Dans la première partie, Delphine de Vigan cherchait surtout à comprendre d’où pouvait venir la souffrance de Lucile en remontant l’histoire de la famille Poirier à travers les souvenirs, les témoignages et les archives qu’elle avait recueillis. Elle apparaissait alors principalement comme une enquêtrice tentant de reconstituer le passé. Au début de la deuxième partie, lorsque sa propre enfance entre dans le récit, le "je" prend davantage de place. Delphine ne raconte plus seulement l’histoire de sa mère : elle raconte aussi ce qu’elle a vécu auprès d’elle. La souffrance de Lucile n’est plus seulement un objet d’enquête; elle devient une réalité observée et ressentie par la narratrice elle-même.
Pendant son adolescence, Lucile s’éloigne de plus en plus de son rôle d’enfant-modèle. Elle sèche les cours, s’émancipe de l’autorité familiale et paraît de plus en plus difficile à atteindre pour ses parents. Pourtant, plus Delphine avance dans son enquête et rassemble les différents récits familiaux, plus elle mesure combien il lui est difficile de saisir réellement sa mère. Elle a même le sentiment paradoxal de s’éloigner de Lucile au moment où elle tente de s’en rapprocher.
À mesure que les années passent, l’image lumineuse de la famille Poirier se fissure davantage. Plusieurs décès et suicides viennent rappeler que la souffrance circule depuis longtemps dans cette famille, parfois de manière silencieuse. Peu à peu, Delphine comprend que derrière les souvenirs heureux, les grandes tablées, les vacances et l’énergie débordante des Poirier se cachent aussi des blessures profondes dont on parle rarement directement.
Lucile apparaît alors comme une femme de plus en plus seule, traversée par des déceptions amoureuses, des deuils successifs et un mal-être qui devient visible pour ses filles. Delphine et Manon ont peu à peu le sentiment d’assister à un naufrage. Elles voient leur mère s’isoler, perdre confiance, se replier sur elle-même. La peur devient une présence constante dans leur vie quotidienne. Elles redoutent qu’un nouvel événement tragique survienne et vivent dans l’inquiétude permanente de voir Lucile sombrer davantage.
Dans cette période, le piano occupe une place particulière. Alors que Lucile peine de plus en plus à accomplir les gestes ordinaires de la vie quotidienne, la musique demeure l’un des rares espaces où elle semble encore pouvoir se rassembler. Face à l’instrument, elle retrouve momentanément une forme de stabilité que le reste de son existence ne lui offre plus.
Un tournant majeur survient lorsqu’elle adresse à sa famille une lettre dans laquelle elle accuse son père Georges de l’avoir violée lorsqu’elle était adolescente. Cette révélation bouleverse profondément les équilibres familiaux. D’autres témoignages évoquent également des comportements sexuels envahissants ou déplacés de Georges envers certaines femmes de son entourage. Cependant, fidèle à sa démarche, Delphine de Vigan ne transforme jamais ces éléments en certitudes absolues. Au contraire, elle montre combien les souvenirs, les silences et les récits contradictoires rendent difficile l’établissement d’une vérité définitive. La question de l’inceste occupe dès lors une place centrale dans son enquête, car elle pourrait éclairer une partie de la souffrance qui a accompagné Lucile tout au long de sa vie.
Parallèlement, l’état psychique de Lucile se dégrade de façon de plus en plus visible. Delphine comprend peu à peu que sa mère souffre d’un trouble bipolaire. Lucile dort de moins en moins, fume beaucoup, s'enfonce dans des pensées de plus en plus confuses et développe des idées délirantes. Elle se croit télépathe, affirme que ses filles possèdent elles aussi des pouvoirs et interprète certains événements de manière incohérente. Delphine et Manon assistent impuissantes à cette transformation de leur mère.
La situation atteint finalement un point de rupture. Un jour, les deux filles découvrent Lucile nue au milieu du salon, le regard perdu et le corps tremblant. Dans son délire, elle devient agressive envers Manon et tente de lui planter des aiguilles d’acupuncture dans les yeux. La police intervient. Manon est examinée par un médecin et, peu après, les deux sœurs quittent leur mère pour aller vivre auprès de leur père. Pour Delphine et Manon, la maladie cesse alors d’être une abstraction : elle bouleverse définitivement leur vie familiale et conduit à la séparation d’avec leur mère. Le récit s’achève alors sur cette phrase qui annonce déjà une nouvelle épreuve : "Dans la belle maison de Gabriel, au bout d’un petit chemin de terre, nous allions découvrir une autre forme de violence sur laquelle, pendant des années, nous serions incapables de mettre des mots."
A suivre..
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