Nous en resterons là - Chloé Lambert
âEst-il nĂ©cessaire dâĂȘtre responsable de quelque chose pour susciter des comportements ambivalents ou des rĂ©actions agressives et incomprĂ©hensibles ?â
Jâadore lire, jâadore les statistiques et jâadore organiser ma bibliothĂšque. Jusquâici, rien dâanormal pour une accro de la littĂ©rature. Pour concilier tous ces aspects de ma passion pour la lecture, jâutilise depuis quelques annĂ©es maintenant une application trĂšs pratique qui sâapplique Gleeph. Cette application permet de rĂ©pertorier les livres lus (par recherche ou par simple scan du code-barre figurant sur le dos du bouquin), de crĂ©er des wishlist et des Ă©tagĂšres par catĂ©gorie, de laisser des avis et de suivre des lecteurs avec des goĂ»ts similaires aux nĂŽtres. Bref, câest une de mes applications prĂ©fĂ©rĂ©es, et je prends un malin plaisir Ă faire gonfler ma bibliothĂšque virtuelle Ă chaque nouvel achat et chaque nouvelle lecture. Il y a quelques semaines maintenant, jâai Ă©tĂ© contactĂ©e par lâĂ©quipe de Gleeph qui me proposait de mâenvoyer un roman de la rentrĂ©e littĂ©raire 2022 pour que je puisse le dĂ©couvrir et Ă©crire une chronique Ă son propos. Jâai Ă©tĂ© trĂšs flattĂ©e, et comme lâexercice de lecture et dâĂ©criture me plaĂźt beaucoup, jâai saisi ma chance. Câest ainsi que jâai reçu la semaine derniĂšre Nous en resterons lĂ , de ChloĂ© Lambert.
Quâest-ce que ça raconte ?
Margot est une enfant que lâon accuse de sensualitĂ© lorsquâelle est victime dâinceste par son oncle de dix ans son aĂźnĂ© dans le secret du foyer des grands-parents, qui couvrent les abus sexuels de leur fils. Elle grandit pour devenir une adolescente traumatisĂ©e, les organes en vrac, en quĂȘte de rĂ©ponses et de guĂ©rison, et, lĂ oĂč tous les mĂ©decins du corps ne savaient trouver de solution, Achille Donnelheur a rĂ©ussi Ă mettre des mots sur les maux qui agitaient son cĆur. Il lâaide Ă se souvenir, Ă accepter, et Ă se dĂ©finir dans son passĂ©. Margot reprend pied, ressemble de plus en plus Ă lâenfant quâelle Ă©tait, elle devient une jeune adulte idĂ©aliste et curieuse. Tout cela grĂące Ă son bon docteur, sans qui elle ne sâimagine plus vivre.
La thĂ©rapie sâarrĂȘte un jour pourtant ; pour mieux reprendre quelques annĂ©es plus tard alors que Margot sâeffondre sur elle-mĂȘme. Pourtant le gentil psychiatre, le docteur qui lâavait guĂ©rie, nâest plus tout Ă fait le mĂȘme. Achille est devenu capricieux, colĂ©rique, extrĂȘmement sĂ©vĂšre et se montre de plus en plus insatisfait par le dĂ©veloppement de Margot. Elle essaie pourtant de suivre toutes les rĂšgles de lâexercice, mais il joue les girouettes avec les opinions Ă©mises lors de sa premiĂšre thĂ©rapie et elle ne sait plus quoi faire des rĂ©ponses quâelle avait trouvĂ©es Ă lâĂ©poque. Margot finit mĂȘme par se prĂȘter au jeu de la psychanalyse pour faire plaisir Ă Donnelheur, qui voue un culte Ă la science de Freud. AllongĂ©e sur son divan, elle doit le voir trois fois plus souvent, elle doit lâĂ©couter parler derriĂšre sa tĂȘte de sujets qui la mettent mal Ă lâaise et le surprend mĂȘme Ă mettre en place des contacts physiques, quâelle considĂ©rait depuis des annĂ©es comme un interdit tacite entre eux. Elle sent bien que la thĂ©rapie ne lui fait plus autant de bien, et elle se doute que son docteur nâest pas aussi sain quâelle aimerait. Elle voit les signes dâune pente glissante, mais lâidĂ©e de perdre son psychiatre la terrifie et elle sây engage les yeux bandĂ©s, isolĂ©e dans son admiration pour lui et la dĂ©pendance aux bons remĂšdes quâil lui prescrit. AprĂšs avoir grandi et appris Ă sâĂ©panouir en thĂ©rapie, Margot mĂ»rit pour devenir une adulte dĂ©pendante, brisĂ©e par la trahison dâun ĂȘtre en laquelle elle plaçait toute sa confiance.
On ne va pas se mentir, les sujets traitĂ©s par ce roman sont durs et la lecture sâen trouve parfois difficile : entre inceste, abus sexuel, emprise psychique, rapport au corps, pensĂ©es suicidaires et dĂ©pendance, Margot et le lecteur en voient de toutes les couleurs. Mais ChloĂ© Lambert traite des sujets importants avec des mots choisis avec justesse et sensibilise son lecteur avec brio.
Je pense tout dâabord au sujet de la santĂ© mentale. Margot lâĂ©crit elle-mĂȘme, la santĂ© mentale, les troubles psychiques, tous ces problĂšmes quâon ne peut pas saisir et guĂ©rir avec la mĂ©decine traditionnelle ou une bonne dose de magnĂ©sium ; dans sa famille, on prĂ©fĂšre les passer sous silence. Margot se trouve donc seul face Ă ses dĂ©mons, et câest seulement lorsquâun mĂ©decin spĂ©cialisĂ© dans les troubles de lâadolescent la rencontre quâelle trouve enfin lâaide et le suivi nĂ©cessaires pour oser effleurer des espoirs de guĂ©rison. ChloĂ© Lambert dĂ©cortique le processus de thĂ©rapie, prĂ©sente les diffĂ©rentes Ă©tapes, la tactique et les rĂšgles Ă©tablies par le psychiatre pour aider son patient Ă aller mieux. Elle dĂ©crit un mĂ©tier difficile ; celui dâobtenir la confiance absolue de quelquâun, dâobtenir quâun inconnu vous ouvre son Ăąme et que vous ayez la responsabilitĂ© de dĂ©mĂȘler tous les nĆuds de sa psychĂ©. Que ce soit pendant la thĂ©rapie plus traditionnelle, ou pendant le processus de psychanalyse, jâai trouvĂ© trĂšs intĂ©ressant la façon de dĂ©crire le dĂ©roulĂ© des rendez-vous chez le psychiatre, de la phase de dĂ©couverte dans la salle dâattente oĂč Margot se sent comme une Ă©trangĂšre Ă la phase oĂč la thĂ©rapie prend tout son sens, lorsque le patient se livre et que le docteur peut lâaider Ă comprendre. Lâensemble dĂ©dramatise un peu ce que lâon peut imaginer autour des maux de la santĂ© mentale, il nây pas besoin dâĂȘtre « fou » pour avoir besoin dâun thĂ©rapeute et libĂ©rer la parole peut libĂ©rer le patient dâun fardeau lourd.
Ensuite jâai trouvĂ© que ChloĂ© Lambert abordait les abus sexuels en gĂ©nĂ©ral, et plus en particulier dans le cadre familial, avec des mots adaptĂ©s. Elle place sa protagoniste dans une situation complexe : elle cĂšde aux avances dâĂric, cet oncle quâelle adore de toute sa tendresse dâenfant, jusquâĂ coucher avec lui. Elle se surprend Ă chercher ensuite ces rendez-vous avec lui, cette sensualitĂ© quâelle trouve dans ses bras. Ă cette Ă©poque, personne ne la comprend. Quand, aprĂšs son premier rapport avec Ăric, elle craint dâĂȘtre enceinte et que sa famille apprend quâelle a couchĂ© avec un garçon, elle se trouve isolĂ©e. Seul Ăric lui tĂ©moigne encore de la tendresse, de lâaffection. Elle devient dĂ©pendante de tout cet amour quâelle trouve chez lui, cette sympathie quâon lui refuse dĂ©sormais ailleurs. Quelques annĂ©es plus tard, pendant sa thĂ©rapie, est traitĂ© le sujet de la culpabilitĂ© et de la responsabilitĂ©. Margot se demande : « Est-il nĂ©cessaire dâĂȘtre responsable de quelque chose pour susciter des comportements ambivalents ou des rĂ©actions agressives et incomprĂ©hensibles ? ». Quand Achille Donnelheur est en colĂšre, il sâamuse Ă ramener le sujet de lâinceste sur la table : il lui rappelle quâelle nâa jamais refusĂ©, peut-ĂȘtre voulait-elle consentir ? Elle sâest prĂȘtĂ©e au jeu, alors peut-elle vraiment attribuer toute la responsabilitĂ© de lâaffaire Ă Ăric ? Est-elle vraiment victime ou a-t-elle participĂ© Ă ce jeu malsain et interdit avec son oncle ? Margot sâinterroge, remet en question son statut de victime. Son entourage la fait culpabiliser pour lui faire porter le chapeau, la mĂšre dâĂric la dĂ©peint comme une enfant perverse qui tournait autour de son fils dĂšs lâĂąge de six ans. Le psychiatre lui dit que finalement, elle a peut-ĂȘtre dĂ©truit sa famille volontairement en se tournant vers lâoncle Ăric parce quâelle dĂ©testait avoir un frĂšre. Alors quâelle Ă©tait sous lâemprise de lâhomme en lequel elle avait placĂ© toute sa confiance et sa tendresse, il a profitĂ© de son influence pour abuser dâelle, mais elle hĂ©site encore sur son statut de victime. Dans le cas dâagressions sexuelles, les victimes sont souvent culpabilisĂ©es, sur leur comportement, leur tenue, leur attitude, comme si elles Ă©taient forcĂ©ment responsables des dĂ©viances de leur agresseur. Le sujet est remis sur la table et retournĂ© dans tous les sens Ă travers lâhistoire de Margot et jâai trouvĂ© cela trĂšs intĂ©ressant et accessible.
Pour en revenir sur le sujet de lâemprise, il Ă©tait Ă©galement trĂšs prĂ©sent dans ce livre. Câest certainement, avec la thĂ©rapie et les abus sexuels, un de trois piliers du roman. ChloĂ© Lambert y parle de lâemprise que peut avoir une figure, qui inspire tant confiance, Ă laquelle on se livre sans aucune mĂ©fiance. Dans les relations asymĂ©triques quâelle entretient, avec Ăric, puis avec Achille, Margot se retrouve sous lâemprise de figures masculines plus ĂągĂ©es qui lui inspirent confiance et Ă qui elle a le sentiment de pouvoir tout dire. Puisquâelle les aime, ils lui veulent forcĂ©ment du bien aussi. Pourtant, ils finiront tous deux par la trahir de la mĂȘme façon et elle en ressortira brisĂ©e. Dans le cadre pervers de la famille, puis dans celui confinĂ© du petit cabinet oĂč elle a passĂ© son adolescence et sa vie de jeune adulte â dans des cadres de confiance â Margot est brisĂ©e par des hommes quâelle aimait et admirait.
Concernant le rythme de lâhistoire, on se place dans la peau de Margot de par la narration Ă la premiĂšre personne. Par son Ă©criture dynamique et ses mots justement choisis, Ă travers ce personnage au langage souvent poĂ©tique et parfois fleuri, ChloĂ© Lambert nous fait suivre facilement tout le fil de son roman : les stades de la guĂ©rison, de la rechute, les quĂȘtes de rĂ©ponses, les pertes de raison ; on dĂ©couvre les doutes de Margot, ĂŽ combien reconnaissante et dĂ©pendante envers son docteur mais qui se doute que tout ne tourne pas toujours rond avec Achille Donnelheur. On a finalement lâimpression de se plonger dans les notes que prend Margot en permanence, et par les tons employĂ©s aux diffĂ©rentes pĂ©riodes, il est facile de se situer dans la temporalitĂ© de la vie de la patiente.
Jâai trouvĂ© la derniĂšre partie, « RĂ©pĂ©tition », particuliĂšrement forte. Toute la mesure, le respect Ă©prouvĂ© par Margot pour son docteur laissent place au mĂ©pris, Ă la colĂšre inspirĂ©e par cet homme qui a profitĂ© de son ascendant pour faire dâelle ce quâil voulait, forgeant son esprit selon ses propres convictions, alimentant la fascination paternelle quâelle lui vouait, lui faisant revivre le drame incestueux de son adolescence alors quâil devait lâen protĂ©ger. Dans cette partie, elle sâadresse directement Ă lui, elle lâapostrophe, lui donne des noms dâoiseaux et peste contre lui. Tout ce quâelle nâavait jamais rĂ©ussi Ă lui dire, elle sâen libĂšre, avec violence. On sent sa colĂšre, on dĂ©teste le docteur avec elle et on ressent toute lâampleur de sa trahison. Câest ainsi un livre extrĂȘmement fluide, qui se lit trĂšs rapidement, ce qui est agrĂ©able.
Le roman tourne autour de la relation patient-docteur, on se trouve donc Ă beaucoup se concentrer sur le tandem Margot-Achille.
Margot, jâai eu envie de la prendre dans mes bras plusieurs fois pendant ce roman. Peut-ĂȘtre que câest parce quâelle abordait la vie avec le langage psychique des enfants face Ă des gens qui en savent plus quâeux. Peut-ĂȘtre que câest parce quâelle avait vĂ©cu suffisamment de choses horribles pour plusieurs vies. Peut-ĂȘtre que câest parce quâon la voit grandir, essayer tant bien que mal de sortir de sa douleur, pour tomber toujours sur de sombres individus qui la refont tomber. Margot est malheureusement le miroir de tant de femmes. Combien vivent des abus sexuels ? Combien tombent sous lâemprise dâun homme ? Combien sâengagent dans des relations toxiques qui les isolent ?
Le sujet du miroir revient plusieurs fois dans le roman. Margot nâarrive pas Ă affronter son reflet, elle fuit les miroirs, mais sâassure de saisir son existence en les croisant. Elle est victime de son propre corps, le dĂ©teste de tout son cĆur. Câest le vaisseau de ces maux, câest ce qui attire ces hommes qui lâont touchĂ©e sans quâelle le veuille, que ce soit lâoncle, le guide touristique ou le dermato de son adolescence, ou le psychiatre. Jâai eu beaucoup dâempathie pour Margot, parce quâon voit quâelle essaie de se dĂ©mĂȘler de lâemprise du psychiatre, quâelle remet en question certaines de ses dĂ©cisions, de ses analyses. Mais elle est seule au monde, elle nâa que lui ; si elle le perdait, elle le dit elle-mĂȘme, elle nâaurait plus de raison de vivre. Cette jeune fille perdue mâa touchĂ©e.
Concernant Achille, je lâai dĂ©testĂ© assez vite. DerriĂšre ses maniĂšres mesurĂ©es et ses grands principes Ă©thiques, il est aussi malade que sa patiente. Mais lĂ oĂč Margot ne fait du mal quâĂ elle-mĂȘme, lui projette sur elle toutes ses craintes, lui fait du mal, la manipule. Il lui crĂ©e des problĂšmes pour pouvoir mieux les guĂ©rir, il la rend dĂ©pendante de lui et crĂ©e un cadre toxique. Alors quâelle est terriblement mal Ă lâaise avec son corps et sa sexualitĂ©, il prend un malin plaisir Ă en parler, Ă en discuter plus fort que tous les autres sujets. Il fait dâelle son cobaye de psychanalyse. Il franchit souvent les limites.
Il Ă©voque Ă Margot des grands-pĂšres responsables pour lâacte incestueux sacrificiel quâelle a subi comme une façon dâexpier toute la haine familiale. Câest amusant quâil insiste autant sur la responsabilitĂ© des papis quand on sait que lui-mĂȘme pense ĂȘtre le fruit dâune relation incestueuse entre sa mĂšre et son grand-pĂšre. Il semble transfĂ©rer tout son passif familial sur Margot. Il nâa pas obtenu de rĂ©ponse Ă ses questions, alors il fait douter Margot de toutes les certitudes quâelle avait rĂ©ussi Ă construire.
Puis un beau jour, il transgresse lâinterdit. Il lui fait revivre lâexpĂ©rience de lâabus sexuel, mais aussi quelque part de lâinceste, elle qui le considĂ©rait comme un deuxiĂšme pĂšre et qui lui portait un amour dâenfant admiratif. Dans ce cabinet oĂč elle a appris Ă vivre de nouveau et Ă aimer, il sâimpose Ă elle, la viole. Moi aussi, jâĂ©tais bien contente quâil soit mort ce psychiatre abusif. Mais jâaurais prĂ©fĂ©rĂ© quâil soit confrontĂ© Ă son crime, lui qui savait trĂšs bien quelle ficelle tirer pour manipuler le cĆur de Margot. Pendant dix-sept ans de thĂ©rapie, il lâa fait douter sur sa responsabilitĂ© de lâinceste, insinuant que qui ne dit mot consent. Avec lui, elle a pourtant bien exprimĂ© son refus, mais cela ne lâa pas empĂȘchĂ© de passer Ă lâacte. Jâai dĂ©testĂ© de tout mon cĆur de lectrice cet infĂąme personnage abusant de tous ses pouvoirs ; et je suppose que câest synonyme dâun roman bien Ă©crit quand on hait Ă tel point un personnage fictif. Â
« Nous en resterons là » Ă©tait donc pour moi un beau roman, touchant, abordant des sujets marquants. Câest une lecture que je recommande, pour les Ăąmes averties qui se sentent capables dâaborder les sujets Ă©voquĂ©s prĂ©cĂ©demment.Â
Vous voulez lâacheter ? Les Ăditions du Rocher le proposent depuis le mois dernier au tarif de 18,90⏠et vous pouvez trouver ce livre dans toutes les grandes librairies.Â