- l’espace de réflexion personnelle d’un citoyen assez lambda mais néanmoins situé sociopolitiquement : homme, blanc, cisgenre, gay, jeune, en couple, valide, athée, de gauche, de classe moyenne inférieure.
- un espace d’écriture libre, irrégulier, non hiérarchisé, sans contrainte formelle ni thématique
- un moyen pour son auteur d’exercer sa pensée et sa capacité d’analyse
CE QU’IL N’EST PAS :
- l’étalage de convictions définitives, jamais remises en question
- un espace où la sensibilité et les émotions sont inhibées
3 romans jeunesse qui parlent des relations entre enfants et animaux
Lectures thématiques de septembre 2023
J'essaie de lire davantage de littérature jeunesse. Pour l'ex étudiant en lettres que je suis, habitué pendant des années à ne lire (et, pourrais-je quasiment dire, à n'aimer) que la littérature générale pour adultes, ce n'est pas chose aisée. Certes, je lisais de la fiction pour enfants et ado lorsque j'étais dans ces tranches d'âge, mais aujourd'hui je suis un peu perdu, pour ne pas dire carrément plus à jour. Alors, pour me motiver, j'essaie de me constituer des petits corpus thématiques. Ce mois-ci, j'ai sélectionné trois romans jeunesse qui traitent du rapport entre les enfants et les animaux :
Jonas dans le ventre de la nuit, Alexandre Chardin, 2016
Jonas dans le ventre de la nuit, Alexandre Chardin, éditions Thierry Magnier, 2016
Quelque part en France, dans une région montagneuse, au crépuscule. Un vieil âne, Sorgo, se débat avec un homme. L'éleveur, qui ne peut plus assumer les frais médicamenteux de l'animal, tire à contrecœur sur sa bride pour le faire grimper dans un camion, direction l'abattoir. De l'autre côté de la rue, à travers sa fenêtre, Jonas, un jeune collégien, assiste à ce douloureux spectacle. Sans trop réfléchir, révolté par les braiments déchirants de l'équidé, il sort en courant vers le camion et profite d'un moment d'inattention du fermier pour s'enfuir avec l'âne. Commence dès lors un périple d'une nuit, une lente cavale dans la montagne et sa forêt. Au début de sa fuite, Jonas et Sorgo (désormais silencieux) croisent le chemin d'Aloïse, un camarade de classe de Jonas, qui lui propose de les accompagner. Cahin-caha, les trois compagnons de route s'enfoncent dans l'obscurité du bois qui borde la ville.
Dans ce roman, il ne se passe en apparence pas grand chose, si ce n'est une longue et laborieuse marche, pas après pas, et les discussions entre Jonas et Aloïse, pour décider quel chemin prendre ou tout simplement tuer le temps.
- Tu crois qu'ils nous retrouverons ? demande Jonas après un virage à angle droit.
- Ça dépend.
Un peu plus loin, Aloïse ajoute, essoufflé :
- Ça dépend de l'endroit où on va, et s'ils retrouvent nos traces.
Une fois encore, la question est sur les lèvres de Jonas. Où vont-ils ? Mais il veut continuer à marcher dans la nuit sans se demander : ni "où ?", ni "quand ?". Plus de temps, plus de lieu. Marcher et n'avoir plus que les quelques mètres du halo de la lampe d'Aloïse comme futur. (p. 33)
Une intrigue ténue, donc, mais marquée, pourtant, par de nombreuses métamorphoses : celle de la nuit, qui s'épaissit puis s'ajoure ; celle de la nature, que les humains disputent aux animaux sauvages ; et celle, enfin, des deux garçons eux-mêmes, qui ressortiront changés de cette traversée initiatique. Pourquoi Jonas s'est-il précipité sans réfléchir dans cette traversée au décor de neige et de cendre ? Cette fugue a-t-elle seulement à voir avec Sorgo, ou bien aussi avec son histoire d'enfant placé, lui dont la mère a par le passé "craqué" et incendié leur maison ? Et Aloïse, pourquoi l'a-t-il accompagné dans sa fuite, lui si mélancolique et en apparence si peu taillé pour la randonnée, avec "ses kilos en trop" ? Sait-il au moins où ils vont ?
Au fil des pages, nous découvrons peu à peu la vérité intime des personnages, en suivant leurs traces avant que la neige ne les efface. Mais c'est surtout à la fin du roman, avec l'aube, que la lumière éclaire les raisons de cette aventure, concluant ainsi joliment la longue partie médiane de l'intrigue, devenue au bout d'un moment un peu lassante à force de cultiver un sentiment de mystère et de contemplation.
Tout au long du récit, Alexandre Chardin apporte un soin particulier à la description de la nature :
De minute en minute, la nuit se coule dans les ombres des arbres. La lumière sourd de la mousse couvrant les troncs. Les branches grises et nues découpent tous les bleus du ciel. Le blanc pur de la neige fraîche sur le sol blesse les yeux épuisés de Jonas habitués à fouiller l'obscurité. (p. 130)
Ces descriptions, courtes mais poétiques, traduisent la beauté de l'environnement des personnages sans toutefois masquer sa dangerosité, sa rudesse. Le choix de la forêt et de la montagne n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'univers primitif du conte, où les loups rôdent et où le froid mord la peau des enfants perdus. Une manière de dire, peut-être, que cette traversée dans le ventre de la nuit est aussi la genèse d'une vie nouvelle, pleine de réconciliations.
Le Tigre de Baiming, Pascal Vatinel, éditions Actes Sud Junior, 2012
Contrairement au livre précédent, Le Tigre de Baiming est un roman assez classique, qui s'inscrit pleinement dans le genre du roman écologiste à thèse. Dans le Sud de la Chine, deux enfants, Baiming et Chu, découvrent dans la jungle une femelle tigre et ses deux petits, alors même que l'on pensait l'espèce disparue de la région. Cette découverte ne tarde pas à être ébruitée et à attirer la convoitise des braconniers, à la tête desquels l'impitoyable Monsieur Lin. S'en suit alors un violent bras de fer entre chasseurs et protecteurs des tigres, et une course contre la montre pour retrouver Baiming, qui s'est enfui au cœur de la jungle.
On peut d'abord regretter dans ce roman une narration omnisciente très peu surprenante, qui déroule son message avec limpidité et sans éclat stylistique, en restant toujours à la surface des personnages. Personnellement, cela me frustre et me donne une fois de plus l'impression que parce que le public visé est un public jeunesse (en l'occurrence plutôt les jeunes adolescent.e.s), on peut ne pas trop faire d'effort sur le style et la construction des personnages. Assurément, Pascal Vatinel n'a pas de temps à perdre avec cela, il faut que les actions s'enchaînent, à un rythme trépidant et captivant, et il est vrai que sur ce point c'est réussi, on a affaire à un véritable récit d'aventures tropical. S'il y a audace de la part de l'auteur, tout de même, c'est peut-être dans la violence crue et les défaites accablantes que subissent certains personnages, qui confèrent au moins un peu de vraisemblance à cette narration très programmatique, en l'arrachant à un idéalisme trop gentillet. On ne peut aussi que remarquer l'astuce du changement de protagoniste en cours de récit (d'abord Baiming jusqu'à la découverte du tigre, puis le Docteur Song pendant les recherches dans la jungle), qui permet dans un premier temps de découvrir les fauves à hauteur d'enfant et de s'attacher à ce dernier, puis d'incarner, à travers le personnage de la vétérinaire obstinée, une double peur de la mort (celle de Baiming et celle des tigres) et une farouche conviction écologiste.
Écologiste, dis-je en effet, car s'il est bel et bien question du sort que l'homme réserve à la faune sauvage, ce n'est pas tant la question de la souffrance animale qui importe l'auteur mais plutôt la question de la disparition des espèces. J'en veux pour preuve la rédaction par l'auteur d'un postambule au récit, intitulé "À propos de l'extinction des tigres", où il explique de manière pédagogique son engagement. En ce sens je ne qualifierais pas du tout ce roman d'animaliste, ni même de sensible à la subjectivité des animaux (elle est tout à fait absente du roman, anthropocentré de bout en bout). Une manière un peu datée de penser l'écologie, hélas.
Bref, un roman sympa mais sans plus, qui ne restera certainement pas très longtemps dans ma mémoire.
Un roman très mignon sur un petit chiot fugitif qui découvre le monde - sa sensorialité, ses bonheurs et ses cruautés. D'abord recueilli par un jeune fermier qui le baptise Vif-Argent, ce dernier fait l'apprentissage de la vie en communauté, avant d'être capturé par un dompteur et enfermé dans un cirque, où il doit lutter pour sa survie.
Je n'attendais pas grand chose de ce roman, mais cela a été finalement une bonne surprise : l'histoire est entièrement racontée, non pas du point de vue du chien (la narration est omnisciente, à la troisième personne), mais à sa hauteur, grâce à une utilisation fréquente du discours indirect libre. L'écriture n'est pas particulièrement éclatante mais l'on apprécie la tendresse et la malice qui s'en dégage. À vrai dire, on perçoit très bien la vocation éducative de ce roman d'apprentissage animalier : à travers les bêtises, les interrogations et les surprises de Vif-Argent, ce sont celles des petits d'hommes qui sont évoquées. Si la quantité de texte nécessite une certaine maîtrise de la lecture, le découpage en chapitres de durée raisonnable et égale peut parfaitement se prêter à une lecture du soir par un adulte. De quoi partager un joli moment avec son enfant et engager une discussion sur ce que signifie grandir.
Après nous avoir rassasiés en 2020 avec le très grand Histoires de la nuit, Laurent Mauvignier est revenu cette année avec deux pièces de théâtre : une adaptation de L'Orage d'Alexandre Ostrovski, tout d'abord, mise en scène par Denis Podalydès ; puis Proches, que Mauvignier a également mise en scène et qui se joue en ce moment au théâtre de la Colline. Cette dernière pièce est l'aboutissement d'un travail commencé il y a plusieurs années, en 2018, avec un premier court-métrage, nommé lui-aussi Proches, que Laurent Mauvignier avait lui-même écrit et réalisé (et que je n'ai pas eu la chance de voir). Chemin faisant, le texte s'est décalé et déployé vers le théâtre, au rythme de plusieurs laboratoires avec des comédiens et de nombreuses réécritures, si bien qu'il a paru évident à Laurent Mauvignier de mettre en scène sa propre pièce, pour la première fois.
Ceux qui connaissent bien l’œuvre de Laurent Mauvignier savent à quel point elle est prise dans une gigantesque tension entre le roman et le théâtre. Sans paraphraser Mauvignier (pour avoir quelques détails sur le fond de sa pensée, lire ici) mais en partageant plutôt mon expérience de lecteur, je dirais que le dispositif théâtral lui permet de mettre à l'épreuve, pour chacun de ses personnages, le fantasme d'une vérité intime qui parviendrait, par-delà les bégaiements de la parole et les frictions de la communication, à se dire de manière prosaïque et directe. Et ce qui est toujours passionnant avec l'écriture de Laurent Mauvignier, c'est que de cette problématique a priori psychologique et relationnelle, il en fait une question éminemment littéraire.
D'un point de vue thématique on est ici en terrain archi connu, en présence des grandes obsessions de l'écrivain, que l'on retrouve livre après livre : l'incompréhension, les non-dits, le secret, la famille, l'absence, la recherche d'une vérité par une parole en lutte avec les silences, etc. Comédie sociale, drame familial... oui, ces expressions sont sans doute justes pour définir le genre de la pièce, dont le titre fait d'ailleurs écho, par antithèse, au titre de son premier roman, Loin d'eux. Dans Loin d'eux, dont la proximité avec le théâtre était déjà grande, une famille entière s'interrogeait sur les raisons pour lesquelles le jeune Luc s'était peu à peu éloigné des siens au point d'aller jusqu'à se suicider. Proches, à l'inverse, met en scène une famille en attente d'un retour, celui de Yoann, incarcéré il y a quatre ans et dont la peine vient de s'achever. Pour sa libération (et donc son retour dans la famille), ce dernier a demandé à voir "ses proches" : ses parents, ses sœurs et ses beaux-frères, bien sûr, mais aussi Clément, son ancien amant, dont l'arrivée lors des préparatifs du repas n'est pas au goût de tout le monde. Pendant cette attente qui dure toute la pièce (viendra-t-il ? ou pas ?), chacun des personnages tente alors de dire sa vérité intime, à travers une parole saccadée qui a besoin de tout l'espace scénique pour exprimer sa détresse, sa conflictualité, et son amour aussi, peut-être. Dans cet apparent chaos interactionnel, chacun se met à fantasmer la présence de Yoann, et l'on découvre peu à peu quel secret pèse sur toute la famille.
Il y a dans cette pièce, bien sûr, une grande parenté avec le théâtre de Lagarce, dans cette manière de montrer, par les échecs de la parole, l'incommunicabilité entre les êtres. En plus d'un travail méticuleux sur le phrasé et sur le rythme des phrases, qui donne l'impression d'une langue qui bute contre elle-même, Laurent Mauvignier fait un usage original de certains signes typographiques (les crochets, les parenthèses, les barres obliques, les tirets, les points de suspension) pour marquer l'avènement, sur scène, des imperfections de la conversation. Loin d'échanges linéaires et respectueux de l'alternance des discours (un locuteur après l'autre), la scène devient le lieu où les discours se chevauchent et font des embardées, un espace où les relations interpersonnelles oscillent entre surdité et écoute, entre rejet de l'autre et élan vers lui. Un dispositif déjà esquissé dans Tout mon amour (2012), mais ici poussé à un haut niveau de sophistication.
Or, moi qui pourtant n'ai jamais été pleinement convaincu par les précédentes pièces de Laurent Mauvignier, trouvant qu'elles étaient toujours un peu inabouties, là je dois dire que ça fonctionne drôlement bien, pour ne pas dire très bien. C'est tout bête à dire, mais je trouve que son écriture théâtrale s'améliore avec le temps. Certes, rien dans cette pièce ne révolutionne le genre, et l'on peut même regretter une intrigue déjà vue, dans une certaine mesure. Mais le texte est composé, une fois encore, avec une telle sensibilité et une telle intelligence de la langue que j'en ressors à nouveau bluffé, encore étourdi par la force de tous les mots qui, dans leur agencement virtuose, ont résonné en moi.
MALOU. - C'est Yoann. Il voulait ses proches. Il voulait tous ses proches.
CATHY. - Tu veux dire que nous on n'est pas assez proches de lui, c'est ça ? On n'est que les parents, c'est ça que tu dis ? / Les parents, c'est rien, c'est ça ? Qu'est-ce que tu racontes ? On n'est pas sûrs de comprendre - proches - la famille - la famille proche et les proches sans la famille mais c'est quoi ce charabia, qu'est-ce que tu veux qu'on entende, nous, on comprend rien. (À Didier.) Tu comprends quelque chose ? Tu comprends quoi, toi ? Tu comprends ?
MALOU. - Mais non, c'est pas ça ! Évidemment que c'est pas ça -, il y a pas plus proche que la famille - est-ce que j'ai dit ça ? -, c'est pas du tout ce que j'ai dit, vous avez entendu ça ? C'est ça que vous avez entendu ? C'est ça ? - mais j'ai jamais dit - personne a jamais dit ça.
En définitive, je meurs d'envie d'aller voir la représentation de la pièce. Celle-ci n'a lieu pour le moment qu'à Paris, au théâtre de la Colline, mais je ne désespère pas qu'elle tourne juste après partout en France. Dans ce cas, je ferai ici une petite mise à jour pour vous donner mes impressions de spectateur.
"Moi je ne puis, chétif trouvère de Paris, / T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines" ("Il Bacio")
Chronique de Poèmes saturniens (1866), Fêtes galantes (1869) et Romances sans paroles (1874) de Paul Verlaine
Ce texte ne sera pas une critique globale de ces trois recueils de Verlaine, mais plutôt une sélection de quelques poèmes qui m'ont marqué, qui ont capté mon attention. En effet, je ne suis ni suffisamment expert pour pouvoir caractériser avec précision la poétique de ce dernier, ni suffisamment motivé pour me lancer dans de vastes recherches. La poésie et moi, c'est à petite dose.
D'autant qu'il faut le dire d'emblée : ces poèmes de jeunesse, apparemment influencés par le courant parnassien (sans s'en revendiquer totalement néanmoins), ne se donnent pas à lire facilement. Nombreuses sont les références pointues qui auraient mérité des notes fournies (hélas absentes de mon édition), et nombreuses encore sont les images poétiques nébuleuses que l'on est bien en peine, sans de solides connaissances, de réinscrire dans la biographie de Verlaine ou dans la poétique de son œuvre. La plupart des poèmes sont assez (pour ne pas dire très) hermétiques et trop datés pour que le lecteur/la lectrice d'aujourd'hui ait grand chose à quoi se raccrocher. On ne s'étonnera pas, de ce fait, que les poèmes les plus connus soient également les plus simples, les plus transparents : "Mon rêve familier", "Chanson d'automne", "Il pleure dans mon cœur".
Un trait qui m'a semblé saillant dans ces recueils - et je me limiterai à cela -, c'est leur rapport à la musique. "De la musique avant toute chose", trouvera-t-on en guise d'art poétique dans Jadis et Naguère (1884) quelques années plus tard... Certes, mais je pensais que ce principe se traduisait surtout par la recherche de rythmes et de sonorités sophistiqués, voire par une thématisation de la musique dans les poèmes. Or il se manifeste également par l'utilisation de formes empruntées à la chanson, pour ne pas dire à la chanson enfantine, avec des vers souvent courts, la présence de refrains et de rimes faciles, voire naïfs. On ne s'y trompe d'ailleurs pas rien qu'en lisant les titres de certains poèmes ou sections : "Chanson d'automne", "La Chanson des ingénues", "Sérénade", "Mandoline", "En sourdine", "Dansons la gigue !", "La piano que baise une main frêle" "Ariettes oubliées" (= 1ère section de Romances sans paroles). Cela m'a vraiment surpris car, je dois le dire avec un peu de honte, j'avais de Verlaine l'image d'un vieux barbu torturé et non d'un candide sentimental. Pourtant, l'on a ici bien affaire à des poèmes écrits dans la vingtaine par un jeune homme encore pétri de romantisme et en quête d'idéal : il m'a fallu intégrer cette donnée au cours de ma lecture.
En tout cas, ces poèmes que je qualifierais de "naïfs", privilégiant la forme courte (pratiquement celle de la comptine), les rimes attendues et les images un brin clichées (souvent liées à la nature...), sont loin d'être ceux que j'ai préférés. C'est un petit peu malheureux à dire à propos de ce poète qui "préfère l'Impair" ("Art poétique", Jadis et Naguère, 1884), mais j'ai préféré ses poèmes en alexandrins, bien plus riches à mon goût. Voici donc, pour finir, un petit florilège de quelques poèmes qui m'ont touché (avec quand même deux poèmes au mètre plus court).
Chronique de La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, Joël Dicker, 2012
Il m'aura fallu une vingtaine de jours pour venir à bout de ce pavé de 850 pages, best-seller du début des années 2010, trimballé de la montagne haut-savoyarde au littoral marseillais tout au long du mois de juillet. Son auteur : Joël Dicker, alors 27 ans au moment de la publication, jeune coqueluche de la littérature suisse romande au sourire Colgate et au regard charmeur - un écrivain à l'époque prisé des plateaux télé, passablement agaçant à mon goût, je dois dire, qui fantasmait ses polars aux États-Unis et qui semblait éprouver une certaine jouissance à conférer à ses récits une dimension métatextuelle (pour se donner un air intelligent, peut-être). Vous l'avez compris, j'avais un apriori très sévère sur ce roman depuis sa sortie, l'impression d'une énième esbroufe littéraire qui n'allait pas résister à l'épreuve du temps. Sauf que, pour ce livre, Joël Dicker, bah, il a gagné des prix. Puis il a continué à écrire des livres. Et son succès n'a pas faibli. Et si finalement La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert était un bon roman policier, avec une bonne intrigue et surtout, élément sur lequel je ne transige que peu, une bonne écriture ? Il me fallait vérifier cela par moi-même, et en faire, en bonne grosse brique qu'il était, une lecture estivale.
La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert, c'est donc un roman policier qui met en scène des écrivains et qui parle de l'acte d'écrire. Je ne résumerais pas mieux les débuts de l'intrigue que ne le fait l'éditeur sur la quatrième couverture du livre, donc je la reproduis ici :
À New York, au printemps 2008, Harry Quebert, l'un des écrivains les plus respectés du pays, se retrouve accusé d'avoir assassiné, en 1975, Nola Kellergan, une jeune fille de 15 ans, avec qui il aurait eu une liaison. Convaincu de l'innocence de son ami Harry, Marcus Goldman, jeune écrivain à succès, abandonne tout pour se rendre dans le New Hampshire et mener son enquête.
Le personnage de Marcus, narrateur de l'histoire, c'est un peu l'alter ego fantasmé de Joël Dicker : un écrivain en panne d'inspiration qui va trouver dans cette affaire criminelle le sujet rêvé de son prochain livre (je renvoie d'ailleurs aux pages 504-505 de l'édition poche pour constater que Dicker se décrit en creux dans le portrait de son protagoniste). De ce fait, ce dernier se retrouve à mener l'enquête en parallèle de la police, parfois en collaboration avec elle, interrogeant un par un les divers habitants de la ville d'Aurora où a eu lieu le drame, ainsi que son mentor Harry Quebert, afin de tirer au clair ce qui a bien pu se passer trente-trois ans plus tôt. Rencontre après rencontre, la narration procède donc par analepses qui éclairent progressivement l'affaire et mettent en danger le personnage principal, enquêteur novice et un peu fouineur dont la présence ne va pas plaire à tout le monde. Premier bon point : il faut admettre que cette structure éclatée est suffisamment bien pensée pour rester lisible de bout en bout du roman.
En terme de pure construction, je trouve également que l'intrigue de La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert est une solide intrigue policière. Sans en révolutionner le genre, Joël Dicker nous mène habilement de suspect en suspect, de faux-semblant en faux-semblant, de manière assez tranquille tout d'abord, avant de s'accélérer dans une troisième partie énergique où s'enchaînent les rebondissements et où tout prend sens. En outre, la mise en abyme de l'écriture qui traverse tout le roman trouve une conclusion et une justification, disons... satisfaisantes, en lien avec l'affaire criminelle.
En revanche, ce à quoi je m'attendais et qui n'a pas loupé, c'est qu'on a le droit dans ce roman à tous les clichés du polar américain : l'écrivain new-yorkais face au syndrome de la page blanche, la petite bourgade en apparence tranquille (mais en apparence seulement), la jeune adolescente candide qui cache un secret plus trouble, etc. Ça passe, mais uniquement si l'on prend tout cela comme un jeu malicieux avec les codes du genre. Dans la même veine, les leçons de Harry Quebert à Marcus Goldman, qui constituent les amorces des chapitres et qui sont autant de pseudo-vérités éculées sur l'écriture, censées mettre en évidence à la fois les affres de la condition d'écrivain et les artifices de la fiction, dont on ne sait jamais vraiment si elles sont à prendre au premier degré (dans ce cas elles sont affligeantes) ou avec ironie (dans ce cas, elles peuvent prêter à sourire). Personnellement, je pencherais plutôt vers la première hypothèse.
Si l'on peut se consoler de ces facilités en se disant que ce ne sont des stéréotypes inoffensifs, il n'en est rien d'un autre qui, pour le coup, est vraiment problématique, à savoir la manière dont est traitée la relation entre Harry Quebert, écrivain charismatique et admiré, et la jeune Nola, adolescente de 15 ans plus que fragile d'un point de vue affectif, qui se met littéralement à idolâtrer le jeune trentenaire. Dans le roman, leur relation est idéalisée et présentée comme une sincère histoire d'amour, et non questionnée comme une relation asymétrique de nature pédophile (ce terme est, il me semble, celui qui convient car la relation n'est décrite que dans sa dimension platonique). Il y a bien des personnages qui s'opposent à cette relation, mais toujours par l'insulte, ce qui les décrédibilise. À la fin, cette vision romantique n'est pas écornée et est même réaffirmée par le narrateur, alors qu'on aurait été en droit d'attendre de Dicker un traitement plus informé et plus nuancé de cette thématique, en posant, à travers au moins l'un des personnages par exemple, un regard critique sur les rapports de pouvoir entre les deux "amants", et non en convoquant un cliché qui flirte avec l'apologie. Quitte à se saisir de cette problématique, autant le faire bien...
Enfin, le style... Je serai tout d'abord magnanime en admettant que La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert est un roman qui se lit bien. On tourne, pour sûr, facilement et rapidement les pages, car il n'est pas mal écrit. Seulement, l'écriture de Dicker reste toujours parfaitement banale et sans originalité, explicitant tout dans une grande transparence, ce qui la rend assez fade et largement quelconque. C'est assez ballot de devoir se contenter de cela dans un roman qui met en scène des personnages d'écrivains présentés comme géniaux, à commencer par Marcus Goldman, dont on comprend très vite qu'il est, dans la fiction, l'auteur du livre que nous sommes en train de lire.
En définitive, je résumerais mon sentiment vis-à-vis de ce livre en disant que je m'attendais à pire, mais que j'espérais mieux. Avec ce roman, Joël Dicker s'inscrit sans conteste dans cette tendance francophone du "roman atlantiste" identifiée et dénoncée par Johan Faerber dans son essai Après la littérature (2019) : on est là face à un romancier qui essaie de singer le roman américain, mais qui ne parvient en réalité qu'à le parodier, dans une version française très fabriquée, construite à partir de lieux communs et de fantasmes. On ne peut donc pas du tout dire que La Vérité sur l'Affaire Harry Quebert brille par l'éclat et la subtilité de son écriture ; tout au plus peut-on dire que c'est une ingénieuse fabrication, au sens où la construction de son intrigue, pour artificielle qu'elle soit, a de la tenue (il n'y a en cela rien de surprenant à ce que le roman ait été adapté par la suite en série par Jean-Jacques Annaud en 2018). Cela ne compense pas tout, mais c'est déjà pas mal.
Chronique de "Ô mon George, ma belle maîtresse...", extraits de la correspondance 1833-1835 d'Alfred de Musset et George Sand, présentés et annotés par Martine Reid, 2010
Publier après leur mort la correspondance d'écrivain.e.s, pose toujours question. Qui plus est dans une collection aussi accessible que la collection "Folio 2€". Lesdit.e.s écrivain.e.s avaient-ils conscience que leurs échanges seraient un jour rendus publiques ? S'étaient-ils opposés au dévoilement de leur intimité ? Quel est l'intérêt patrimonial et/ou littéraire de leur correspondance ? Et surtout qu'est-ce qui, à l'intérieur, est susceptible d'intéresser, non pas seulement des universitaires, des experts et des biographes, mais aussi le grand public ?
Cette dernière question, on a tout le temps de se la poser lorsqu'on lit ce recueil de lettres d'Alfred de Musset et George Sand, échangées entre juillet 1833 et mars 1835. Précisons d'emblée que la préface de Martine Reid, claire et concise, nous donne de précieux outils de compréhension et de contextualisation des échanges que nous nous apprêtons à lire. George Sand (29 ans) et Alfred de Musset (20 ans) se rencontrent lors d'un dîner en juin 1833 et tombent rapidement amoureux. Lors d'un voyage en Italie de plusieurs mois au début de l'année 1834, les deux amants se séparent une première fois et retournent en France chacun séparément. De retour en France, ils se remettent à nouveau ensemble pour quelques mois, puis se séparent à nouveau, renouent encore pour un temps, puis rompent définitivement en janvier 1835. La particularité de leur correspondance durant cette période, c'est qu'elle rend assez peu compte de leurs idylles : en effet, Sand et Musset ne s'écrivent pratiquement pas lorsqu'ils sont ensemble. Leurs lettres se multiplient en revanche lors de leurs séparations (souvent assorties d'un grand éloignement géographique) et rendent compte de leurs états d'âme, aussi bien positifs que négatifs, après chaque période de liaison passionnée. Comme l'écrit Martine Reid dans sa préface,
Cette correspondance est principalement occupée de discours sur l'amour ; Sand et Musset plaident leur cause à tour de rôle, raisonnent et se justifient. Fins analystes d'eux-mêmes, les amants s'aiment à la vie à la mort, crient au sublime, désespèrent et prennent Dieu à témoin du caractère inéluctable de leur amour. (p.9)
Il y a sans contexte dans ces lignes, ainsi que dans l'existence même de cette édition (la quatrième de couverture parle de "la plus célèbre correspondance amoureuse de l'époque romantique"), une volonté de renforcer le caractère iconique de l'histoire d'amour entre Sand et Musset. D'une certaine manière, je ne vois pas pourquoi cela serait à blâmer, et même je le comprends : il y a bien, par endroits, de grandes envolées sentimentales qui confinent au sublime (ou à l'excès ridicule, selon la sensibilité et l'humeur du lecteur), notamment à partir de septembre 1834, qui ouvre selon moi un acmé lyrique, peu de temps avant la fin définitive de leur relation.
Cependant, je trouve cela un peu trompeur de présenter cette correspondance comme remplie de fulgurances amoureuses. Dans un très grand nombre de lettres, il faut le dire, la majorité du texte est occupée par le récit de la vie quotidienne et par la description de la logistique des courriers et des colis. Bien sûr, on en apprend aussi sur l'entourage des deux écrivain.e.s, et il faut d'ailleurs mentionner que certaines de leurs autres relations sont éclairantes sur la complexité de leur histoire amoureuse (ex : les autres amants de George Sand, sa situation de mère, etc.). Néanmoins, je dois avouer que certaines lettres m'ont profondément ennuyé, au point d'aller jusqu'à en lire en diagonale. Mon engouement, nourri par la légende du couple Sand-Musset, est quelque peu retombé devant tous ces passages, et même, je dois dire, devant les déclarations passionnées de l'un.e ou de l'autre, que je cherchais et attendais pourtant, mais qui m'ont parfois lassé et fait lever les yeux au ciel tant je les ai trouvées dégoulinantes à l'excès de mièvrerie et d'immaturité. Les longs lamentos torturés, ou à l'inverse les déclarations romantiques transies d'un amour absolu et divin, ça me va bien cinq minutes, mais au bout d'un moment ça me donne de légères nausées. Mon rapport au courant romantique est ambivalent : d'un côté j'y reste sensible, mais j'en ai aussi digéré la critique.
Par contre, un aspect de cette correspondance qui m'a surpris et que j'ai trouvé étonnamment moderne, c'est la manière dont George Sand et Alfred de Musset se nomment et se désignent, avec une certaine fluidité, dans leurs échanges. Tantôt Sand est pour Musset "Georgeot", et il la genre ainsi au masculin ; tantôt elle est pour lui "George", et il la genre indifféremment au masculin ("mon ami") ou au féminin ("ma bien-aimée"). Parfois les deux à la suite, dans la même phrase (cf. la formule reprise dans le titre du recueil : "Ô mon George, ma belle maîtresse"). Les deux écrivains jouent, d'une certaine manière, avec les codes du genre (aussi bien le genre social que le genre grammatical). En tout cas c'est vraiment l'effet que cela m'a fait, même s'ils n'appréhendaient très certainement pas le concept de genre de la même manière que nous l'appréhendons aujourd'hui. Ajoutons qu'ils jouent aussi à s'attribuer des rôles, conformes ou non avec leur statut relationnel ou social, et à en changer. Tour à tour ils se considèrent comme les amants qu'ils sont ou bien comme des frères ou des amis. Parfois ils se considèrent même comme une mère et son enfant (rappelons que Sand a presque dix ans de plus que Musset, et a déjà deux enfants), dans un jeu explicitement qualifié d'incestueux, pour le plus grand malaise du lecteur d'aujourd'hui.
Il y a en définitive dans cette correspondance à prendre et à laisser. Loin de la légende des amants maudits, certaines lettres sont d'une grande banalité ; tandis que quelques pages plus loin, d'autres concurrent à bâtir cette même légende. Intéressant, mais en grande partie oubliable.
Chronique de La Chose du MéHéHéHé de Sigrid Baffert, illustrations de Jeanne Macaigne, 2019
Dans ce roman jeunesse à l'intrigue très simple, on suit trois attachantes petites pieuvres, Mo, Saï et Vish, qui découvrent flottant à la surface de l'océan une étrange Chose. Pour découvrir l'identité précise de cet objet non identifié, qui semble contenir un être vivant, les trois protagonistes vont successivement s'en remettre à l'assemblée de l'Antre sous-marine et au Grand Bras-Ma (un calmar géant), tout en prenant soin d'éviter les crocs de l'orque Krakenko. Assez rapidement la Chose est tirée au clair, mais une question demeure : comment communiquer avec elle et la faire partir ?
Cette jolie histoire prend, sans trop en dévoiler, des allures de fable écologique (on pouvait s'en douter). Ce que j'ai trouvé de très bon goût de la part de l'autrice, c'est qu'elle ne prend à aucun moment ses jeunes lecteurs pour des idiots en assénant un message moralisateur et sur-explicité. Si les dangers liés à la pollution des océans ne sont pas passés sous silence, cette dernière n'écrase pas de sa fatalité et de sa saleté tout le récit. En effet, le regard porté sur les déchets est nuancé et diversifié, et donne lieu à une déclinaison de situations suivant le modèle du joyeux foutraque, du bric-à-brac : si, dans la soupe de débris dans laquelle ils nagent, certains personnages en gobent, d'autres en font des oeuvres d'art.
Il en va de même pour l'écriture, qui est d'une remarquable richesse compte tenu du public visé (à partir de 9 ans, précise l'éditeur). Registres courant, familier et soutenu se côtoient dans une cohabitation joyeuse et vivante, renforcée par des néologismes et des mots-valises espiègles et inventifs. Un soin particulier a été également apporté au rythme des phrases, souvent incongru et cadencé, qui rappelle sans cesse la bigarrure de l'environnement marin dans lequel évoluent les personnages, non sans un certain humour d'ailleurs, que l'on retrouve jusque dans l'usage malicieux des épithètes homériques.
Un mot enfin sur les superbes illustrations de Jeanne Macaigne, qui sont à l'image du texte qu'elles accompagnent : chatoyantes, pleines de contrastes et empreintes d'une certaine naïveté dans la manière de croquer les personnages.
Ce court roman, parfait pour une lecture du soir avec son enfant, est donc un récit agréable, y compris pour les adultes, et constitue un bon support de rêverie et de réflexion à la fois !
Chronique de L'Île au trésor de Robert Louis Stevenson, 1883
Depuis quelques années, la venue de l'été me donne envie de lire un roman d'aventures. L'an dernier, je m'étais plongé dans Les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas. En ce tout début du mois de juillet, pendant un séjour dans les Cévennes, j'ai jeté mon dévolu sur L'Île au trésor de Robert Louis Stevenson, peut-être le plus célèbre roman de piraterie jamais écrit, qui n'est pas vraiment le premier du genre mais qui a probablement fixé dans notre imaginaire moderne l'archétype physique, psychologique et linguistique du pirate.
La décision de prendre un enfant comme personnage principal (et narrateur) est un appel à l'aventure qui fait sans aucun doute écho, en en prenant le contre-pied, à la propre enfance de Stevenson, marquée par la maladie de sa mère mais aussi - et surtout - par ses propres troubles respiratoires chroniques. Ses premières années, le petit Louis les passe à enchaîner les cures et les déménagements (ses parents cherchant un lieu de vie propice à sa guérison), toujours accompagné par "Cummy", sa nourrice, qui lui lit des livres à son chevet. Sa scolarité est assez chaotique et il reste très souvent enfermé chez lui, bien que ses parents l'emmènent régulièrement en vacances en Europe, notamment en France, où il fera quelques années plus tard une célèbre randonnée de 230 km (racontée dans son Voyage avec un âne dans les Cévennes en 1879). En 1876, il rencontre Fanny Osbourne, une Américaine qui a tout pour lui plaire : c'est une artiste-peintre et grande voyageuse. Ils se marieront quelques années plus tard en Californie, non sans difficultés.
Étant très souvent contraint à de longues convalescences, Stevenson se documente beaucoup. C'est ainsi qu'il suit les recherches rocambolesques du trésor ecclésiastique de Lima, volé en 1820 par le capitaine pirate William Thomson, et caché soi-disant sur les îles Cocos, au large du Costa Rica. Cependant, tous les chasseurs de trésor qui y mènent leurs expéditions rentrent bredouilles. Stevenson s'inspire de cette affaire de trésor qui n'est pas là où on le cherche pour commencer l'écriture de ce qui deviendra L'Île au trésor. Il mène même ses propres investigations, et aurait découvert, grâce à l'étude d'anciennes cartes maritimes hollandaises, qu'il existait auparavant une autre île portant le nom d'île Cocos, l'île Tafahi, dans l'archipel des Tonga en Polynésie, et qu'il aurait été tout à fait possible que William Thompson y échouât et y cachât son butin. En 2005, l'écrivain franco-suisse Alex Capus a même publié une enquête, jugée d'abord avec un certain scepticisme mais reconnue plus tard comme minutieuse et convaincante, dans laquelle il démontre que cette découverte de Stevenson a sans doute présidé à son choix de passer les dernières années de sa vie dans les îles Samoa, et qu'il a peut-être fini par trouver lui-même le trésor (pour affirmer cela, il s'appuie sur l'évolution de la valeur de son patrimoine). De quoi nourrir une forte mythologie autour de l'écrivain...
Avec L'Île au trésor, Stevenson stimule d'une certaine manière ses fantasmes : il conjure à la fois sa frustration d'enfant - puis d'homme - malade privé d'aventures, et il nourrit son excitation à l'égard d'un trésor réel. Dans le roman, on suit le jeune Jim Hawkins, fils d'un aubergiste anglais, qui se retrouve bon gré mal gré embarqué comme mousse dans une chasse pour retrouver le trésor du célèbre Capitaine Flint. L'expédition est menée sérieusement par le docteur Livesey et le chevalier Trelawney, mais au sein de l'équipage du sévère et intègre capitaine Smollett, la mutinerie gronde.
Le récit, dont on sent la dimension feuilletonnesque, reste de facture assez classique, avec les différentes étapes attendues de la quête (avant le départ, en mer et sur l'île), mais se permet quelques audaces, comme un changement de narrateur au milieu du roman, le temps de quelques chapitres. Je retiens pour ma part certains personnages hauts en couleur, comme le vieux Billy Bones, l'intègre et courageux docteur Livesey, et bien sûr le patibulaire Long John Silver, que l'on juge d'abord sympathique avant qu'il ne devienne avec un certain panache le grand antagoniste de l'histoire. Mais au final, je regrette que l'intrigue n'ait pas grand chose d'une chasse au trésor. Si le début du roman est fort de cette promesse, la suite est assez décevante, se transformant bien davantage en guerre de pirates qu'en exploration de l'île. J'ai trouvé d'ailleurs qu'il y avait un ventre mou au milieu du récit, quand les deux gangs restent à se regarder en chiens de faïence sur le littoral. Je n'ai pas non plus été particulièrement séduit par la langue de Stevenson, que j'ai trouvée assez plate, mais je veux bien lui accorder le bénéfice du doute en mettant cette platitude sur le compte de traduction (de Déodat Serval, dans mon édition). Une nouvelle traduction de l’œuvre par Jean-Jacques Greif est sortie en 2018, qui semble-t-il rend bien mieux la sophistication de la gouaille des pirates, que les précédents traducteurs auraient eu tendance à lisser. Bref, je m'attendais - peut-être à tort - à une intrigue survoltée et haletante à la Pirates des Caraïbes ou à la Planète au Trésor, mais j'ai lu une histoire beaucoup plus plan-plan. Je suis un peu gêné de le dire car je veux bien tout à fait reconnaître l'importance qu'a eu l’œuvre de Stevenson dans l'histoire des récits de piraterie ; mais je ne peux pas non plus occulter le fait que je me suis senti face à un classique intéressant mais vieilli par les productions qui lui ont succédé.
Chronique de Celui qui n'avait jamais vu la mer, suivi de La montagne du dieu vivant, J. M. G. Le Clézio, 1978
Je ne savais pas grand chose de Jean-Marie Gustave Le Clézio avant de lire ce recueil de deux nouvelles, si ce n'est qu'il a obtenu le Prix Nobel de littérature en 2008. Après lecture, il me semble important de préciser que l'auteur, né en 1940 à Nice, est issu d'une famille d'origine bretonne ayant émigré à l'île Maurice à la fin du XVIIIe siècle, quelques années avant que celle-ci elle ne devienne une colonie britannique. Au début du XXe siècle, plusieurs branches de la famille retournent en Europe (Angleterre, France), si bien que les parents de J. M. G. Le Clézio, bien que cousins germains, sont respectivement britannique (père) et française (mère). De ce fait, depuis l'indépendance de Maurice en 1968, Le Clézio possède la double nationalité française et mauricienne (à laquelle il tient particulièrement). La vie de ce dernier a été, jusqu'à aujourd'hui, marquée par les voyages, si bien que son œuvre est empreinte d'un fort cosmopolitisme.
Les deux nouvelles publiées dans ma vieille édition Folio Junior ne sont pas inédites puisqu'elles proviennent d'un précédent recueil plus fourni, Mondo et autres histoires (1978), qui avait eu à sa sortie un certain succès. On peut imaginer que ce choix d'avoir republié à part Celui qui n'avait jamais vu la mer et La montagne du dieu vivant est dû à un désir de rendre accessible une partie de l’œuvre de Le Clézio à des lecteurs plus modestes (notamment des scolaires...), mais aussi parce que ces deux textes ont beaucoup de similitudes : tous deux, ils racontent comment un enfant se confronte, seul, à un environnement sauvage. Ce sont aussi des textes qui mettent en œuvre des descriptions riches et poétiques de la nature. On est là face à un thème de prédilection de Le Clézio, qui entre en résonance certaine avec sa propre vie.
Celui qui n'avait jamais vu la mer (1978)
C'est l'histoire d'un collégien discret et mutique, littéralement sans histoire, qui décide du jour au lendemain de rejoindre la mer, qu'il n'a jamais vue. Pour cela, il disparait volontairement sans prévenir personne et fuit jusqu'à l'océan, où il entame en solitaire une nouvelle vie exposée à la beauté et aux dangers de la nature. Dans cette nouvelle, il ne se passe peu ou prou pas grand chose, si ce n'est les longues contemplations de l'océan par le personnage principal, Daniel (en référence à Daniel Defoe, auteur de Robinson Crusoé ?), et le récit de sa survie quotidienne. L'intérêt du texte, à mon sens, réside dans les descriptions : la mer et le littoral sont présentés sous toutes les coutures, avec une grande richesse lexicale et des images prégnantes, ce qui confère à certains paragraphe une forte dimension poétique. Le style de Le Clézio retranscrit très bien le regard de cet enfant qui se confronte, depuis la rive, à l'immensité des flots, avec un mélange d'émerveillement, de fascination et de crainte. Cette dimension du texte mise à part, on peut néanmoins regretter un récit un peu creux...
La montagne du dieu vivant (1978)
L'histoire se passe au sud-ouest de l'Islande, au pied du Reydarbarmur, un mont anciennement volcanique. Un 21 juin, un jeune garçon nommé Jon décide, sans raison apparente, de garer sa bicyclette contre un talus et d'entreprendre, seul et à mains nues, l'ascension de la montagne. Quelque chose l'attire vers le sommet, il ne sait trop quoi, sa lumière ou une force invisible, trahie par un murmure dans le vent. Le récit - initiatique d'une certaine façon - suit l'ascension puis la redescente du personnage principal, et de cette trajectoire parabolique découle une autre parabole, littéraire cette fois. En effet, en haut de la montagne, Jon rencontre un mystérieux enfant (tout nous pousse à croire qu'il s'agit du dieu vivant du titre) qui lui apprend à voir toute la richesse de la nature qui l'entoure, aussi bien la force tellurique de la lave durcie que l'étendue des cieux, depuis les nuages jusqu'aux étoiles. Là encore, Le Clézio sait bien retranscrire la richesse des paysages islandais, aussi bien leur beauté que leur rudesse. J'ai apprécié également qu'il donne à son histoire une dimension mythique, à travers l'échange assez long entre Jon et l'enfant, teinté de fantastique. Mais l'histoire reste tout de même rapidement oubliable car le récit manque cruellement d'enjeux (le héros s'arrête en vélo, grimpe un versant de la montagne, discute avec le dieu des lieux et lui montre comment jouer de la guimbarde, puis redescend : rien d'ultra palpitant.)
En somme, ce premier (et petit) pas dans l’œuvre de J. M. G. Le Clézio fut une lecture agréable, appropriée en ce début d'été, mais pas renversante non plus. À mon avis, je l'aurai rapidement oubliée...
Chronique de On n'a rien vu venir, d'Anne-Gaëlle Balpe, Sandrine Beau, Clémentine Beauvais, Annelise Heurtier, Agnès Laroche, Fanny Robin et Séverine Vidal, 2019
J'essaie de lire davantage de littérature jeunesse, et à ce titre j'ai déniché, par hasard dans une braderie de livres, ce roman dont le résumé m'a intrigué. Il faut d'abord dire quelques mots sur le dispositif d'écriture, qui est suffisamment original pour être remarqué : dans cette courte fiction (une centaine de pages) divisée en sept chapitres et un épilogue, chaque segment du récit est rédigé par une autrice différente, d'où la mention "roman à 7 voix" sur la première de couverture. Il s'agit à la fois d'un roman choral car la narration change de point de vue d'un chapitre à l'autre, mais aussi de ce que les Américains nomment une round-robin story (littéralement, "histoire composée d'un message que l'on se fait passer"), c'est-à-dire un texte issu de la collaboration de plusieurs auteurices, chacun.e rédigeant un bout de l'histoire.
On n'a rien vu venir raconte le glissement d'une société démocratique vers un régime totalitaire. Le 4 juin d'une année X, dans un pays qui ressemble au nôtre, le Parti de la Liberté est élu sur un programme foncièrement raciste. En quelques semaines, un État fasciste se met en place, dont la dictature repose sur la discrimination des Noirs et la suprématie des Blancs, ainsi que sur une restructuration orwellienne des institutions et des lois. Le découpage des chapitres suit, sur quelques mois, la chronologie de ce basculement dystopique. Les points de vue de différents personnages se succèdent : un collégien qui découvre avec effroi que ses parents ont voté pour le Parti, une famille qui décide de quitter temporairement le pays, un frère et une sœur racisé.e.s qui luttent à leur petite échelle contre les discriminations raciales, un garçon handicapé moteur qui échappe de peu à une politique validiste, un collégien qui se rebelle contre le nouveau règlement de son école, un fils qui fuit après le tabassage et l'arrestation de ses deux pères homosexuels, deux enfants qui tentent de remonter discrètement leur chorale.
Chacun à leur façon, ils montrent comment la société se transforme et comment les citoyens entrent (ou non) en résistance. Même si la situation de chaque personnage est différente, un point commun les rassemble, sous la forme d'un constat amer prononcé dans chacun des chapitres : on n'a rien vu venir. Un leitmotiv qui a valeur d'avertissement, car, on le comprend assez rapidement, ce roman imagine ce qui pourrait nous arriver si l'extrême-droite (en l'occurrence, le Rassemblement National) arrivait au pouvoir en France. Ce roman est en effet un apologue sous forme de récit d'anticipation.
Le texte est rédigé dans un style très homogène et accessible, qui utilise le langage courant et familier des collégiens sans en faire trop. En revanche, on ne peut pas dire qu'il fasse preuve d'une grande subtilisé sur le fond, l'appel à la vigilance contre le fascisme parcourant explicitement l'ouvrage avec de gros sabots, ceux de grands idéaux moraux naïvement exprimés. Ce didactisme transparent et grandiloquent est assurément à même de faire de l’œuvre un classique instantané de l'Éducation nationale, mais confère à l'ensemble un certain manque de profondeur. Cette superficialité est sans doute en partie due à la brièveté du roman, mais aussi au parti pris (surprenant, selon moi) de ne faire débuter le récit qu'à partir de l'élection du nouveau Chef, et non avant, ce qui aurait permis de développer avec un peu de finesse (du moins peut-on l'espérer) les diverses causes ayant conduit à cette victoire. Dans On n'a rien vu venir, on a l'impression, comme le titre le suggère, que personne n'a vu de signes avant-coureurs du régime totalitaire qui s'instaure, et que le pouvoir d'action des personnages ne commence que quand le mal est déjà là. La menace n'est véritablement déclarée qu'au moment où elle s'institutionnalise (par les urnes), ce qui donne une vision très parcellaire de la conflictualité politique et de son inscription dans le temps. Il manque une pièce au puzzle pour que ce roman soit pleinement convainquant, à mon avis.
Chronique des nouvelles Le Singe et Le Chenal de Stephen King, 1980-1981 (traduction française : 1987)
C’était la première fois que je lisais un livre de Stephen King, au hasard d’une récolte dans une boîte à lire. De ce fait il m’est impossible de situer et juger ces deux nouvelles par rapport aux autres textes de l’auteur, donc, tout en donnant mon avis, je me garderai bien de préjuger du reste de son œuvre.
Stephen King a d’abord publié ces deux nouvelles dans la presse américaine : Le Singe (en : The Monkey) en 1980 dans le magazine Gallery, et Le Chenal (en : the Reach) en 1981 dans le magazine Yankee. Les deux textes ont ensuite été publiés, avec vingt autres, dans le recueil Brume (en : Skeleton Crew) en 1985. C’est un choix des éditions françaises Flammarion d’avoir ensuite réuni ces deux nouvelles seules dans un recueil court et peu coûteux, dans leur collection “Folio”, en 1994. La traduction française est de Michèle Pressé et Serge Quadruppani.
Le Singe, 1980
L’intrigue de la nouvelle se déroule sur deux périodes temporelles séparées de vingt ans. Le texte s’ouvre sur Hal Shelburn, son épouse Terry, et leurs deux fils Dennis (12 ans) et Petey (9 ans), qui inspectent le grenier de la maison d’enfance de Hal, celle de son oncle Will et de sa tante Ida, aujourd’hui décédée. Dans un carton, Dennis et Petey trouvent un jouet, un singe mécanique à cymbales. Immédiatement cette vision saisit Hal d’effroi, car il s’agit du même singe qui, vingt ans auparavant, a hanté son enfance : “Le singe lui souriait, ses yeux d’ambre sombre fixés sur lui, des yeux de poupée, pleins d’une gaieté stupide, ses cymbales de cuivre prêtes à s’entrechoquer pour scander la marche de quelque fanfare venue de l’enfer.” (p.13) Le jouet a toujours semblé cassé (la clef qui sert à le remonter tourne dans le vide), mais de temps en temps, sans que l’on puisse l’expliquer, il se mettait à jouer des cymbales. Or à chaque activation du mécanisme, comme sous l’effet d’une malédiction, quelqu’un de l’entourage de Hal mourrait dans de tragiques circonstances. À de nombreuses reprises le jeune garçon avait essayé de se débarrasser du jouer, mais en vain : à chaque fois, il trouvait un moyen de revenir le tourmenter, y compris jusqu’à ce jour.
Dès lors, le récit alterne le présent (de la narration) et le passé (flashbacks) pour montrer comment le singe a terrorisé Hal lorsqu’il était enfant, et nous aider à comprendre pourquoi, une fois devenu adulte, ce dernier va à nouveau retomber dans ses angoisses et vouloir à tout prix réessayer de se débarrasser du singe. D’autant qu’entre-temps Hal est devenu père ; un père un brin pathétique et en conflit avec son fils aîné, mais un père tout de même soucieux de protéger ses enfants du mal qui l’a traumatisé. Impulsivement, Hal décide de “tuer” définitivement le singe et embarque avec lui son fils Petey, qui semble lui sensible à sa puissance maléfique.
Cette nouvelle illustre parfaitement la définition du fantastique telle qu’énoncée par Todorov :
Dans un monde qui est bien le nôtre, celui que nous connaissons, sans diables, sylphides, ni vampires, se produit un événement qui ne peut s’expliquer par les lois de ce même monde familier. Celui qui perçoit l’événement doit opter pour l’une des deux solutions possibles : ou bien il s’agit d’une illusion des sens, d’un produit de l’imagination et les lois du monde restent alors ce qu’elles sont ; ou bien l’événement a véritablement eu lieu, il est partie intégrante de la réalité, mais alors cette réalité est régie par des lois inconnues de nous. [...] Le fantastique occupe le temps de cette incertitude ; dès qu’on choisit l’une ou l’autre réponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l’étrange ou le merveilleux. Le fantastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturel. (Introduction à la littérature fantastique, Tzvetan Todorov, 1970)
Dans la nouvelle, les personnages essaient de trouver des explications rationnelles à l’inéluctable retour du singe, mais leurs hypothèses ne sont jamais pleinement satisfaisantes, en particulier pour Hal, qui reste persuadé que le jouet mécanique le persécute et qui imagine, dans des moments de terreurs, que ce dernier lui parle. Est-il un fou en plein délire ou bien le seul à être sensible à l’intentionnalité machiavélique du singe ? La question restera en suspens, même si la coïncidence et l’invraisemblance de certains événements nous feront plutôt pencher dans un sens que dans l’autre. À la fin de la nouvelle, en effet, on quitte quelque peu le temps du fantastique pour basculer dans l’horreur et embrasser pleinement l’hypothèse du singe diabolique. Les dernières phrases du texte essaient tout de même de préserver un doute, et on reste de toute façon à la frontière de ces deux genres, le sentiment de peur restant, à mon humble avis, très modéré.
Le Chenal, 1981
L’histoire se déroule sur l’île de la Chèvre, une toute petite terre au large de l’État du Maine. Stella Flanders, une dame très âgée, y habite depuis toujours, entourée de sa famille (d’abord ses parents, puis sa descendance) et des autres habitants. Bien que le continent ne soit pas très loin, elle n’a jamais quitté l’île. Arrivée au crépuscule de sa vie et atteinte d’un cancer, elle décide d’entreprendre un unique et ultime franchissement du chenal, profitant du fait qu’il soit gelé par l’hiver. Guidée par des visions d’anciens habitants de l’île, notamment le fantôme de son défunt mari, cette traversée sera pour elle un passage du Styx.
Cette nouvelle m’a semblé beaucoup plus quelconque, même si je lui reconnais une certaine mélancolie. Contrairement à la nouvelle précédente, la mort est représentée comme étant certes imprévisible et parfois brutale, mais aussi et surtout douce et accueillante. Aucune tonalité horrifique dans ce texte (quand bien même une touche de fantastique se glisse dans sa chute) : si les morts hantent d’une certaine manière le personnage de Stella, ce n’est pas pour la tourmenter mais pour l’accompagner dans son dernier voyage (dans tous les sens de l’expression). J’aurais pu saluer une intrigue touchante et épurée si la lecture du texte n’était pas autant encombrée par un foisonnement de personnages secondaires inutiles et au milieu desquels honnêtement on se perd.
C’est, somme toute, un texte agréable mais qui m’a paru bien oubliable. Je suis particulièrement surpris de lire que cette nouvelle serait l’une des préférées de Stephen King lui-même, et que Michael R. Collings, un spécialiste de l’auteur, la considère comme “la meilleure histoire jamais racontée par King”. Encore une fois, je n’ai aucun recul global sur l’œuvre de l’auteur, mais je suis quelque peu sceptique...
Les deux nouvelles de ce recueil sont donc très différentes, et offrent deux visions opposées de la mort : dans Le Singe, elle s’immisce dans le quotidien dans toute son effroyable violence, et vaut comme un mauvais présage ; tandis que dans Le Chenal, elle est un aboutissement, la fin d’un cycle, qui peut être rude mais qui dans son passage relie joliment les morts et les vivants. Pour ma part, j’ai préféré la première nouvelle.
Chronique de Sois jeune et tais-toi de Salomé Saqué, 2022
Je me sens, à plusieurs égards, proche de Salomé Saqué. J’ai le même âge qu’elle, j’ai fait en partie les mêmes études, et j’ai la même sensibilité politique. La ressemblance s’arrête là, mais est suffisante pour que j’aie pour elle de la sympathie. J’ai une certaine admiration pour le travail qu’elle mène pour le média indépendant Blast : j’aime sa manière de s’y exprimer et de s’engager, avec humilité mais sans honte, sans pour autant abandonner une véritable déontologie de journaliste (rigueur, honnêteté, pédagogie, etc.).
C’est en m’intéressant à son travail et en constatant qu’il était de plus en plus médiatisé, que j’ai appris la sortie de son livre en 2022, Sois jeune et tais-toi : réponse à ceux qui critiquent la jeunesse. Une référence directe à un slogan de mai 1968, qui annonce ironiquement la couleur : à ceux qui infantilisent et conspuent les jeunes en permanence, il convient de dire haut et fort qui sont ces derniers aujourd’hui (ils correspondent aux 18-29 ans selon l’Insee), dans leur singularité et leur diversité, et pour cela démonter un nombre important de clichés.
Dans la première partie de son livre, Salomé Saqué rappelle que le clivage entre les jeunes et leurs aînés (ce que l’on appelle communément la “guerre des générations”) ne date pas d’aujourd’hui. Bien au contraire, le mépris et l’incompréhension des plus âgés pour la jeunesse ont tout l’air d’un invariant historique puisqu’on les retrouve à toutes les époques, de l’Antiquité jusqu’à nos jours. Le procès qui est fait aux jeunes est toujours plus ou moins le même : ils seraient décadents, égoïstes, stupides et paresseux. À vos souhaits ! Pire encore, non loin de ce jugement terrible plane très souvent le refrain du “c’était mieux avant”, manière de croire (à tort) que les jeunes d’autrefois étaient bien meilleurs que ceux d’aujourd’hui. Cette façon qu’ont les plus âgés de faire valoir leur propre jeunesse passée est un biais cognitif démontré par la psychologie : en jugeant le présent à l’aune du passé, on convoque inévitablement des souvenirs, flous par définition, qui biaisent notre jugement. Les critiques réactionnaires de la jeunesse actuelle, n’étant bien souvent jamais étayées scientifiquement, reposent donc sur une vision totalement idéalisée du passé. De plus, Salomé Saqué rappelle que les époques ne sont jamais en tous points comparables ; ou plutôt que cette comparaison doit être dressée avec précision, nuance et contextualisation. La journaliste donne moult exemples édifiants de discours anti-jeunes dans les médias, et l’on ne peut qu’être frappé par leur violence disproportionnée, leur manque de nuance, leur vision réductrice voire infamante, et le fait que jamais ces pourfendeurs ne prennent la peine d’interroger les jeunes eux-mêmes. Salomé Saqué identifie aujourd’hui une génération qui a particulièrement érigé en sport de combat ses opinions hostiles à la jeunesse : celle des baby-boomers, nés pendant les Trente Glorieuses, période de prospérité économique et d’augmentation du niveau de vie après la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au début des années 1970. Les boomers, qui ont entre 50 et 80 ans aujourd’hui, votent statistiquement plutôt à droite et sont particulièrement actifs pour fustiger le “wokisme” et les soi-disant lubies égocentrées de la jeunesse. Paradoxalement, c’est cette même génération qui s’est insurgée en mai 1968 contre le vieux monde et qui pourtant reproduit aujourd’hui un mépris âgiste et conservateur ; au point que le terme de boomer est presque devenu, sinon une insulte, du moins une moquerie, une manière pour les jeunes de rabattre le caquet des vieux rétrogrades (comme dans l’expression OK boomer !), qu’ils jugent souvent égoïstes, notamment parce qu’après avoir profité d’un contexte économique favorable dans leur jeunesse ils semblent aujourd’hui se ficher d’agir pour les générations futures, qu’ils traitent même d’ingrates. L’incompréhension entre les générations est bel et bien enracinée.
Dans la deuxième partie de son développement, Salomé Saqué s’intéresse aux raisons du pessimisme des jeunes aujourd’hui, qui selon elle fait leur spécificité par rapport à leur aînés. En effet, ces derniers ne manquent pas de reprocher à la jeunesse une forme de sensiblerie malvenue, une ingratitude vis-à-vis du monde moderne et de son confort. Selon la journaliste, c’est un peu trop vite oublier que la jeunesse d’aujourd’hui, loin d’être dorée, est la première à avoir si massivement du mal à se projeter dans un avenir désirable. Les raisons sont multiples, et à chaque fois passées en revue par l’autrice : précarité de l’emploi, menaces terroristes, recul démocratique, flux continu d’informations anxiogènes, crise écologique, contexte sanitaire, etc. Le monde auquel sont promis les jeunes est pour eux particulièrement angoissant, si ce n’est désespérant. Ce désespoir, qui prend parfois la forme d’une profonde anxiété, se traduit aussi souvent par une vive colère adressée aux plus âgés, qui globalement ne daignent ni les écouter, ni prendre au sérieux leurs inquiétudes. Salomé Saqué voit dans la réponse aux enjeux écologiques une cristallisation de ce conflit entre les générations : les aînés reprochant aux jeunes d’être totalement idéalistes et peine-à-jouir ; les jeunes reprochant aux plus âgés de leur laisser en héritage un monde à bout de souffle, qu’ils subissent sans l’avoir provoqué, et même de leur mettre des bâtons dans les roues lorsqu’ils luttent pour le changer. Selon Salomé Saqué, les résistances au changement des plus âgés sont d’autant plus importantes (et la colère désespérée des jeunes d’autant plus forte) que les aînés sont démographiquement plus nombreux. Ainsi, cela se traduit dans les urnes par le choix de politiques conservatrices et par un clientélisme fort à destination des générations les plus âgées, ce qui accentue (même inconsciemment) le pessimisme de la jeunesse, qui a l’impression d’être lésée sans pouvoir y faire grand chose.
Dans la troisième partie de son ouvrage, Salomé Saqué étudie comment cet état de fait en défaveur des jeunes transforme leur manière de s’engager. Loin de cette idée que la jeunesse ne s’intéresse à rien d’autre qu’à elle même, la journaliste prend au sérieux leur fort taux d’abstention. Elle rappelle pour commencer que les jeunes ont toujours moins voté que les plus âgés (fort taux de mal-inscription sur les listes électorales, opinions politiques en cours de formation, méconnaissance des institutions, etc.), mais elle voit dans les taux d’abstention records de la jeunesse ces dernières années une conséquence de la violence exercée par l’État à leur encontre. Les jeunes se méfient de la politique institutionnelle, dans laquelle ils ne voient qu’une manière de perpétuer un système mortifère, et des hommes/femmes politiques, qu’ils accusent de ne pas être à la hauteur des enjeux actuels. Ils délaissent même les syndicats. Mais, contrairement à ce qu’en disent les discours anti-jeunes, cela ne veut absolument pas dire que ces derniers ne s’intéressent pas aux autres, ni même à la politique : au contraire ! Les jeunes ne sacralisent plus le vote autant que leurs aînés et trouvent de nombreuses autres manières d’infléchir la société, sans s’en remettre à l’élection de représentants : manifestations, activisme numérique, dons à des associations caritatives, transformation de ses modes de consommation, choix d’un travail éthique, etc.
Ce résumé des grands axes argumentatifs de l’ouvrage ne doit pas conduire à penser que Salomé Saqué adopte une vision réductrice des jeunes et des vieux. Au contraire, la journaliste n’a de cesse de rappeler qu’elle s’appuie sur des tendances statistiques, et non des vérités absolues. Bien sûr, il existe des jeunes parfaitement satisfaits du système et qui y trouvent leur bonheur ; tout comme il existe des plus âgés totalement solidaires de la jeunesse. L’autrice rappelle elle-même que parler de la jeunesse et de la vieillesse sont des abus de langage (il y a des jeunesses et des vieillesses). En outre, aucun individu ne se réduit totalement à une donnée statistique ou à une catégorie sociologique. Ces précautions prises, il n’est néanmoins pas aberrant de donner du sens aux chiffres, si l’on n’oublie pas pas que derrière ces chiffres se cachent des parcours singuliers et concrets. C’est pourquoi la rédaction de l’ouvrage comporte deux volets entremêlés : un volet statistique et un volet témoignages. Au sein de chaque chapitre, Salomé Saqué déroule sa pensée en s’appuyant précisément sur la littérature scientifique (sociologie, histoire, économie, psychologie, etc.), mais elle ne s’arrête pas là : elle intercale également des extraits d’entretiens qu’elle a réalisés auprès de nombreux jeunes, en ayant pris soin du mieux qu’elle pouvait de varier les profils politiques et socio-économiques.
Il en ressort un essai clair et convaincant, dans lequel on se retrouve quand on est soi-même “jeune”, même s’il est peut-être incomplet (Salomé Saqué le reconnaît elle-même en conclusion, elle n’a pas pu explorer le rapport des jeunes à l’amour, à la famille, à la religion, aux discriminations, etc.). Je me demande également dans quelle mesure l'importance qu’elle accorde au rapport des jeunes à l’écologie (elle donne l’air de penser que c’est leur plus grande préoccupation) n’est pas un peu exagérée. L’écologie a sans aucun doute une importance pour la jeunesse, mais j’ai tout de même l’impression que Salomé Saqué se laisse un peu biaiser par ses propres centres d’intérêt et ses propres sujets professionnels. Je reste également sceptique vis-à-vis de la conclusion de l’ouvrage, qui exhorte les plus âgés à enfin écouter et se montrer solidaires des jeunes, dans ce qui pourrait ressembler à une réconciliation des générations (on comprend que ses intentions sont pragmatiques). Dans les dernières pages, lyriques et un peu naïves, Salomé Saqué veut conclure par une note d’espoir mais s’en remet à une bonne volonté collective au lieu de poser le problème en terme de lutte politique.
Compte-rendu de conférence : “Repenser les animaux”
Je retranscris ici, en les mettant un peu en forme, les notes que j’ai prises lors de la conférence intitulée “Repenser les animaux” donnée par Éric Baratay le 1er février 2023 à Lyon.
Éric Baratay est historien, spécialiste des relations entre les hommes et les animaux, en particulier aux époques moderne et contemporaine.
Le projet de cette conférence ouverte à tous était de rappeler dans les grandes lignes l’histoire de notre conception des animaux depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, puis de voir de quelle manière il nous faut repenser ce rapport à l’aune des enjeux et des connaissances contemporaines.
Éric Baratay a commencé par rappeler que notre vision des animaux est fortement héritée de la conception des Grecs anciens. Deux figures ont eu une importance majeure dans cette pensée :
- Platon : Il pose une distinction entre la matière et l’esprit. Selon lui, l’humain est composé à la fois de matière et d’esprit ; tandis que les animaux et les végétaux, eux, ne sont composés que de matière.
- Aristote : Il établit une hiérarchie pyramidale des êtres vivants (voir ci-dessous pour une représentation schématique de cette scala naturae).
Cette conception pyramidale pourrait être davantage détaillée, car au sein de chaque groupe il y a encore des hiérarchies, notamment chez les hommes (entre hommes et femmes, citoyens et non-citoyens, Grecs et barbares, adultes et enfants, hommes libres et esclaves, etc.). Au-dessus des hommes, dans le monde immatériel, on trouve les anges, les esprits et les dieux. En dessous des végétaux, on trouve les minéraux.
Cette vision grecque, qui place l’homme au sommet des êtres vivants, s’implante en Occident à travers une version du christianisme. Il s’agit d’une version parmi d’autres, car la Bible est loin d’être univoque au sujet des animaux. Plus on avance dans la Bible, et donc dans la chronologie de son écriture, plus il est fait mention de différences entre l’homme et l’animal, et plus les animaux sont présentés de manière péjorative. Dans l’Ancien Testament, les animaux sont évoqués comme étant des créatures de Dieu au même titre que les humains ; tandis que le Nouveau Testament réserve un traitement plus sévère aux animaux. Il faut avoir conscience que le Nouveau Testament a été écrit dans un contexte de fort rayonnement de la culture grecque dans le pourtour méditerranéen chrétien. De la même manière, c’est-à-dire sous l’influence de la culture grecque, les Pères de l’Église (ex : saint Augustin) vont puiser dans la philosophie antique pour interpréter la Bible, notamment ses versets les plus ambigus, les plus elliptiques. Il y a donc une relecture néoplatonicienne de la Bible, mais qui n’est qu’une vision particulière des Saintes Écritures. C’est cette vision qui l’a emporté dans l’Occident chrétien, comme le retrace de manière plus détaillée le théologien Albert de Pury dans son livre Homme et animal, Dieu les créa : les animaux et l’Ancien Testament (1993).
C’est dans ce sillage que s’inscrit la philosophie occidentale, avec des fluctuations selon les périodes. Cette vision des animaux atteint un sommet au XVIIe siècle avec la thèse de l’animal-machine, qui n’est pas inventée par Descartes mais que ce dernier théorise. Selon cette thèse, les animaux sont composés de rouages à la manière des machines, et sont dénués de conscience et de pensée.
Au tournant du XIXe siècle, c’est la naissance de la zootechnie, qui considère elle aussi les animaux comme des objets-machines. Dans un souci de productivité, l’homme sélectionne et multiplie artificiellement les races, notamment celles des espèces de rente. Par exemple, on trouve désormais des chevaux de mine, des chevaux de tramway, des chevaux de cavalerie, etc. Il en va de même pour d’autres espèces (porcs, chiens, etc.) On trouve à cette époque de nombreux manuels qui calculent les proportions idéales d’un animal pour tel ou tel usage. Un animal est jugé harmonieux si son corps (exceptées les pattes et la tête) rentre dans un rectangle. Au XXe siècle, on invente et développe l’élevage et l’abattage industriels.
Cette vision connaît toutefois depuis longtemps des résistances, même si celles-ci sont marginales. Quelques exemples, dans l’ordre chronologique :
- Saint François d’Assise (1181-1226), en son temps, prônait une vision dite “biblique” des animaux, c’est-à-dire une vision très proche du texte hébraïque.
- Montaigne, qui reconnaît aux animaux des capacités langagières et une sociabilité, à contre-courant de la pensée dominante au XVIe siècle.
- Au XVIIe siècle, la secte religieuse des Quakers se montre particulièrement favorable aux animaux en affirmant que Dieu s’intéresse à eux. Du côté de la philosophie, Locke, puis Rousseau, affirment que les animaux sont des êtres sensibles.
- À la fin du XVIIIe siècle apparaissent les premières biographies animales, d’abord en Angleterre puis en France. Ce sont des biographies souvent fictives et empreintes d’anthropomorphisme, mais qui ont le mérite de faire réfléchir les lecteurs sur l’individualité des animaux.
- En France, au XIXe siècle, plusieurs lois en faveur du bon traitement des animaux domestiques voient le jour, comme la loi dite “Grammont” en 1850, qui punit les violences publiques envers les animaux de compagnie. C’est aussi à peu près au même moment, en 1845, qu’est créée la Société Protectrice des Animaux (SPA).
- Aux XIXe et XXe siècles, on commence à prendre en compte le point de vue de l’animal. En art tout d’abord, où l’on essaie de se figurer la manière qu’ont les animaux de voir le monde (ex : Le Chien Blanc de Franz Marc, 1912, voir ci-dessous). En science, le biologiste allemand Jakob Johann von Uexküll a l’intuition que chaque espèce animale voit le monde différemment, et tente de se représenter ces différences. De leur côté, les primatologues considèrent petit à petit leurs objets d’étude comme des individus, sous l’impulsion de Jane Goodall.
- À la fin du XXe siècle, la pensée en faveur des animaux prend de l’essor en Occident à travers la philosophie des droits des animaux (Peter Singer, Tom Regan, Jacques Derrida...). Toutefois, cette philosophie reste très peu connue du grand public. Il faudra attendre le début du XXIe siècle pour qu’elle le soit bien davantage.
- Depuis les années 1990, la science de l’éthologie est devenue de moins en moins réductionniste, avec l’apparition notable de l’éthologie cognitive, qui s’intéresse à la vie psychique des animaux. Depuis cette période, on peut également désormais mesurer assez bien, de manière scientifique, la souffrance des animaux. Dès lors, dans des débats comme ceux sur la corrida par exemple, on n’assiste plus à une bataille d’opinions où la parole des pro s’oppose à la parole des anti sans qu’il y ait de preuve en faveur de l’un ou l’autre des deux camps. En effet, la science donne désormais raison aux défenseurs des animaux.
Après ce panorama historique, Éric Baratay a conclu sa conférence par quelques préconisations. En effet, il n’est plus possible aujourd’hui de considérer les animaux comme nous les avons considérés par le passé. Pendant des siècles, nous avons pris l’humain comme échelle de mesure des animaux ; aujourd’hui il faut considérer chaque espèce animale en elle-même, sans se focaliser sur ce qu’elle a de moins que l’humain. Ainsi, sans abandonner l’idée d’un propre de l’homme, il convient d’abandonner la pyramide philosophico-théologique qui place l’homme au sommet du vivant, car celle-ci n’a plus aucun sens. Chaque espèce a son propre, qui n’est ni supérieur ni inférieur à celui des autres espèces. Il faut adopter une nouvelle représentation, étayée par les récentes découvertes scientifiques : ce modèle, c’est celui du buissonnement du vivant, qui pose qu’à partir d’un plus vieil ancêtre commun du vivant, des espèces se sont développées dans tous les sens, sans hiérarchie ni perfectionnement jusqu’à l’homme.
Il est ainsi également nécessaire de désanthropiser certains de nos concepts (l’intelligence, la conscience, le langage, etc.), en en proposant des définitions plus larges, pour interroger les animaux.
Flexitarien, t‘as rien compris - analyse de deux spots publicitaires
Mon interrogation porte sur la pertinence du terme flexitarien dans les luttes antispécistes, et sur sa récupération par l’industrie de la viande dans le but de dépolitiser la question de l’alimentation végétale. Ce questionnement est né du visionnage de deux publicités, dont je propose ici l’analyse.
Spot n°1 - Aimez la viande, mangez-en mieux.
Tel est le slogan de cette vaste campagne de publicité intitulée “Naturellement Flexitariens”, derrière laquelle, ne nous y trompons pas, se cache Interbev, l’Association Nationale Interprofessionnelle du Bétail et des Viandes (= le lobby de la viande, en gros). Son cœur de cible ? Assurément la génération Y, ces jeunes entre 25 et 35 ans, ici urbains, en âge de décider de leur consommation mais soucieux des divers enjeux (éthique, écologique, de santé) liés à l’alimentation. Le spot débute par une succession de portraits. On découvre :
- Camille, la streameuse qui mange devant son écran d’ordinateur.
- Victor, qui prend en photo son plat au restaurant au lieu de le manger chaud.
- Noémie, la jeune cheffe qui goûte une sauce en trempant son doigt directement dans la casserole.
- Maël, qui fait de la musculation mais ne consomme pas de protéine en poudre lors de ses prises de masse.
- Sana, qui pendant sa pause déjeuner se décontracte et met les pieds sur la table.
- Chloé, qui cuisine un steak de bœuf alors que la tendance est aux burgers de légumes.
- Thomas, qui prend à contrepied l’usage commun du barbecue en y faisant griller des légumes.
Dans quatre de ces portraits (Camille, Victor, Noémie, Sana), Interbev met à chaque fois en scène un personnage agissant à l’encontre des “bonnes manières”, rappelées par une voix off masculine légèrement sermonnante. Cet homme, toujours hors-champs mais que l’on sent plus âgé, nous apparaît légèrement ridicule car, malgré son ton désapprobateur, il ne parvient pas à empêcher les “mauvaises manières” de s’illustrer sous ses yeux, et les nôtres. Interbev s’amuse à recréer des situations quotidiennes de conflictualité intergénérationnelle, mais en jouant la carte de la complicité avec les personnages à l’écran. Nous sommes invités à nous ranger nous aussi du côté de la jeunesse (ici associée à la modernité), et non du côté des vieux ronchons contraignants (qui se font les avocats un tantinet dépassés de traditions normatives). Habile manœuvre publicitaire.
Dans les trois portraits restants (Maël, Chloé, Thomas), les personnages n’adoptent pas de mauvaises manières mais prennent à revers un discours prescriptif ambiant ou une mode. Maël, même s’il souhaite se muscler, ne prend pas de compléments alimentaires (contrairement à un usage assez répandu). Chloé, même si elle est une femme, assume son côté viandarde. Thomas, même s’il est un homme et qu’il s’occupe du barbecue, n’a pas honte de manger des légumes. Ces deux derniers n’épousent pas toutes les normes de la virilité et de la féminité, et s’en moquent : ils sont à l’aise dans leur genre. Les industriels de la viande entendent ici séduire les jeunes consommateurs progressistes avec un discours qui s’affiche en phase avec son époque.
La modernité de tous ces personnages se traduit ainsi très logiquement, dans le discours publicitaire, par une revendication de liberté. Le lobby projette (à tort ou à raison) cette envie sur les jeunes adultes d’aujourd’hui, et dans le même temps propose une réponse : “Et si la liberté c’était d’être flexitarien ?” Selon une enquête IFOP de 2020, 24% des Français déclarent être flexitariens, c’est-à-dire manger moins de viande sans pour autant avoir totalement arrêté d’en consommer. Dans une époque où les idées sur l’écologie et le bien-être animal trouvent un certain écho, les industriels de la viande ont bien compris la nécessité pour eux de séduire cette frange de la population qui s’interroge sur sa consommation de produits carnés et qui pourrait basculer dans un régime végétarien ou végétalien (actuellement, les régimes sans chair animale représentent à peine plus de 1% de la population).
C’est dans le cadre de cette lutte idéologique que les dangers du terme flexitarien se font selon moi criants.
1/ Tout d’abord, c’est un mot dont les contours définitoires sont très flous. Le terme (mot-valise associant flexible et végétarien) est né dans les années 1990 aux États-Unis, sous la plume du journaliste culinaire Mark Bittman, dans un but militant : prôner la réduction de la consommation de viande et de produits transformés. Malgré cette définition, restée assez commune, force est de constater que le niveau de la diminution des produits carnés dans son alimentation est très variable d’un individu à un autre, et s’étiqueter “flexitarien” reste une déclaration très subjective. À partir de quand est-on flexitarien ? Si l’on peut assez aisément imaginer qu’une personne qui ne consomme de la viande qu’une fois par semaine puisse l’être, peut-on en dire autant de quelqu’un qui n’en mange qu’un repas sur deux (c’est-à-dire tout de même une fois par jour) ? Et si oui, est-il vraiment pertinent de regrouper ces deux individus, sous une nouvelle étiquette qui plus est, alors que les bénéfices concrets d’une simple réduction de sa consommation de viande reste modérés ? Bien entendu, le moindre effort effectué pour réduire sa consommation de viande est à encourager, et je ne souhaite pas mettre sur le même plan un omnivore qui consomme de la viande tous les jours et un autre qui n’en consomme qu’une fois par semaine. Cependant, le critère de la fréquence ne me semble pas être un critère pertinent pour faire valoir une nouvelle catégorie de consommateurs car celle-ci ne peut être que vague, fourre-tout et redondante. Le terme omnivore me semble suffisant pour décrire le régime alimentaire de tous ceux qui mangent de la chair animale ; et s’il s’agit de se définir plus précisément en société, en rendant compte d’une volonté de réduire sa consommation de produits carnés, la langue est suffisamment riche pour éclairer sa situation personnelle à l’aide de modalisateurs et de compléments (ex : Je suis presque végétarien. ; Je suis omnivore mais je ne mange de la viande qu’au travail ou entre amis. ; Je suis omnivore en transition vers le végétarisme. ; etc.).
2/ En effet, là où les termes végétarien, végétalien et végane s’inscrivent dans une histoire philosophique et politique, le terme flexitarien, à l’inverse, traduit un positionnement éthique très faible, sinon nul. Sur le plan éthique, un flexitarien n’est ni plus ni moins qu’un omnivore puisqu’il s’autorise à manger de tout (même Interbev l’admet sur son site Internet : “Le flexitarien est l’omnivore du 21e siècle.”) ; et peut-être même est-il plus carnivore que les omnivores du siècle dernier, qui mangeaient beaucoup moins de viande et qui ne se déclaraient pas flexitariens pour autant. En effet, un flexitarien n’aura (quasiment) jamais à s’affirmer comme tel en société (sauf à vouloir donner une image positive de lui-même) puisque par définition il se veut flexible et s’adapte volontiers à toutes les situations, sans heurts. Je ne dis pas, bien sûr, que tous les omnivores se ressemblent et qu’ils consomment tous la même quantité de viande. J’admets l’hétérogénéité de cette catégorie mais peu m’importe de les regrouper sous la même étiquette puisque les individus qui la composent légitiment à leurs échelles diverses le même système d’élevage. La création du terme flexitarisme et sa forte popularisation ces dernières années m’intéressent cependant pour les effets qu’ils ont à l’échelle collective. À qui profite l’usage de ce terme ? Pourquoi, et comment ? Pour ce qui est des modes d’alimentation, si l’on est préoccupé par la cause animale ou l’écologie, il faut des catégories efficientes politiquement, ce que n’est pas le flexitarisme. La mise en valeur de ce terme conduit à penser que de minuscules accommodements individuels (voire pas d’efforts du tout si l’on s’en réfère à tous ceux qui se considèrent “naturellement flexitariens”) équivaut à un changement suffisant des mentalités et des modes de vie, ce qui est totalement illusoire. Le concept creux de flexitarisme masque, derrière l’image d’une société marchant doucement vers sa transition alimentaire, un quasi immobilisme des pouvoirs publics et des consommateurs.
Les lobbyistes d’Interbev sont d’ailleurs parfaitement conscients de cette ambiguïté du terme flexitarien, et en font leur beurre. Alors qu’originellement le flexitarisme évoque plutôt un régime proche du végétarisme (on le considère comme un semi-végétarisme) où la consommation de viande est occasionnelle, dans le discours d’Intebev le sens du mot est retourné comme un gant, dans une manipulation trompeuse au profit de la consommation de viande elle-même : “Être flexitarien, c’est simplement manger varié avec une viande de qualité, plus responsable et plus durable.” L’accent est mis exclusivement sur la qualité, nullement sur la quantité, comme en témoigne également le slogan de la campagne : “Aimez la viande, mangez-en mieux.” Que le consommateur soit rassuré : il peut continuer à manger autant de viande qu’avant tout en préservant sa santé et en respectant ses convictions écologiques ; le tout grâce à “toute une filière”, sur laquelle il peut assurément compter. Interbev entend ainsi susciter un sentiment de confiance envers l’élevage, afin que le consommateur ne rejette pas la viande mais la juge au contraire compatible avec un régime alimentaire plus ouvert aux végétaux de toutes sortes. En effet, leur vision du flexitarisme, pour variée qu’elle soit, ne repose en rien sur une diminution de la part de produits carnés mais plutôt sur une inclusion d’une plus grande diversité de fruits, de légumes et de légumineuses. Ainsi, manger flexitarien, c’est manger “simplement”. C’est du greenwashing caractérisé.
Le message est aussi habile que manipulatoire. Présentés au début de la publicité comme anticonformistes, les millennials pris pour cible sont désormais invités à garder une alimentation consensuelle, intuitive et sans prise de tête. Une alimentation en réalité “tout simplement” omnivore, cool et conviviale, comme le suggère le repas joyeusement partagé par tous les personnages à la fin du spot. D’une manière terriblement intelligente, Interbev dépolitise totalement la question de l’alimentation végétale en en faisant un argument marketing paradoxalement au service de la consommation de viande elle-même. En ce sens, les logos choisis pour la campagne “Naturellement flexitariens” sont édifiants, et masquent à peine le projet : on peut y voir les portraits d’ongulés (vache, brebis, bœuf, chèvre, cheval) dont les visages sont constitués d’un assemblage de fruits et légumes, manière de faire apparaître (et même de mettre en évidence) la viande au-delà des végétaux.
On peut, pour conclure cette analyse, penser également à la marque d’épicerie fine Oscar, mise en avant sur la chaîne YouTube de “Naturellement Flexitariens”, qui présentait en 2021 sa sobrement intitulée “Sauce de la Paix”, censée agrémenter tous les plats et convenir à tout le monde.
“La sauce qui met tout le monde d’accord. Pour une fois.”, conclut le spot publicitaire. Manière de vanter son goût, mais aussi d’inviter ironiquement à la paix des commensaux en incitant chacun à oublier, le temps du repas, ce qui trône dans les assiettes de certains.
Spot n°2 - Le bon Végétal, pour tous les Tariens
Quand les industriels de la viande ne cherchent pas à légitimer la consommation décomplexée de viande, ils se battent pour occuper un autre terrain : celui des simili-carnés. Leur objectif, là encore, est de récupérer les consommateurs qui délaissent progressivement les produits carnés (en majorité, donc, ceux qui se disent “flexitariens”) en leur proposant directement des alternatives végétariennes (quelquefois végétaliennes) à la viande.
L’existence des similis est souvent moquée par les omnivores, qui y voient la preuve que les régimes végétariens ou végétaliens créent de la frustration : on se prive de viande mais on cherche sans cesse à en imiter le goût et la texture, sans jamais y parvenir totalement. Ils sont également critiqués pour être des produits ultra-transformés, pas toujours meilleurs pour la santé que la viande elle-même. Ces critiques oublient qu’il est peu commun qu’un végétarien/végétalien organise toutes ses assiettes autour des simili-carnés, et que les effets d’une consommation modérée et espacée de ces produits n’est pas comparable, du point de vue de la santé, à une consommation quotidienne de viande (ce que font beaucoup d’omnivores). En effet, lorsque l’on décide d’abandonner la viande (voire l’ensemble des produits d’origine animale), il est nécessaire de rééquilibrer son alimentation et d’apprendre à composer son assiette autrement, ce qui contraint à se renseigner sur l’alimentation végétale et exige un temps de transition, durant lequel les substituts à la viande constituent des béquilles utiles. Sans compter la praticité de tels produits, qui permettent aux végétariens/végétaliens de s’adapter à des situations sociales desquels ils seraient autrement exclus, et donc de continuer à partager des repas avec des omnivores. Il n’est également pas condamnable de chercher à retrouver le goût et la texture de la chair animal quand on a baigné pendant des années dans une culture carniste et que l’on a aimé la viande, mais que l’on a décide d’en réduire ou d’en supprimer l’ingestion par conviction. Je ne critique donc pas en soi l’existence des similis.
Je critique en revanche les stratégies marketing pernicieuses et cyniques de certaines entreprises de la grande distribution commercialisant des similis, qui jouent sur deux tableaux en se construisant une image de marque verte (principe du greenwashing) sans pour autant cesser de produire des produits carnés.
C’est le cas de la marque Herta et de sa gamme “Le bon Végétal”, devenue aujourd’hui “Garden Gourmet”, nom qui efface celui de l’entreprise et qui suggère un engagement tout aussi bien gastronomique qu’écologique.
Dans ce spot publicitaire, trois produits végétariens (mais pas végétaliens) sont présentés. La vidéo met en scène cinq personnages : quatre jeunes adultes (probablement des amis) et une petite fille. Ceux-ci partagent un repas qui met à l’honneur les produits de la gamme “Le bon Végétal”, dans des burgers ou des hot-dogs. Ils se trouvent sous une jolie serre reconvertie en espace de réception et de convivialité, qui rappelle le principe d’une garden party, mais plus décontractée et à une plus petite échelle. Un barbecue est présent mais se fond parfaitement dans ce décor de jardin potager. Tour à tour, la caméra s’attarde sur la dégustation heureuse de chaque personnage, auquel est associé un adjectif. Chaque épithète apparaît à l’écran mais est également prononcée par une voix off féminine : on comprend que leur enchaînement forme la typologie des consommateurs à qui les produits “Le bon Végétal” sont destinés, à savoir :
- les végétariens
- les flexitariens
- les filoutariens (ceux qui mangent avec un air espiègle)
- les gourmetariens (ceux qui apprécient le raffinement culinaire)
- les épicétariens (ceux qui aiment manger épicé)
Les deux premiers termes existent, mais pas les trois derniers. Herta joue avec la popularité grandissante des régimes alimentaires non-omnivores et les termes qui les désignent, tous se terminant par le suffixe -tarisme/-talisme ou -tarien/-talien : végétarien, végétalien, flexitarien, pescetarien, lacto-végétarien, ovo-végétarien, etc. La publicité ironise sur cette profusion et la confusion qui peut en découler, tout en affichant une certaine tolérance. Elle propose la création de néologismes pour compléter la liste, en inventant de nouveaux préfixes fantaisistes, censés assurer une représentation de toutes les sensibilités. Cela est habile à plus d’un titre :
1/ À mesure que la liste est énoncée la publicité prend un ton humoristique, ce qui favorise la sympathie voire l’adhésion du spectateur-consommateur.
2/ Herta met en avant la polyvalence et la variété des produits de sa gamme : qui que nous soyons, nous pourrions en trouver un à notre goût, à notre convenance. La voix off conclut : “Quel que soit le Tarien que tu es, tu vas te régaler avec toutes nos incroyables recettes”.
Jusque là, cela relève d’une stratégie de promotion et de séduction assez classique. Mais :
3/ Peut-être plus insidieusement, le spot publicitaire, tout en s’affichant comme le plus inclusif possible, avance masqué contre le végétarisme philosophique. En effet, en chargeant de sens le suffixe -tarien (au point de le substantiver : les Tariens, dans “pour tous les Tariens”) et en rendant interchangeables les préfixes qu’elle lui accole, la marque désémantise ces derniers, elle appauvrit leur sens, de manière ludique mais cynique. Si cela est un jeu anodin dans le cas des termes gourmetarien, épicétarien et filoutarien, il n’en est rien pour le terme végétarien, dont le sens est dévitalisé. Herta met sur le même plan un mode de consommation qui peut découler d’un véritable positionnement éthique et politique contre la souffrance animale ou pour l’écologie (le végétarisme), et de simples préférences alimentaires (ex : épicétarien, gourmetarien) voire des expressions farfelues de sa propre personnalité (ex : filoutarien), autrement dit des choix purement égocentrés. Dans l’ordre de présentation des termes, il est intéressant que ce soit celui de flexitarien, dont j’ai déjà développé la non-congruence, qui ait été choisi pour opérer la bascule entre un concept possédant une histoire philosophique, politique et sociale (le végétarisme) et des néologismes excentriques au sens creux.
Comme on pouvait s’y attendre, Herta ne montre aucune forme d’engagement, mais au contraire prône une alimentation sans conflictualité, en offrant une réponse à toute demande alimentaire du moment qu’elle peut générer des profits suffisants. Une logique très consensuelle, en somme, et jouant pleinement le jeu du capitalisme. Cela permet à la marque Herta de conquérir un marché plus large sans pour autant se tirer une balle dans le pied et condamner a priori la consommation de viande, son gagne-pain principal. Notons d’ailleurs que dans le slogan “pour tous les Tariens”, on peut entendre une formulation aux sonorités voisines : “pour tous les Terriens”. La gamme “Le bon Végétal” est pour tout le monde : Herta n’affiche aucun positionnement contestataire du système dominant, elle continue à en jouer le jeu.
Conclusion
En somme, je dirais que ces deux exemples montrent à quel point le concept du flexitarisme, parce qu’il est flou et à géométrie variable, est objet de récupération par le système carniste et capitaliste ; récupération qui invisibilise les fondements théoriques et l’histoire des mouvements philosophiques et politiques en faveur de la cause animale, directement liés à l’émergence du végétarisme puis du végétalisme/véganisme. En ce sens, la militante suissesse Virginia Markus voit juste en déclarant que :
Le flexitarisme est devenu le terme in qui donne bonne conscience : on tue des animaux pour les manger, mais pas à chaque repas. On tue selon notre humeur. Nos pulsions gustatives ou notre cercle social. [...] En fait, le flexitarisme, c’est le carnisme flouté par une bonne couche de mauvaise foi. En d’autres termes, il s’agit d’une récupération égo-capitaliste d’un concept nouveau, celui du questionnement de fond autour de la domination des humain.e.s sur les autres animaux, sans que la prise de position ne soit trop radicale.
Le phénomène flexitarien est-il intéressant à étudier d’un point de vue économique, écologique et sociologique ? Très certainement. Je ne suis pas pour une suppression pure et simple du terme, ne serait-ce que parce que ce serait aller vainement contre l’usage. Il faut s’intéresser à ceux qui se disent flexitariens, même s’ils sont assez proches de zéro sur le spectre de la radicalité, car ils témoignent d’un élargissement de la prise de conscience des enjeux de la domination de l’homme sur le vivant. De plus, je le redis, il faut encourager les efforts faits par chacun pour réduire sa consommation de produits d’origine animale et non les juger à l’aune d’une soi-disant pureté végane (qui n’existe pas, en plus d’être franchement condescendante et détestable).
Par contre, le terme de flexitarisme devrait-il pour autant être un enjeu du militantisme animaliste et antispéciste ? Je ne crois pas, parce qu’il n’est qu’une remise en question très tiède du système actuel, et qu’il n’a que des liens très distants avec l’appareil intellectuel qui nourrit les luttes en faveur des animaux.
En guise d’ouverture et parce que je n’ai pas pu faire un examen exhaustif du détournement (voire des tentatives de neutralisation) du vocable antispéciste et animaliste dans la publicité, on pourra méditer longtemps sur ce spot publicitaire du groupe industriel Migros, leader de la grande distribution en Suisse, intitulé “Été Migros : grilétariens”, et sur l’un de ses slogans :
Végétariens, pesco-végétariens ou flexitariens, peu importe: les grilétariens privilégient les aliments qui ont été en contact avec un gril.