Le premier baiser
L’air était doux ce soir-là sur les hauteurs de Jérusalem. Le soleil déclinait derrière les remparts d’or et baignait la ville sainte d’une lumière ambrée, presque irréelle. Les oliviers frémissaient au vent, et le parfum du myrte s’élevait dans les jardins secrets du palais royal.
Baudouin, dix-sept ans, se tenait à l’ombre d’un cyprès, le regard perdu vers l’horizon. Le masque de lin blanc qu’il portait sur le visage masquait les marques que la lèpre commençait à dessiner lentement sur sa peau. Il n'était pas encore roi aux yeux de tous, mais déjà, la couronne pesait sur ses épaules.
Une voix douce troubla ses pensées.
— Tu fuis encore les courtisans ?
Il tourna la tête. Alix de Tripoli se tenait là, souriante, les cheveux tressés à la mode franque, mais un éclat sauvage dans les yeux, une enfant du Levant, née entre deux cultures, libre comme le vent qui parcourait la colline. Depuis l’enfance, elle marchait à ses côtés, sans crainte, sans jamais détourner les yeux de lui, même lorsque sa peau s’était abîmée.
— Ils chuchotent, murmura Baudouin. Même les moines évitent de me toucher.
— Et moi ? Est-ce que tu me fuis ?
— Non… jamais toi.
Elle s’approcha sans peur, et posa une main sur la sienne, gantée de cuir. Il frémit. Le contact, aussi simple fût-il, lui paraissait sacré. Alix ne détourna pas les yeux. Elle le regardait avec cette intensité qui rendait les silences plus éloquents que mille discours.
— Tu sais, souffla-t-elle, je me fiche de ce que disent les hommes. Tu es Baudouin. Mon ami. Mon égal.
Il baissa les yeux. Un souffle lui manqua.
— Je suis un roi déjà condamné, Alix. Comment pourrais-je t’aimer, toi qui mérites la vie entière, pas un avenir rongé par la maladie ?
— Et si c’est toi que je veux ? demanda-t-elle, le cœur battant.
Un silence. Puis elle avança, si proche qu’il pouvait sentir la chaleur de son souffle.
— Tu crois que la lèpre peut toucher l’âme ? Moi non.
Baudouin hésita. Puis, dans un élan presque douloureux, il retira le voile de son visage. Sous la lumière dorée, ses traits affaiblis apparaissaient, mais ses yeux, eux, brillaient d’une lueur vive, brûlante.
Alix leva la main, effleura sa joue nue, sans frisson de peur ni recul.
— Tu es beau, dit-elle simplement.
Il n’attendit plus. Dans ce jardin où le monde semblait avoir suspendu son souffle, il pencha la tête et déposa ses lèvres contre les siennes.
Ce baiser fut doux, fragile, comme une prière adressée à un Dieu silencieux. Il n’y avait ni honte ni pitié. Juste deux cœurs battant à l’unisson, refusant que la maladie ou le destin dictent leur histoire.
Quand ils se séparèrent, Alix murmura :
— Tu n’es pas seul. Tu ne le seras jamais.












