouver le remÚde,
De chercher quelque part le levier d'ArchimĂšde,
Lorsqu'il faudrait forger la clef des temps nouveaux ;
AprĂšs tant de combats, aprĂšs tant de travaux,
Et tant de fiers essais et tant d'efforts célÚbres,
Quoi ! pour solution, faire dans les ténÚbres,
Nous, guides et docteurs, nous les frÚres aßnés,
Naufrager un chaos d'hommes infortunés !
Décréter qu'on mettra dehors, qui ? le mystÚre !
Que désormais l'énigme a l'ordre de se taire,
Et que le sphinx fera pénitence à genoux !
Quels vieillards sommes-nous ! quels enfants sommes-nous !
Quel rĂȘve, hommes d'Etat ! quel songe, ĂŽ philosophes !
Quoi ! pour que les griefs, pour que les catastrophes,
Les problĂšmes, l'angoisse et les convulsions
S'en aillent, suffit-il que nous les expulsions ?
Rentrer chez soi, crier : - Français, je suis ministre
Et tout est bien ! - tandis qu'Ă l'horizon sinistre,
Sous des nuages lourds, hagards, couleur de sang,
Chargé de spectres, noir, dans les flots décroissant,
Avec l'enfer pour aube et la mort pour pilote,
On ne sait quel radeau de la Méduse flotte !
Quoi ! les destins sont clos, disparus, accomplis,
Avec ce que la vague emporte dans ses plis !
Ouvrir Ă deux battants la porte de l'abĂźme,
Y pousser au hasard l'innocence et le crime,
Tout, le mal et le bien, confusément puni,
Refermer l'océan et dire : c'est fini !
Ătre des hommes froids qui jamais ne s'Ă©moussent,
Qui n'attendrissent point leur justice, et qui poussent
L'impartialité jusqu'à tout chùtier !
Pour le guérir, couper le membre tout entier !
Quoi ! pour expédient prendre la mer profonde !
Au lieu d'ĂȘtre ceux-lĂ par qui l'ordre se fonde,
Jeter au gouffre en tas les faits, les questions,
Les deuils que nous pleurions et que nous attestions,
La vérité, l'erreur, les hommes téméraires,
Les femmes qui suivaient leurs maris ou leurs frĂšres,
L'enfant qui remua follement le pavé,
Et faire signe aux vents, et croire tout sauvé
Parce que sur nos maux, nos pleurs, nos inclémences,
On a fait travailler ces balayeurs immenses !
Eh bien, que voulez-vous que je vous dise, moi !
Vous avez tort. J'entends les cris, je vois l'effroi,
L'horreur, le sang, la mer, les fosses, les mitrailles,
Je blĂąme. Est-ce ma faute enfin ? j'ai des entrailles.
Ăternel Dieu ! c'est donc au mal que nous allons ?
Ah ! pourquoi déchaßner de si durs aquilons
Sur tant d'aveuglements et sur tant d'indigences ?
Je frémis.
Sans compter que toutes ces vengeances,
C'est l'avenir qu'on rend d'avance furieux !
Travailler pour le pire en faisant pour le mieux,
Finir tout de façon qu'un jour tout recommence,
Nous appelons sagesse, hélas ! cette démence.
Flux, reflux. La souffrance et la haine sont sours.
Les opprimés refont plus tard des oppresseurs.
Oh ! dussé-je, coupable aussi moi d'innocence,
Reprendre l'habitude austĂšre de l'absence,
Dût se refermer l'ùpre et morne isolement,
Dussent les cieux, que l'aube a blanchis un moment,
Redevenir sur moi dans l'ombre inexorables,
Que du moins un ami vous reste, Î misérables !
Que du moins il vous reste une voix ! que du moins
Vous nous ayez, la nuit et moi, pour vos témoins ?
Le droit meurt, l'espoir tombe, et la prudence est folle.
Il ne sera pas dit que pas une parole
N'a, devant cette éclipse affreuse, protesté.
Je suis le compagnon de la calamité.
Je veux ĂȘtre, - je prends cette part, la meilleure, -
Celui qui n'a jamais fait le mal, et qui pleure ;
L'homme des accablés et des abandonnés.
Volontairement j'entre en votre enfer, damnés.
Vos chefs vous égaraient, je l'ai dit à l'histoire ;
Certes, je n'aurais pas été de la victoire,
Mais je suis de la chute ; et je viens, grave et seul,
Non vers votre drapeau, mais vers votre linceul.
Je m'ouvre votre tombe.
Et maintenant, huées,
Toi calomnie et toi haine, prostituées,
à sarcasmes payés, mensonges gratuits,
Qu'à Voltaire ont lancés Nonotte et Maupertuis,
Poings montrés qui jadis chassiez Rousseau de Bienne,
Cris plus noirs que les vents de l'ombre libyenne,
Plus vils que le fouet sombre aux laniĂšres de cuir,
Qui forciez le cercueil de MoliĂšre Ă s'enfuir,
Ironie idiote, anathĂšmes farouches,
Ă reste de salive encor blanchĂątre aux bouches
Qui crachÚrent au front du pùle Jésus-Christ,
Pierre éternellement jetée à tout proscrit,
Acharnez-vous ! Soyez les bien venus, outrages.
C'est pour vous obtenir, injures, fureurs, rages,
Que nous, les combattants du peuple, nous souffrons,
La gloire la plus haute étant faite d'affronts.
(Victor Hugo, L'annĂ©e terrible, PoĂ©sie XII)Â