DerniĂšrement, jâai terminĂ© la lecture de Les LoyautĂ©s et jâai eu Ă©normĂ©ment de plaisir Ă dĂ©couvrir lâĂ©criture de Delphine de Vigan. Il y a chez elle quelque chose de trĂšs sensible, de trĂšs humain, une maniĂšre dâĂ©crire les failles, les silences et les blessures avec beaucoup de douceur et de prĂ©cision Ă la fois. Son Ă©criture reste simple et fluide, mais elle parvient malgrĂ© tout Ă faire circuler une grande intensitĂ© Ă©motionnelle. En refermant Les LoyautĂ©s, jâai eu envie de poursuivre lâexploration de son univers, et câest ce qui mâa menĂ©e vers Rien ne s'oppose Ă la nuit.
Ce livre sâouvre sur la mort de Lucile, la mĂšre de la narratrice. Celle-ci la dĂ©couvre morte depuis plusieurs jours, et cette scĂšne devient le point de dĂ©part dâune enquĂȘte intime : comment raconter la vie de cette mĂšre devenue si Ă©nigmatique pour elle? Comment comprendre la souffrance profonde qui semble avoir traversĂ© toute son existence? Et surtout, comment raconter quelquâun quand la vĂ©ritĂ© familiale est faite de souvenirs, de silences et de versions contradictoires?
Le livre est gĂ©nĂ©ralement considĂ©rĂ© comme une autofiction trĂšs fortement autobiographique. La narratrice en "je" est bien Delphine de Vigan elle-mĂȘme : Lucile est rĂ©ellement sa mĂšre, Manon sa sĆur, et la famille Poirier sa vĂ©ritable famille. Mais Delphine de Vigan ne prĂ©tend jamais livrer une vĂ©ritĂ© parfaitement objective. Au contraire, elle montre constamment que la mĂ©moire reconstruit, transforme et hĂ©site. Le livre devient donc autant un rĂ©cit sur Lucile quâun rĂ©cit sur la difficultĂ© mĂȘme de raconter quelquâun aprĂšs sa mort.
DĂšs le dĂ©but, le livre fonctionne sur deux plans en mĂȘme temps. Dâun cĂŽtĂ©, il y a le "je" de la narratrice : une femme qui enquĂȘte, interroge les frĂšres et sĆurs de Lucile, rassemble des lettres, des dessins, des tĂ©moignages, mais doute sans cesse de sa capacitĂ© Ă Ă©crire. De lâautre, il y a lâhistoire reconstruite de lâenfance de Lucile dans la famille Poirier, nourrie par les rĂ©cits et les paroles recueillis par la narratrice. Ce va-et-vient est essentiel. La narratrice ne raconte pas simplement lâhistoire de sa mĂšre : elle montre aussi la difficultĂ©, presque lâimpossibilitĂ©, de la raconter.
Dans le rĂ©cit familial, Lucile apparaĂźt comme la troisiĂšme enfant de Georges et Liane Poirier, au milieu dâune fratrie nombreuse. La famille semble dâabord pleine de vie : beaucoup dâenfants, du mouvement, des vacances, des jeux, des photos, une forme de libertĂ© joyeuse. Lucile, trĂšs belle, silencieuse, parfois absente, devient enfant-modĂšle. Elle pose pour des photos, attire les regards, rend son pĂšre fier.
Mais cette lumiĂšre est trĂšs vite traversĂ©e par un drame : la mort accidentelle dâAntonin, le petit frĂšre de Lucile, tombĂ© dans un puits. Cette disparition devient lâĂ©vĂ©nement fondateur de lâhistoire familiale. Pourtant, le livre montre moins une douleur exprimĂ©e quâune douleur enfouie. Les enfants ne voient pas vraiment les parents pleurer. Le chagrin circule sous terre, dans les silences, les atmosphĂšres, les changements imperceptibles.
Lucile semble particuliĂšrement sensible Ă ce climat. Elle est aimĂ©e, regardĂ©e, admirĂ©e, mais dĂ©jĂ mĂ©lancolique. Son frĂšre BarthĂ©lĂ©my lâappelle "Blue", Ă cause de son air triste. Ce surnom condense quelque chose dâessentiel : Lucile est une enfant belle et lumineuse en apparence, mais dĂ©jĂ habitĂ©e par une tristesse que personne ne sait vraiment nommer.
LâarrivĂ©e de Jean-Marc, un enfant retirĂ© Ă sa mĂšre parce quâil subissait des maltraitances et accueilli ensuite par les Poirier, renforce cette dimension. Il porte une peur visible, physique. Lucile, dâabord Ă©trangĂšre Ă lui, semble reconnaĂźtre en lui quelque chose quâelle ressent dĂ©jĂ depuis la mort dâAntonin : une inquiĂ©tude profonde, comme si le monde pouvait soudainement basculer Ă nouveau. Cela montre que, dans ce dĂ©but de livre, la peur devient presque un lien secret entre certains ĂȘtres.
Georges et Liane apparaissent eux aussi de façon ambivalente. Georges est brillant, excessif, amoureux de la langue, fier de Lucile, mais habitĂ© par une colĂšre et des dĂ©sirs immenses. Liane est une mĂšre conteuse, vivante, mais fragilisĂ©e par la mort dâAntonin. La naissance de Violette la maintient debout, comme si lâarrivĂ©e de ce nouvel enfant apportait un peu de vie au milieu du chagrin sans vraiment le faire disparaĂźtre.
Ainsi, ces premiĂšres pages font dĂ©jĂ apparaĂźtre les grands thĂšmes du livre : la mort de Lucile, lâenquĂȘte de sa fille, la mĂ©moire familiale, le silence, la peur, la beautĂ©, le deuil, et la difficultĂ© de trouver une origine Ă la souffrance.
Le plus fort, câest que le livre ne prĂ©tend jamais expliquer Lucile une fois pour toutes. Il avance par fragments, par tĂ©moignages, par scĂšnes reconstruites.
Au fond, ces premiĂšres pages posent dĂ©jĂ la grande question du livre : comment une femme comme Lucile, nĂ©e dans une famille si vivante, a-t-elle pu porter une douleur aussi profonde? Mais Delphine de Vigan refuse la rĂ©ponse simple. Elle cherche, elle doute, elle Ă©crit - et câest prĂ©cisĂ©ment ce mouvement entre rĂ©cit et enquĂȘte qui donne au livre sa force.
Cette maniĂšre de construire un rĂ©cit Ă partir de fragments, de tĂ©moignages et de mĂ©moires parfois contradictoires rappelle aussi certains aspects du Fugitif. Comme dans lâARG, la vĂ©ritĂ© nâapparaĂźt jamais comme un bloc stable : elle se recompose Ă travers des voix multiples, des rĂ©cits partiels, des silences et des affects qui circulent entre les personnes. Dans les deux cas, il ne sâagit pas seulement de raconter une histoire, mais de tenter dâapprocher quelquâun Ă travers les traces quâil laisse derriĂšre lui - en sachant quâune part lui Ă©chappera toujours.